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Contes de Noël[116]

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Contes de Noël[116]
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8/22/2009
language:
French
pages:
213
Contes de Noël









BeQ

Contes de Noël

Coppée – Lemonnier – Dickens – Daudet

Le Braz – Stevenson...









La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 289 : version 1.01



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Contes de Noël









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François Coppée









4

Les sabots du petit Wolff



Il était une fois, – il y a si longtemps que tout le

monde a oublié la date, – dans une ville du nord de

l’Europe, – dont le nom est si difficile à prononcer que

personne ne s’en souvient, – il était une fois un petit

garçon de sept ans, nommé Wolff, orphelin de père et

de mère, et resté à la charge d’une vieille tante,

personne dure et avaricieuse, qui n’embrassait son

neveu qu’au Jour de l’An et qui poussait un grand

soupir de regret chaque fois qu’elle lui servait une

écuellée de soupe.

Mais le pauvre petit était d’un si bon naturel, qu’il

aimait tout de même la vieille femme, bien qu’elle lui

fit grand peur et qu’il ne pût regarder sans trembler la

grosse verrue, ornée de quatre poils gris, qu’elle avait

au bout du nez.

Comme la tante de Wolff était connue de toute la

ville pour avoir pignon sur rue et de l’or plein un vieux

bas de laine, elle n’avait pas osé envoyer son neveu à

l’école des pauvres ; mais elle avait tellement chicané,

pour obtenir un rabais, avec le magister chez qui le petit

Wolff allait en classe, que ce mauvais pédant, vexé



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d’avoir un élève si mal vêtu et payant si mal, lui

infligeait très souvent, et sans justice aucune, l’écriteau

dans le dos et le bonnet d’âne, et excitait même contre

lui ses camarades, tous fils de bourgeois cossus, qui

faisaient de l’orphelin leur souffre-douleur.

Le pauvre mignon était donc malheureux comme les

pierres du chemin et se cachait dans tous les coins pour

pleurer, quand arrivèrent les fêtes de Noël.

La veille du grand jour, le maître d’école devait

conduire tous ses élèves à la messe de minuit et les

ramener chez leurs parents.

Or, comme l’hiver était très rigoureux, cette année-

là, et comme, depuis plusieurs jours, il était tombé une

grande quantité de neige, les écoliers vinrent tous au

rendez-vous chaudement empaquetés et emmitouflés,

avec bonnets de fourrure enfoncés sur les oreilles,

doubles et triples vestes, gants et mitaines de tricot et

bonnes grosses bottines à clous et à fortes semelles.

Seul, le petit Wolff se présenta grelottant sous ses

habits de tous les jours et des dimanches, et n’ayant aux

pieds que des chaussons de Strasbourg dans de lourds

sabots.

Ses méchants camarades, devant sa triste mine et sa

dégaine de paysan, firent sur son compte mille risées ;

mais l’orphelin était tellement occupé à souffler sur ses

doigts et souffrait tant de ses engelures, qu’il n’y prit



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pas garde. – Et la bande de gamins, marchant deux par

deux, magister en tête, se mit en route pour la paroisse.

Il faisait bon dans l’église, qui était toute

resplendissante de cierges allumés ; et les écoliers,

excités par la douce chaleur, profitèrent du tapage de

l’orgue et des chants pour bavarder à demi-voix. Ils

vantaient les réveillons qui les attendaient dans leurs

familles. Le fils du bourgmestre avait vu, avant de

partir, une oie monstrueuse, que des truffes tachetaient

de points noirs comme un léopard. Chez le premier

échevin, il y avait un petit sapin dans une caisse, aux

branches duquel pendaient des oranges, des sucreries et

des polichinelles. Et la cuisinière du tabellion avait

attaché derrière son dos, avec une épingle, les deux

brides de son bonnet, ce qu’elle ne faisait que dans ses

jours d’inspiration, quand elle était sûre de réussir son

fameux plat sucré.

Et puis, les écoliers parlaient aussi de ce que leur

apporterait le petit Noël, de ce qu’il déposerait dans

leurs souliers, que tous auraient soin, bien entendu, de

laisser dans la cheminée avant d’aller se mettre au lit ; –

et dans les yeux de ces galopins, éveillés comme une

poignée de souris, étincelait par avance la joie

d’apercevoir, à leur réveil, le papier rose des sacs de

pralines, les soldats de plomb rangés en bataillon dans

leur boîte, les ménageries sentant le bois verni et les





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magnifiques pantins habillés de pourpre et de clinquant.

Le petit Wolff, lui, savait bien, par expérience, que

sa vieille avare de tante l’enverrait se coucher sans

souper ; mais, naïvement, et certain d’avoir été, toute

l’année, aussi sage et aussi laborieux que possible, il

espérait que le petit Noël ne l’oublierait pas, et il

comptait bien, tout à l’heure, placer sa paire de sabots

dans les cendres du foyer.

La messe de minuit terminée, les fidèles s’en

allèrent, impatients du réveillon, et la bande des

écoliers, toujours deux par deux et suivant le

pédagogue, sortit de l’église.

Or, sous le porche, assis sur un banc de pierre

surmonté d’une niche ogivale, un enfant était endormi,

un enfant couvert d’une robe de laine blanche, et pieds

nus, malgré la froidure. Ce n’était point un mendiant,

car sa robe était propre et neuve, et, près de lui, sur le

sol, on voyait, liés dans une serge, une équerre, une

hache, une bisaiguë, et les autres outils de l’apprenti

charpentier. Éclairé par la lueur des étoiles, son visage

aux yeux clos avait une expression de douceur divine,

et ses longs cheveux bouclés, d’un blond roux,

semblaient allumer une auréole autour de son front.

Mais ses pieds d’enfant, bleuis par le froid de cette nuit

cruelle de décembre, faisaient mal à voir.

Les écoliers, si bien vêtus et chaussés pour l’hiver,



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passèrent indifférents devant l’enfant inconnu ;

quelques-uns même, fils des plus gros notables de la

ville, jetèrent sur ce vagabond un regard où se lisait tout

le mépris des riches pour les pauvres, des gras pour les

maigres.

Mais le petit Wolff, sortant de l’église le dernier,

s’arrêta tout ému devant le bel enfant qui dormait.

– « Hélas ! se dit l’orphelin, c’est affreux ! ce

pauvre petit va sans chaussures par un temps si rude...

Mais, ce qui est encore pis, il n’a même pas, ce soir, un

soulier ou un sabot à laisser devant lui, pendant son

sommeil, afin que le petit Noël y dépose de quoi

soulager sa misère ! »

Et, emporté par son bon coeur, Wolff retira le sabot

de son pied droit, le posa devant l’enfant endormi, et,

comme il put, tantôt à cloche-pied, tantôt boitillant et

mouillant son chausson dans la neige, il retourna chez

sa tante.

– « Voyez le vaurien ! s’écria la vieille, pleine de

fureur au retour du déchaussé. Qu’as-tu fait de ton

sabot, petit misérable ? »

Le petit Wolff ne savait pas mentir, et bien qu’il

grelottât de terreur en voyant se hérisser les poils gris

sur le nez de la mégère, il essaya, tout en balbutiant, de

conter son aventure.





9

Mais la vieille avare partit d’un effrayant éclat de

rire.

– « Ah ! monsieur se déchausse pour les mendiants !

Ah ! monsieur dépareille sa paire de sabots pour un va-

nu-pieds !... Voilà du nouveau, par exemple !... Eh bien,

puisqu’il en est ainsi, je vais laisser dans la cheminée le

sabot qui te reste, et le petit Noël y mettra cette nuit, je

t’en réponds, de quoi te fouetter à ton réveil... Et tu

passeras la journée de demain à l’eau et au pain sec... Et

nous verrons bien si, la prochaine fois, tu donnes encore

tes chaussures au premier vagabond venu ! »

Et la méchante femme, après avoir donné au pauvre

petit une paire de soufflets, le fit grimper dans la

soupente où se trouvait son galetas. Désespéré, l’enfant

se coucha dans l’obscurité et s’endormit bientôt sur son

oreiller trempé de larmes.

Mais, le lendemain matin, quand la vieille, réveillée

par le froid et secouée par son catarrhe, descendit dans

sa salle basse, – ô merveille ! – elle vit la grande

cheminée pleine de jouets étincelants, de sacs de

bonbons magnifiques, de richesses de toutes sortes ; et,

devant ce trésor, le sabot droit, que son neveu avait

donné au petit vagabond, se trouvait à côté du sabot

gauche, qu’elle avait mis là, cette nuit même, et où elle

se disposait à planter une poignée de verges.

Et, comme le petit Wolff, accouru aux cris de sa



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tante, s’extasiait ingénument devant les splendides

présents de Noël, voilà que de grands rires éclatèrent au

dehors. La femme et l’enfant sortirent pour savoir ce

que cela signifiait, et virent toutes les commères réunies

autour de la fontaine publique. Que se passait-il donc ?

Oh ! une chose bien plaisante et bien extraordinaire !

Les enfants de tous les richards de la ville, ceux que

leurs parents voulaient surprendre par les plus beaux

cadeaux, n’avaient trouvé que des verges dans leurs

souliers.

Alors, l’orphelin et la vieille femme, songeant à

toutes les richesses qui étaient dans leur cheminée, se

sentirent pleins d’épouvante. Mais, tout à coup, on vit

arriver M. le curé, la figure bouleversée. Au-dessus du

banc placé près de la porte de l’église, à l’endroit même

où, la veille, un enfant, vêtu d’une robe blanche et pieds

nus, malgré le grand froid, avait posé sa tête

ensommeillée, le prêtre venait de voir un cercle d’or,

incrusté dans les vieilles pierres.

Et tous se signèrent dévotement, comprenant que ce

bel enfant endormi, qui avait auprès de lui des outils de

charpentier, était Jésus de Nazareth en personne,

redevenu pour une heure tel qu’il était quand il

travaillait dans la maison de ses parents, et ils

s’inclinèrent devant ce miracle que le bon Dieu avait







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voulu faire pour récompenser la confiance et la charité

d’un enfant.









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Camille Lemonnier









13

La Noël du petit joueur de violon



I



– Jean, dit à son domestique M. Cappelle de la

maison Cappelle et Cie, allez donc voir quel est ce

tapage à la porte de la rue.

– Je n’ai pas besoin de me déranger, monsieur

Cappelle, pour savoir que c’est le petit mendiant à qui

vous m’avez fait donner deux sous ce matin, répondit

Jean en regardant par la fenêtre du bureau.

– Ces mendiants ne nous laisseront donc jamais

tranquilles, s’écria M. Cappelle. Tous les ans, je donne

cent francs au bourgmestre pour les pauvres de la ville.

Dites-lui cela, Jean, de ma part, et faites-le partir.

– Attendez un peu que j’aie fini d’épousseter votre

grand fauteuil, monsieur Cappelle, et vous verrez si je

n’irai pas le lui dire. C’est incroyable comme il y a

toujours de la poussière dans votre bureau. Comment

donc ! cent francs aux pauvres de la ville ! Je lui dirai

cela, soyez tranquille, et s’il lui prend envie de





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recommencer, je lui dirai par-dessus le marché que je

n’ai pas le temps de courir du matin au soir après des

rien-du-tout, des gueux, des rats, monsieur Cappelle...

Et Jean donnait de si furieux coups de son plumeau

sur le fauteuil que les plumes se détachaient par

poignées... – Oui, monsieur Cappelle, des rats. Cent

francs par an ! vous badinez, je pense.

– Doucement, s’il vous plaît, Jean, vous allez

déchirer le cuir de mon fauteuil. J’entends de nouveau

le violon. Sortirez-vous à la fin ?

– Oui, monsieur Cappelle, fit Jean, en passant son

plumeau sous son bras. Mettez-vous seulement un peu à

la fenêtre pour entendre comment je vais l’arranger.

Puis il se planta au milieu du bureau, croisa ses bras,

et regardant son maître d’un air attendri, la tête sur le

côté, s’écria :

– Est-il Jésus Dieu possible que des rien-du-tout, des

gueux, des rats, oui, des rats, monsieur Cappelle,

viennent ennuyer jusque dans sa maison un monsieur si

honnête, et qui donne cent francs par an aux pauvres de

la ville ? Non, monsieur, cela n’est pas croyable.

Ayant ainsi parlé, Jean se dirigea lentement du côté

de la porte, les bras croisés et le nez en terre, avec de

petits hochements de tête, comme un homme qui

médite sur ce qu’il vient de dire, mais, au moment de



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sortir, il releva les yeux, et interpellant son maître :

– Ainsi donc, monsieur Cappelle, je lui dirai de

votre part... Qu’est-ce qu’il faudra dire, s’il vous plaît,

monsieur ?

– Jean ! attendez un peu, cria en ce moment une

joyeuse voix de petite fille.

Et Hélène, que tout le monde appelait Leentje dans

la maison, entra en sautillant dans le bureau de son

père. Oh ! la jolie enfant ! Elle avait dix ans, les joues

roses, les cheveux blonds, les yeux bruns, et sa grande

tresse serrée dans des noeuds de soie bleue battait son

dos, comme une gerbe d’épis tressés.

– Père, supplia-t-elle, un petit sou pour le joueur de

violon qui est devant la porte de la maison. Jean ira le

lui porter.

Mais M. Cappelle lui répondit avec humeur :

– Qu’as-tu à t’occuper de cet affreux petit drôle ?

J’en ai assez de sa manivelle.

– Ah ! père, il est si gentil, fit l’enfant en joignant

les mains, très doucement, et il joue si bien ; il n’a peut-

être plus de père, car enfin... Est-ce que tu me laisserais

aller jouer du violon aux portes des maisons, père ?

– Leentje, voilà une sotte question... Qu’y a-t-il de

commun entre nous et les pauvres gens ? Tu es la fille





16

de Jacob Cappelle, de la maison Cappelle et Cie.

– La plus riche maison de la ville, Leentje, dit Jean

en crachant derrière sa main, dans le corridor.

– Eh bien, père... Tiens ! je voulais te dire quelque

chose de très raisonnable et voilà que j’ai oublié...

Attends. Ah ! je sais maintenant... Je ne voudrais jamais

que ma poupée manquât de rien tant que je serai

vivante, et pourtant je ne suis que sa maman. Voyons,

un petit sou, s’il te plaît, papa, ou je le prends sur

l’argent de mes économies.

– Tiens, voilà le sou, Leentje, mais c’est le dernier

qu’aura ce petit mendiant. À votre âge, mademoiselle,

j’étais déjà plus sérieux : je m’occupais des intérêts de

la maison, au lieu de prendre attention à des coureurs de

rue.

– Je suis pourtant bien sage, père. Je sais tous les

jours ma leçon et j’ai eu hier encore trois bons points

pour mon écriture.

– Oui, ma chérie, mais tu es pendue tout le jour à ma

poche. Un sou est un sou, et dix sous font un franc, et

un franc avec d’autres francs font au bout de l’année un

joli intérêt. Crois-tu qu’on nous donnerait comme cela

des sous à la porte des maisons si nous étions pauvres ?

Ici Jean crut devoir intervenir, et crachant encore

une fois derrière sa main, dans le corridor, il s’écria :



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– Ah bien, non, Leentje, qu’on ne nous les donnerait

pas. Un si bon monsieur et qui, tous les ans, donne cent

francs aux pauvres ! Ah bien, non, et pour ma part,

monsieur Cappelle, je vous dirais : Allez-vous-en ; nous

avons bien assez déjà de nos pauvres, auxquels nous

payons cent francs par an. Est-ce que je mendie, moi ?

Je suis domestique chez monsieur Cappelle et je

travaille. Eh bien, travaillez aussi. Voilà ce que je

dirais.

M. Cappelle haussa les épaules, et poussant du doigt

Leentje vers la porte :

– Allons, fillette, dit-il, va avec Jean. Voici la fin de

l’année et j’ai à revoir mes livres de comptes.

Ils descendirent et brusquement Jean se mit à crier

de toute la force de ses poumons :

– Hé ! Là-bas ! Hé ! Mendiant ! Garnement ! Propre

à rien !

L’archet cessa de faire grincer les cordes du violon

et un jeune garçon se leva de la marche en pierre sur

laquelle il était assis, dans l’encoignure d’une porte.

Alors Jean prit un air majestueux et la main tendue,

comme un avocat qui commence un plaidoyer :

– Monsieur Cappelle vous fait dire, de sa part, qu’il

donne cent francs par an aux pauvres de la ville et que...

– Venez, petit, venez par ici, interrompit Leentje,



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poussant à travers la porte sa jolie tête rose.

Et de la main, elle lui faisait signe d’approcher.

Le petit mendiant qui avait ôté son chapeau, en

souriant gauchement, quand Jean s’était mis à lui parler,

entra dans le grand vestibule peint en marbre blanc,

étonné, regardant la hauteur des voûtes, avec de réitérés

mouvements de tête humbles et lents pour saluer.

Jean ferma la porte, examina le garçon des pieds à la

tête et tout à coup indigné, montra Leentje et s’écria :

– Savez-vous bien à qui vous parlez ? À Leentje, la

fille de M. Cappelle. Et M. Meganck, le notaire lui-

même, n’est pas plus riche que M. Cappelle, quoique

son cocher ait un frac avec de l’argent dessus.

Mais l’enfant avait posé le doigt sur les haillons du

musicien :

– N’ayez pas peur, dit-elle, et répondez-moi. Vous

n’avez plus de père, petit ?

Il fixait à présent les yeux sur la pointe de ses

pauvres vieux souliers, haussant les épaules,

doucement, pour montrer qu’il ne comprenait pas ; puis

par contenance, un poing sur sa hanche, il se mit à

siffler dans ses dents, d’un air à la fois timide et résolu.

– Bon ! c’est un sourd-muet, s’exclama Jean. J’ai vu

ça de suite. Voyons, répondez. N’est-ce pas que vous





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êtes sourd-muet ?

– Comment voulez-vous qu’il soit sourd-muet, Jean,

puisqu’il chantait hier en jouant du violon ?

Alors le jeune garçon mit son instrument sous son

menton et ouvrit la bouche comme s’il s’apprêtait à

chanter ; mais Leentje posa la main sur l’archet et lui

dit :

– Moi, j’aime le violon, mais mon papa ne l’aime

pas. Je vous ai demandé si vous n’aviez plus de papa ?

Est-ce que vous ne m’avez pas compris ?

Il leva sur Leentje deux beaux grands yeux noirs,

doux comme du velours, et haussa de nouveau ses

épaules ; mais cette fois un triste sourire plissait le coin

de sa petite bouche bien formée.

– Ah ! s’écria tout à coup Leentje gaiement, en

frappant ses mains l’une dans l’autre, il veut dire qu’il

n’est pas du pays. D’où viendrait-il, Jean ?

Jean fit alors le tour du jeune garçon, les mains

derrière le dos, levant et abaissant son long nez de

travers pour mieux voir les habits du petit mendiant, et

une grimace dédaigneuse plissait le bas de sa grosse

figure bien nourrie.

– Tenez, lui dit Leentje, j’ai demandé à mon père un

sou que voici et j’y joins trois sous qui m’appartiennent.

Cela vous fait quatre sous pour vous acheter un gâteau,



20

car c’est la Noël ce soir. J’ai bien encore vingt sous

dans ma tirelire, mais j’ai promis de les donner à la

vieille Catherine. Amusez-vous bien : une autre fois je

vous montrerai ma poupée. Vous ne la connaissez pas ?

Elle a coûté vingt francs. C’est une poupée très jolie.

Et Leentje mit ses quatre sous dans les doigts du

jeune garçon. Il eut un beau geste reconnaissant, et de la

main dans laquelle Leentje avait glissé les sous, il

frappa sa poitrine avec tant de vivacité qu’elle le

regarda pour savoir s’il ne s’était pas fait de mal. Il

baissa aussitôt les yeux et une grosse larme coula sur

ses joues pâles, tandis qu’il portait son argent à sa

bouche et le baisait religieusement.

– Il poverello ! cria-t-il tout à coup d’une seule voix,

avec une grande énergie.

Et glissant très vite son violon sous son menton, il

posa l’archet sur les cordes et ouvrit la bouche, en

regardant en l’air, la tête sur l’épaule.

– Leentje ! Leentje ! cria une voix dans l’escalier.

Et Mina, la bonne, parut dans le corridor, tout

essoufflée.

– Que faites-vous ici, Leentje ? Je vous cherche

dans toute la maison. Est-il permis de faire courir ainsi

les gens ! Dieu du ciel ! Mon corset vient de craquer. Je

serai obligée de remettre une agrafe.



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Mais elle, toute à son admiration :

– Voyez, Mina, quel gentil petit garçon ! C’est le

même qui nous a suivies dimanche quand nous sommes

allées, Nelle et moi, à la boutique de M. Pouffs, le

marchand de volailles, car vous étiez retournée ce jour-

là chez vos parents, Mina. Il jouait du violon en nous

suivant. Nelle a voulu le chasser en lui montrant son

poing, mais il n’a pas eu peur de Nelle, et seulement il a

mis son violon sous son bras. Ne trouvez-vous pas qu’il

est bien gentil, Mina ?

– Comment pouvez-vous trouver gentil un affreux

petit garçon sale, noir, mal lavé et qui porte les cheveux

si longs, Leentje ? Je n’ai jamais rien vu de plus laid

que ce vilain petit singe, et vous feriez mieux de ne pas

m’exposer à prendre un rhume en vous attendant.

– Mina ! Mina ! pourquoi dites-vous du mal de mon

petit mendiant après l’avoir trouvé si gentil hier au soir,

car je vous ai donné hier une pièce neuve de cinquante

centimes pour la lui remettre, et vous êtes remontée en

disant que vous n’aviez jamais vu un plus doux ni plus

joli mouton.

– Bon, Leentje, ce que je vous en dis aujourd’hui est

pour vous mettre un peu en colère contre moi. C’est un

doux mouton, voilà.

– Un doux et un joli mouton, Mina.





22

– Oui, tout ce que vous voudrez, Leentje, un doux et

joli mouton. Êtes-vous contente ? Je sais très bien que

vous m’avez donné une jolie pièce de cinquante

centimes toute neuve, avec la tête du roi Léopold

dessus. Oui, je la vois encore d’ici.

Elle toussait en parlant, un peu gênée, car elle l’avait

gardée pour elle.





Et Mina était, en effet, descendue la veille pour

remettre la pièce au jeune garçon ; mais au moment

d’ouvrir la porte, elle avait vu le fils du sacristain

Klokke à genoux dans la neige et cherchant à regarder

par la fenêtre de la cave. Et Klokke, qui était jaloux, lui

avait dit :

– Pourquoi venez-vous à la porte, Mina ? Est-ce que

vous m’avez entendu frapper contre la vitre ? J’ai

pourtant frappé bien doucement. Je suis sûr que

quelqu’un a rendez-vous à cette heure avec vous. Est-ce

le gros Luppe, le Crollé, ou Metten, le cocher de M.

Meganek ? Dites-le-moi, Mina, ou je vous pince.

– Qu’est-ce que vous me chantez là ? s’était écriée

la grosse petite bonne. Vous êtes toujours planté devant

le carreau pour savoir ce que je fais. Klokke ! c’est fini.

Je ne veux plus rien avoir pour vous. Mariez-vous

ailleurs. J’en ai assez de toutes vos raisons. Qu’est-ce





23

que vous dites ?

– Eh bien, si c’est comme cela, je m’en vais. J’en ai

assez de tous les museaux que je vois tourner par ici.

Vous avez beau dire, je pars pour ne plus revenir.

– Je ne dis rien.

– Non, non, c’est inutile. Nous irons chacun de notre

côté. J’en connais qui vous valent bien, et il n’y a que le

choix qui m’embarrasse. Votre amie Justine...

– Eh bien ! prenez Justine : je vous l’abandonne,

avec son cou sur le côté et son air de n’y pas toucher.

Votre ami Dirk...

– Prenez Dirk. Voilà un joli mufle. Sans compter

qu’il boit tout son mois en un jour. Il y a bien de quoi

faire la fière !

– Vous me rendrez mon mouchoir et mon gant, s’il

vous plaît, avant dimanche, car je ne veux plus que

vous ayez rien à moi.

– Ni moi non plus. Vous me rendrez le cent

d’aiguilles et le petit pot de pommade.

– Le petit pot de pommade ! Il y a beau temps qu’il

n’y en a plus, de la pommade, dans votre petit pot.

Allez, ne me retenez pas plus longtemps. Je suis bien

sotte de vouloir encore causer avec vous.

– Eh bien ! gardez le petit pot, Mina, en souvenir de



24

moi, et s’il vous en faut encore un...

– Je ne vous connais plus.

– Hein ?

– Bonsoir.

– Voyons, Mina, est-ce moi que vous attendiez, ou

un autre ?

– Rien...

– Dites-moi si tout est fini entre nous ?

– Bonsoir.

– Ah ! Mina, le pauvre Klokke a-t-il mérité d’être

aussi durement traité ?

– Prenez Justine.

– Ce sont là des histoires, ma petite Mina ; je n’ai

rien pour Justine.

– Il n’y a que le choix qui vous embarrasse.

– J’étais venu avec l’intention de vous donner...

– Hein ?

– Mais c’est inutile, puisque tout est rompu.

– Dites toujours.

– Non, cela ne sert à rien.

– Voyons un peu.





25

– À quoi bon ?

– C’est pour voir.

– Ce sera pour une autre.

– Alors, bonsoir.

– Mina, dites-moi pourquoi vous êtes venue à la

porte et je vous dirai...

– Ah ! Klokke, vous ne méritez pas qu’on vous

aime. Qu’est-ce que c’est que vous me donnez ?

– Mina, je vous apportais une petite broche en jais.

– Montrez un peu pour voir. Mon petit Klokke, c’est

très gentil d’avoir pensé à votre Mina. On voit bien

l’amitié que les gens ont pour quelqu’un aux cadeaux

qu’ils lui font.

– Maintenant, Mina, nous ne nous quitterons plus.

Dites-moi pourquoi vous avez ouvert la porte ?

– Ah ! Klokke, c’est pour cet affreux mendiant qui

jouait tantôt du violon devant la maison. Où est-il ?

L’avez-vous vu partir ?

– Le voilà qui tourne le coin de la rue.

– Leentje m’a donné de l’argent pour lui.

– Hem ! hem !

– Pourquoi faites-vous hem ! hem ! Klokke ?





26

– C’est que si j’étais à votre place, Mina...

– Que feriez-vous à ma place ?

– Je sais bien ce que je ferais. Les mendiants sont

assez riches comme cela.

– N’en dites rien à personne, Klokke. Nous le

mettrons avec les autres pour le jour de notre mariage.

– Ah ! Mina, il y aura toujours du pain sur la

planche avec une femme comme vous.

Et voilà comment il se fait que le petit mendiant

n’eut pas la jolie pièce que Leentje avait donnée pour

lui à la bonne amie de Klokke, le fils du sacristain.

Mais la fine Mina n’avait garde d’en rien laisser

paraître et elle faisait à présent semblant de se rappeler

très bien qu’elle la lui avait donnée.

– C’est égal, Leentje, dit-elle, vous feriez mieux de

ne pas vous occuper de ces petits traîneurs de pavé. Ce

sont tous des fripons et des fils du diable. J’en ai vu

comme cela pas mal à Bruxelles, quand j’étais en

service chez M. Schoreels, le ferblantier, et j’entendais

dire autour de moi qu’ils venaient de si loin que c’était

au moins de Macaroni ou d’Italie, je ne sais plus au

juste, mais c’est quelque chose comme cela.

– Mina ! Mina ! C’est donc plus loin que Bruxelles.

Ah ! pauvre petit garçon ! Je lui garderai certainement

un morceau du gâteau de Noël.



27

– Voilà votre père qui vous appelle. Rentrez vite, de

peur qu’il ne vous trouve encore dans le vestibule.

– Bonsoir, petit mendiant, dit alors l’enfant, en

faisant aller ses mignonnes mains ; maman m’a appris à

prier Dieu pour les pauvres. Je dirai dimanche à la

messe une prière pour que vous soyez toujours un gentil

petit garçon.

Alors Jean, redevenu hautain, le bourra dans les

épaules.

– Allons, sortez d’ici. M. Cappelle vous fait dire de

sa part qu’il donne tous les ans cent francs aux pauvres

de la ville.

– Vous êtes bien dur, Jean, dit Leentje.

– Qui ça ? Moi, dur, Leentje ? On m’a toujours dit

que j’avais un coeur de poulet.

– Vous le rudoyez.

– Le rudoyer ! moi ! Sortirez-vous à la fin, vilain

rat ?

Le petit mendiant regarda l’argent qu’il avait dans la

main, murmura quelques mots que personne ne comprit

et gagna la rue. Au moment de sortir, il leva ses yeux

noirs sur Jean, avec colère.

– Allez ! allez ! lui cria Jean, je me moque de vos

grands yeux. Vous ne pouvez rien contre moi. Je suis



28

ici dans un bon service où je ne manque de rien et où je

gagne de bon argent. Propre à rien ! Brigand !

Et la porte se ferma.







II



Le petit joueur de violon remit son chapeau sur sa

tête, serra autour de ses reins le vieux manteau bleu

qu’une corde attachait à son corps et se mit à remonter

la rue en frappant ses pieds gelés sur le pavé plein de

neige.

Le soir tombait et le long des façades les vitres

s’éclairaient l’une après l’autre. Des lampes brillaient

sur les tables. De temps en temps, une fenêtre s’ouvrait

sur la lumière chaude des chambres ; un homme ou une

femme se penchait, fermait les volets. Les vitrines des

boutiques, scintillantes de givre, étalaient des

arabesques, légères comme des dentelles, sur lesquelles

dansait l’ombre des brosses, des torchons, des paquets

de chandelles et des nattes en paille qui pendaient à

l’étalage. On voyait les boutiquiers aller et venir avec

empressement derrière leur comptoir, en riant, parce

que les gros sous pleuvaient ce soir-là dans leur tiroir,





29

et les chalands tapaient leurs sabots à terre pour se

réchauffer, en attendant leur tour d’être servis.

La vitrine du marchand de vin était une vraie

merveille ; le malin compère avait rangé l’une à côté de

l’autre, sur les planches, toute une armée de bouteilles,

renfermant de belles liqueurs roses, brunes, jaunes et

violettes que la lumière de la lampe faisait miroiter

comme des topazes, des rubis, des améthystes et des

saphirs. Et sur le trottoir, la neige se colorait de feux qui

reflétaient la nuance des liqueurs dans les bouteilles.

Près de là, le charcutier avait pendu à sa fenêtre de

longs chapelets de saucissons, enguirlandés de fleurs en

papier d’or, et de la belle saucisse luisante tournait en

rond sur une assiette, à côté d’un grand foie de porc

dont le brave homme était en train de couper une

tranche.

L’enfant poussa la porte qui se mit à carillonner, et

du doigt montra le foie.

– Qu’est-ce que c’est, mon petit bonhomme ? lui dit

le marchand. Je veux bien vous donner une tranche de

foie, mais il faut me la payer.

Et en même temps il frottait plusieurs fois de suite

son pouce contre son index pour donner plus de poids à

ses paroles.

L’enfant tira de sa poche un de ses sous et le mit sur





30

le comptoir, en passant sa main dessus, de crainte que

l’homme ne le prit avant de l’avoir servi. Le grand

couteau luisant plongea alors dans le foie et une tranche

s’en détacha ; puis le petit mendiant ôta sa main de

dessus le sou et s’en alla, emportant sa marchandise. Il

avait grand’faim, il mordait dans la tranche à belles

dents, et en un instant il n’en resta plus rien. Il glissa

alors sa main dans sa poche pour voir s’il avait encore

ses autres sous et continua son chemin.

Le pâtissier avait imaginé pour la Noël une montre

extraordinaire. Des cramiques étalaient leurs dos bruns

piqués de raisins, laissant sortir par places la miche

dorée ; et une pièce montée, superbe, avait la forme

d’une tour. Cette tour, dont la base était en pâte de

pouding, étageait trois rangs de galeries circulaires ; en

haut de la dernière, parmi les fruits confits qui brillaient

sur le sucre de la croûte glacée, une petite femme en

jupe blanche, posée sur l’orteil du pied gauche, haussait

en l’air sa jambe droite en ouvrant les bras comme si

elle allait s’envoler. Puis des meringues soulevaient,

non loin de la tour, leur écume figée au milieu de

laquelle deux cerises et une prune semblaient des îlots

battus par les flots. Contre la vitre, de grandes couques

hérissées de drapeaux en soie rouge et bleue et de

plumes frisées posaient debout, à côté d’hommes en

spikelaus et en biscuit, qui avaient l’air de dire bonjour

aux passants. Il y avait aussi des assiettes remplies de



31

dragées, de pralines au chocolat, de fondants, de sucres

de couleur, de caramels, mais la plus belle chose était

certainement la tour aux trois étages, à cause de sa

hauteur et de ses fruits.

Le petit vagabond s’arrêta longtemps devant ces

merveilles, n’ayant jamais rien vu d’aussi beau. Il se

baissait, se haussait, se penchait à droite, se penchait à

gauche, faisait avec son haleine des trous dans le givre

des vitres, pour mieux voir. Et tantôt il sautait sur une

jambe tantôt sur l’autre, frappant ses vieilles semelles

sur le trottoir et chantant entre ses dents un air de son

pays. Doucement il passa le bout de sa langue sur la

vitre et lécha le givre à petits coups, croyant lécher les

confitures.

Le pâtissier s’aperçoit tout à coup qu’il y a

quelqu’un derrière sa vitrine et il fait un geste de colère.

Le petit joueur se sauve alors ; mais le boulanger, lui

aussi, a fait de grands hommes en spikelaus, des

cramiques de fine farine, des couques en forme

d’oiseau, avec des plumes et des drapeaux. Et l’enfant

s’arrête de nouveau, regarde ces belles choses avec le

désir d’en manger.

Il n’a pris, depuis le matin, pour toute nourriture,

qu’un petit pain de deux sous et une tranche de foie. À

la fin il se décide, pousse la porte vitrée du maître

mitron, montre du doigt les bonshommes qui sont à la



32

vitrine, et parmi ceux-là le plus beau. Mais la

boulangère appuie le pouce de sa main droite sur la

paume de sa main gauche, l’avertissant ainsi qu’il doit

avant tout payer. Il tire son sou et le pose sur le

comptoir.

La méchante femme hausse alors les épaules et lui

dit d’une voix aigre :

– Avez-vous pensé vraiment, petit drôle, que vous

auriez ce grand bonhomme pour un sou ?

Puis elle prend le sou, le tourne dans ses doigts et lui

donne un petit pain blanc, le plus sec de la fournée.

Comme c’est bon, du pain ! Il l’avale en quelques

coups de dents et porte ensuite sa main à sa bouche

pour y ramasser les miettes roulées dans les coins.







III



Constamment la sonnette des marchands carillonne

ses drelin drelin ; car de riches et pauvres vont à la

boutique, ce soir-là, pour acheter les cadeaux de Noël.

Les ménagères passent en courant, la tête baissée sur la

poitrine, les mains pelotonnées dans leur tablier, à cause

de la bise qui rougit le nez et les doigts : et l’une tient



33

dans les bras un cramique qui répand derrière elle une

bonne odeur de pâte aux oeufs, l’autre porte à son

poignet un cabas d’où sortent des goulots de bouteilles.

Des petits garçons et des petites filles passent aussi,

chargés de provisions, et quelques-uns s’arrêtent pour

ouvrir les paquets et prendre délicatement un bonbon,

un morceau de sucre, un macaron.

De vieilles femmes, enveloppées de manteaux et le

capuchon sur les yeux, sortent de l’église en

marmottant entre leurs dents, qui claquent de froid, et il

y en a qui tiennent à la main une chaufferette par les

trous de laquelle le vent fait pétiller la braise.

Le petit musicien voit briller dans la noire église les

hautes fenêtres en forme de trèfle ; la porte étant restée

ouverte, un flot de lumière se répand sur le parvis,

jusqu’à ses pieds, avec une tiède odeur d’encens. Il

pénètre sous les voûtes jaunies par le reflet des cierges,

et se dirige vers le poêle où se meurt un petit feu de

houille. Il tend avidement ses mains et ses pieds vers la

fonte brûlante : il passe ensuite ses mains sur ses

jambes et sur ses bras pour les imprégner de la chaleur

du poêle, et une douce action de grâces s’élève de son

coeur pour remercier le Sauveur qui, aux approches de

la grande nuit de Noël, lui donne du feu pour se

réchauffer.

L’église est silencieuse : on n’entend dans les nefs



34

muettes que le grincement des chaises sur les dalles

bleues, le pas du sacristain dans le choeur, et le

claquement des sabots, lorsque les vieilles femmes en

manteau noir se dirigent du côté du bénitier afin d’y

tremper leurs doigts avant de sortir. Et de temps à autre

une d’entre elles s’arrête près du poêle et ouvre au feu

ses petites mains sèches, en regardant de côté avec

défiance le jeune vagabond. Il sent alors glisser dans

son sang une chaude langueur ; sa tête retombe sur sa

poitrine ; il s’affaisse dans son vieux manteau troué

dont il s’est fait un oreiller. Une voix irritée éclate tout

à coup à son oreille. C’est le sacristain qui lui fait signe

de partir. Il se lève, regarde fièrement cet homme qui le

chasse, ramasse son violon et s’en va, lentement, en

boitant, car ses pieds ont gonflé dans les vieilles

bandelettes de cuir qui retiennent ses souliers à ses

jambes. Il ouvre la porte, et la bise glacée le frappe de

nouveau au visage.

Alors le jeune garçon se parle ainsi à lui-même :

– Francesco, mon pauvre Francesco, pourquoi as-tu

quitté la montagne ? Tu avais une mère à la montagne

et tu l’as quittée. Où sont les autres, ceux qui m’ont

précédé dans mon tour du monde ? Paolo est mort dans

la campagne, pendant qu’il faisait chaud encore et que

les arbres étaient verts. Il a bien du bonheur, Paolo ! Un

jour, quand il gèle et qu’on n’a plus la force de





35

marcher, on regarde derrière soi et l’on cherche de quel

côté du ciel est la montagne. C’est alors, mon

Francesco, que le chemin paraît long et l’on se dit

qu’on n’arrivera jamais. J’ai perdu en chemin Paolo, et

Pietro aussi, mon cher Pietro, plus jeune que moi de

deux ans, et les autres m’ont quitté en me disant : Bon

voyage. Buppo était le plus grand, mais il toussait. Que

sera-t-il arrivé de lui et des autres ? Bonjour, Buppo,

Paolo, Pietro et les autres. Ce sera tantôt la nuit de

Noël ; il y a fête dans le ciel et ceux de la montagne

sont descendus vers Naples. Tous les ans, à la Noël,

nous allions à Naples, avec les cornemuses et les

violons, et les gens nous donnaient de la galette, du

fromage, des fruits ou de petites pièces de monnaie,

tout le long du chemin. Naples ! Naples ! Et tout le long

du chemin, il y avait des crèches avec l’âne, les mages

et notre Sauveur, devant lesquelles ronflaient les

cornemuses et chantaient les hommes de la plaine. Chez

les hommes d’ici il n’y a point de crèches et les mains

ne jettent que du cuivre rouge. Ma mère me disait :

« Francesco, tu es le dernier de mes entrailles et je te

vois partir avec douleur. Mais on est riche où tu vas :

voilà pourquoi je ne veux pas te retenir. Dieu soit avec

toi ! Quand tu reviendras, je pourrai mourir. Va donc,

mon cher enfant. » Puis elle m’a donné ce violon et elle

est venue avec les autres mères jusqu’aux montagnes

qui paraissent bleues quand on les voit de loin. Ensuite



36

elles sont restées les bras tendus, et quand le soir est

venu, nous avons joué de la cornemuse et du violon,

afin qu’elles pussent encore nous entendre. Et

maintenant, je reviens, mais plus pauvre que lorsque je

suis parti, car je n’ai plus d’espérance.





En ce moment il entendit à quelques pas de lui trois

petits garçons qui chantaient à la porte d’une maison, et

l’un d’eux tenait au bout d’un bâton une lanterne où

brûlait une chandelle. C’étaient des enfants de la

campagne, en sabots, avec des écharpes sur la tête, et ils

chantaient des complaintes de Noël pour gagner

quelques sous. Le plus grand se haussait sur la pointe

des pieds et chantait à travers le trou de la serrure, afin

qu’on l’entendît mieux de l’intérieur ; le second

chantait en tournant sur lui-même, les mains dans les

poches, et l’on voyait sa bouche large ouverte, car il

criait de toutes ses forces ; le troisième criait aussi, mais

il s’interrompait à tout moment pour renifler car son

nez coulait, et il se remettait à crier avec une telle force

que sa voix semblait devoir se briser. Et tantôt l’un,

tantôt l’autre disait : « Plus fort », pendant que celui qui

avait le nez à la serrure tapait de petits coups du bout de

son sabot contre la porte : alors ils se mettaient à crier

tous les trois comme des diables. Et leur chanson était à

l’unisson ; mais l’un avait déjà fini quand l’autre





37

commençait, et le dernier courait toujours après le

premier, sans pouvoir l’atteindre. La petite chandelle

tremblante éclairait leurs nez rouges et faisait danser

leur ombre derrière eux jusqu’au bout de la rue : et eux-

mêmes dansaient à la dernière note de la chanson, en

sautant et en retombant sur le plat de leurs sabots, sans

rire. Et voici ce que disait leur chanson :





– Noël ! ils sont venus, les petits – Les petits et les

plus petits encore – Dire bonjour à l’âne du Seigneur –

De Notre Seigneur Jésus-Christ. – Il y a du foin et des

navets cuits – Des carottes et du pain bénit. – Mangez,

les gens, les bêtes aussi, – Koekebakken et pain cuit. –

Noël ! Noël ! Amen !

– Noël ! baas ! dirent les rois. – Du foin pour nos

trois chevaux, – Mais pour nous des koekebakken –

Lesquels nos dents couperont. – S’il en reste un tout

petit morceau, – Mettez de côté pour les cochons. –

Mangez, les gens, les bêtes aussi, – Koekebakken et

pain cuit. – Noël ! Noël ! Amen !

– Pour chandelle une petite étoile – Montre là où

dort Notre Seigneur – Dans son maillot cousu de fil

blanc. – Sur la paille qui est dans la crèche, – Il dort, le

joli petit mouton. – Blokke kloppen1 – S’il s’éveille,



1

Les sabots cognent.





38

c’est pour mourir. – Mangez, les gens, les bêtes aussi, –

Koekebakken et pain cuit. – Noël ! Noël ! Amen !

– Car il mourra pour nous sauver de l’enfer, – Jésus-

Christ, le fils de notre chère Dame. – Les petits et les

plus petits encore – Auront le cramique et du beurre en

paradis – Avec de la bonne musique de violon. –

Mangez, les gens, les bêtes aussi, – Koekebakken et

pain cuit. – Noël ! Noël ! Amen !

– Oh ! baas, Si vous êtes contents des petits enfants,

– Donnez-leur, par amour de Christus, – De l’argent

pour acheter des couques – Des couques avec des

prientjes1 dessus. – Blokke kloppen. Nous ôterons nos

sabots pour y faire coucher le chat. – Mangez, les gens,

les bêtes aussi, – Koekebakken et pain cuit. – Noël !

Noël ! Amen !





Les trois petits garçons allaient recommencer pour

la troisième fois leur complainte quand ils entendirent

tout à coup jouer du violon à côté d’eux : c’était

Francesco qui, humble et souriant, les accompagnait, et

du pied il battait la mesure pour tâcher d’être d’accord

avec eux. Ils cessèrent alors de chanter, et le plus grand

mit son poing sous le nez de Francesco en lui disant :



1

Petites figures de plâtre que les boulangers flamands mettent sur

leurs pâtisseries de Noël.





39

– Nous ne voulons partager notre argent avec

personne.

Ainsi chassé, il s’en va, de rue en rue, jouant à la

porte des maisons et devant les boutiques, mais l’archet

glisse à peine sur les cordes, car les crins en sont gelés.

Où passera-t-il la nuit ? Au fond d’une cour sombre,

sous un hangar, une charrette de paille est remisée. Il

pénètre doucement dans le hangar et soulève la paille

pour se glisser dessous. Un chien sort en ce moment de

sa niche et fait entendre des aboiements furieux. Il

revient sur ses pas et se dirige vers cette maison où la

charité, la grâce et la douceur lui sont apparues sous les

traits de Leentje ! Voici, en effet, la belle maison

blanche avec sa grande porte peinte en chêne sur

laquelle les poignées de bronze imitent des têtes de

lions, et un peu au-dessus, dans le panneau de gauche,

une superbe plaque de cuivre reluisante étale le nom de

CAPPELLE et Cie, gravé en grosses lettres. Il regarde les

fenêtres partout closes, et il y en a trois au premier

étage qui sont éclairées.

Qui donc est encore éveillé dans la maison ? Les

sons d’un piano, comme une musique de paradis,

s’échappent par les fentes des volets, et bientôt une

petite voix d’or s’élève dans le silence de la nuit. Cette

voix lui rappelle le murmure avec lequel sa mère le

berçait, les chants des petits enfants de la montagne, le



40

vent dans les arbres, mille choses tendres et lointaines.

Puis la voix cesse, mais il l’entend longtemps encore,

comme un chant de Noël, au fond de son coeur.

Des portes s’ouvrent dans la rue et il en sort des

ombres qui marchent rapidement ; quelques-unes

balancent à la main de petites lanternes qui rougissent

la neige, car les réverbères de la ville sont éteints.

Toutes ces petites lanternes se dirigent du même côté, là

où la cloche sonne pour la messe de minuit. La porte de

la maison Cappelle et Cie s’ouvre aussi et une joyeuse

lumière se répand au-dehors : des hommes et des

femmes, chaudement vêtus, serrent la main au maître de

la maison, et une petite voix, celle qui a chanté, leur

jette le bonsoir ; puis la compagnie se sépare en riant, la

porte se referme et les fenêtres où brillait l’éclat des

lampes, une à une s’obscurcissent. Ah ! M. Cappelle a

voulu fêter le réveillon et il a bien fait les choses : on a

bu du thé, du vin chaud et du punch ; la table est encore

remplie de beaux pâtés et de belles tartes dans lesquels

le couteau a taillé de grandes brèches. Mina déshabille

Leentje et la couche dans des draps chauds, après

l’avoir embrassée ; et au moment de s’endormir,

Leentje tourne la tête du côté de son arbre de Noël,

qu’elle a fait monter dans la chambre, avec la poupée,

les étuis, les boîtes à ouvrages et les cornets de dragées.

Alors la lumière qui danse au haut de la maison sur le

rideau de Leentje, comme une étoile dans le brouillard,



41

s’éteint à son tour, et l’obscurité enveloppe le doux

sommeil de la fille de M. Cappelle.







IV



Ah ! qu’ils sont gais, les petits flocons de neige,

lorsque, pareils à des papillons d’hiver bondissant sur le

tremplin de la bise, ils montent, descendent, montent

encore et qu’un enfant passe, à travers la fenêtre

entr’ouverte, sa main dodue pour les saisir ! Qu’ils sont

gais pour tout autre que le pauvre Francesco, dans cette

nuit glacée de Noël ! De grosses larmes roulent au bord

de ses yeux, tandis qu’il souffle son haleine sur le bout

de ses doigts. Le monde est bien dur ! Que va-t-il faire

maintenant ? Il voit dans l’ombre une porte profonde

dont la neige n’a pas recouvert le seuil ; il y va. Tenez,

le voilà qui s’assied, après avoir eu soin de tirer son

manteau sous lui ; et son menton sur ses genoux, il

s’endort.

Tout à coup il lui semble que la terre s’est dérobée

sous ses pieds. Est-ce lui qui monte ? Est-ce la terre qui

descend ? Qu’importe ! ce qui se découvre à ses yeux

est bien plus beau que la terre. Et tout de suite il sent

une odeur délicieuse, comme celle qui sortait de la cave



42

du pâtissier. L’air est embaumé de vanille, de safran, de

cannelle, de citron, et un petit vent chaud répand ces

bonnes odeurs au loin. Dieu ! qu’elles sont enivrantes !

Il les sent couler dans ses veines comme le jus des fruits

mûrs.

De magnifiques campagnes s’étendent à présent

devant lui, avec des tons de pourpre, d’émeraude et de

turquoise, jusqu’aux horizons de montagnes qui

dentellent l’azur du ciel. Et un abricot, étincelant

comme un soleil, répand sa lumière sur les gelées, les

sirops et les crèmes du paysage. Jamais le vrai soleil ne

lui a paru à la fois si brillant et si humide !

« Seigneur ! Seigneur ! que tout cela est bon et qu’il

fait doux de vivre ! » Ainsi se parle Francesco, car il

vient de prendre un bain dans la crème et il a mangé

trois îles coup sur coup.

Puis une montagne en caramel se dresse devant lui,

surmontée de la même tour qu’il a vue chez le pâtissier.

Qui donc habite la tour ? Ce ne peut être qu’une fée, et

la fée sans doute est la reine du pays qu’il vient de

parcourir.

Mais comment pénétrer dans la muette et splendide

tour ? Il cherche en vain la sonnette. Toc, toc ! fait-il

enfin. Et une voix, douce comme de la confiture, lui

répond du fond de la tour : Entrez.





43

Il entre.

De grands escaliers en sucre montent d’une galerie

de pouding vers une galerie de nougat. Toc, toc ! fait-il

encore. Et la même voix répond : Plus haut.

Toujours frappant, il arrive à la dernière galerie, qui

est en biscuit aux amandes, après avoir passé par toute

sorte de merveilles ; et tout à coup il se trouve en

présence de la petite danseuse du pâtissier. Elle lui

sourit très gentiment et lui dit :

– Je t’attendais, mon petit Francesco.

À vrai dire, elle n’était plus posée sur la pointe de

son orteil, la jambe droite levée, comme il l’avait

aperçue la première fois, au haut de la tour, chez le

pâtissier. Non, elle était debout sur ses deux pieds et lui

tendait la main, à présent.

Jamais Francesco n’avait vu une si jolie personne, ni

plus mignonne, ni plus potelée, ni mieux faite, et elle

était tout en sucre, avec des couleurs éclatantes qui la

rendaient encore plus à son goût. Oh ! c’était de bon

sucre, allez ! et si appétissant que Francesco, qui ne

savait que répondre à la jolie personne, se mit à lui

lécher le cou, sous ses cheveux blond-cendré.

D’où vient qu’il pensa tout à coup que cette jolie

créature était la même que celle qui lui avait fait la

charité, tandis qu’il se trouvait encore sur la terre ? Et



44

comme si la petite danseuse eût compris ce qui se

passait en lui, elle lui dit :

– Oui, c’est bien moi. Voici ma main : épousons-

nous. Mon royaume sera aussi le tien.

Alors, Francesco mit sa main dans la sienne et ils

furent mariés.

Le bel abricot couleur de soleil s’obscurcit en ce

moment : aussitôt une teinte crépusculaire revêtit la

crête des monts, et la plaine entière se couvrit d’une

couche glacée de confitures aux lueurs sombres.

– Voici la nuit, Francesco, lui dit la petite fille en

sucre, nous allons nous séparer.

Et Francesco la vit fondre lentement, comme une

étoile dans les clartés croissantes du matin, et la tour se

fondit, et les montagnes se fondirent et les paysages se

mirent à fondre aussi pendant que lui-même se sentait

fondre, fondre toujours un peu plus.

Jusqu’à ce que...





Le matin la servante de la maison, en ouvrant la

porte pour aller chez le boulanger, trouva sur le seuil un

petit cadavre glacé.

– Chut ! ne le réveillons pas. Il est parti, le pauvre

Francesco, sur l’aile du rêve à travers la nuit de Noël.



45

Guy de Maupassant









46

Conte de Noël



Le docteur Bonenfant cherchait dans sa mémoire,

répétant à mi-voix : « Un souvenir de Noël ?... Un

souvenir de Noël ?... »

Et tout à coup, il s’écria :

– Mais si, j’en ai un, et un bien étrange encore ;

c’est une histoire fantastique. J’ai vu un miracle ! Oui,

Mesdames, un miracle, la nuit de Noël.

Cela vous étonne de m’entendre parler ainsi, moi

qui ne crois guère à rien. Et pourtant j’ai vu un

miracle ! Je l’ai vu, fis-je, vu, de mes propres yeux vu,

ce qui s’appelle vu.

En ai-je été fort surpris ? non pas ; car si je ne crois

point à vos croyances, je crois à la foi, et je sais qu’elle

transporte les montagnes. Je pourrais citer bien des

exemples ; mais je vous indignerais et je m’exposerais

aussi à amoindrir l’effet de mon histoire.

Je vous avouerai d’abord que si je n’ai pas été

convaincu et converti par ce que j’ai vu, j’ai été du

moins fort ému, et je vais tâcher de vous dire la chose

naïvement, comme si j’avais une crédulité d’Auvergnat.



47

J’étais alors médecin de campagne, habitant le

bourg de Rolleville, en pleine Normandie.

L’hiver, cette année-là, fut terrible. Dès la fin de

novembre, les neiges arrivèrent après une semaine de

gelées. On voyait de loin les gros nuages venir du nord ;

et la blanche descente des flocons commença.

En une nuit, toute la plaine fut ensevelie.

Les fermes, isolées dans leurs cours carrées, derrière

leurs rideaux de grands arbres poudrés de frimas,

semblaient s’endormir sous l’accumulation de cette

mousse épaisse et légère.

Aucun bruit ne traversait plus la campagne

immobile. Seuls les corbeaux, par bandes, décrivaient

de longs festons dans le ciel, cherchant leur vie

inutilement, s’abattant tous ensemble sur les champs

livides et piquant la neige de leurs grands becs.

On n’entendait rien que le glissement vague et

continu de cette poussière gelée tombant toujours.

Cela dura huit jours pleins, puis l’avalanche s’arrêta.

La terre avait sur le dos un manteau épais de cinq pieds.

Et, pendant trois semaines ensuite, un ciel, clair

comme un cristal bleu le jour, et, la nuit, tout semé

d’étoiles qu’on aurait crues de givre, tant le vaste

espace était rigoureux, s’étendit sur la nappe unie, dure

et luisante des neiges.



48

La plaine, les haies, les ormes des clôtures, tout

semblait mort, tué par le froid. Ni hommes ni bêtes ne

sortaient plus ; seules les cheminées des chaumières en

chemise blanche révélaient la vie cachée, par les minces

filets de fumée qui montaient droit dans l’air glacial.

De temps en temps on entendait craquer les arbres,

comme si leurs membres de bois se fussent brisés sous

l’écorce ; et, parfois, une grosse branche se détachait et

tombait, l’invincible gelée pétrifiant la sève et cassant

les fibres.

Les habitations semées çà et là par les champs

semblaient éloignées de cent lieues les unes des autres.

On vivait comme on pouvait. Seul, j’essayais d’aller

voir mes clients les plus proches, m’exposant sans cesse

à rester enseveli dans quelque creux.

Je m’aperçus bientôt qu’une terreur mystérieuse

planait sur le pays. Un tel fléau, pensait-on, n’était point

naturel. On prétendit qu’on entendait des voix la nuit,

des sifflements aigus, des cris qui passaient.

Ces cris et ces sifflements venaient sans aucun doute

des oiseaux émigrants qui voyagent au crépuscule, et

qui fuyaient en masse vers le sud. Mais allez donc faire

entendre raison à des gens affolés. Une épouvante

envahissait les esprits et on s’attendait à un événement

extraordinaire.





49

La forge du père Vatinel était située au bout du

hameau d’Épivent, sur la grande route, maintenant

invisible et déserte. Or, comme les gens manquaient de

pain, le forgeron résolut d’aller jusqu’au village. Il resta

quelques heures à causer dans les six maisons qui

forment le centre du pays, prit son pain et des

nouvelles, et un peu de cette peur épandue sur la

campagne.

Et il se mit en route avant la nuit.

Tout à coup, en longeant une haie, il crut voir un

oeuf sur la neige ; oui, un oeuf, déposé là, tout blanc

comme le reste du monde. Il se pencha, c’était un oeuf

en effet. D’où venait-il ? Quelle poule avait pu sortir du

poulailler et venir pondre en cet endroit ? Le forgeron

s’étonna, ne comprit pas ; mais il ramassa l’oeuf et le

porta à sa femme.

– Tiens, la maîtresse, v’là un oeuf que j’ai trouvé sur

la route !

La femme hocha la tête :

– Un oeuf sur la route ? Par ce temps-ci, t’es soûl,

bien sûr ?

– Mais non, la maîtresse, même qu’il était au pied

d’une haie, et encore chaud, pas gelé. Le v’là, j’me l’ai

mis sur l’estomac pour qui n’refroidisse pas. Tu le

mangeras pour ton dîner.



50

L’oeuf fut glissé dans la marmite où mijotait la

soupe, et le forgeron se mit à raconter ce qu’on disait

par la contrée.

La femme écoutait toute pâle.

– Pour sûr que j’ai entendu des sifflets l’autre nuit,

même qu’ils semblaient v’nir de la cheminée.

On se mit à table, on mangea la soupe d’abord, puis,

pendant que le mari étendait du beurre sur son pain, la

femme prit l’oeuf et l’examina d’un oeil méfiant.

– Si y avait quéque chose dans c’t’oeuf ?

– Qué que tu veux qu’y ait ?

– J’sais ti, mé ?

– Allons, mange-le, et fais pas la bête.

Elle ouvrit l’oeuf. Il était comme tous les oeufs, et

bien frais.

Elle se mit à le manger en hésitant, le goûtant, le

laissant, le reprenant. Le mari disait :

– Eh bien ! qué goût qu’il a, c’t’oeuf ?

Elle ne répondait pas et elle acheva de l’avaler ;

puis, soudain, elle planta sur son homme des yeux fixes,

hagards, affolés ; leva les bras, les tordit et, convulsée

de la tête aux pieds, roula par terre en poussant des cris

horribles.





51

Toute la nuit elle se débattit en des spasmes

épouvantables, secouée de tremblements effrayants,

déformée par de hideuses convulsions. Le forgeron,

impuissant à la tenir, fut obligé de la lier.

Et elle hurlait sans repos, d’une voix infatigable :

– J’l’ai dans l’corps ! J’l’ai dans l’corps !

Je fus appelé le lendemain. J’ordonnai tous les

calmants connus sans obtenir le moindre résultat. Elle

était folle.

Alors, avec une incroyable rapidité, malgré

l’obstacle des hautes neiges, la nouvelle, une nouvelle

étrange, courut de ferme en ferme : « La femme du

forgeron qu’est possédée ! » Et on venait de partout,

sans oser pénétrer dans la maison ; on écoutait de loin

ses cris affreux poussés d’une voix si forte qu’on ne les

aurait pas crus d’une créature humaine.

Le curé du village fut prévenu. C’était un vieux

prêtre naïf. Il accourut en surplis comme pour

administrer un mourant et il prononça, en étendant les

mains, les formules d’exorcisme, pendant que quatre

hommes maintenaient sur un lit la femme écumante et

tordue.

Mais l’esprit ne fut point chassé.

Et la Noël arriva sans que le temps eût changé.





52

La veille au matin, le prêtre vint me trouver :

– J’ai envie, dit-il, de faire assister à l’office de cette

nuit cette malheureuse. Peut-être Dieu fera-t-il un

miracle en sa faveur, à l’heure même où il naquit d’une

femme.

Je répondis au curé :

– Je vous approuve absolument, monsieur l’abbé. Si

elle a l’esprit frappé par la cérémonie sacrée (et rien

n’est plus propice à l’émouvoir), elle peut être sauvée

sans autre remède.

Le vieux prêtre murmura :

– Vous n’êtes pas croyant, docteur, mais aidez-moi,

n’est-ce pas ? Vous vous chargez de l’amener ?

Et je lui promis mon aide.

Le soir vint, puis la nuit ; et la cloche de l’église se

mit à sonner, jetant sa voix plaintive à travers l’espace

morne, sur l’étendue blanche et glacée des neiges.

Des êtres noirs s’en venaient lentement, par groupes,

dociles au cri d’airain du clocher. La pleine lune

éclairait d’une lueur vive et blafarde tout l’horizon,

rendait plus visible la pâle désolation des champs.

J’avais pris quatre hommes robustes et je me rendis

à la forge.

La Possédée hurlait toujours, attachée à sa couche.



53

On la vêtit proprement malgré sa résistance éperdue, et

on l’emporta.

L’église était maintenant pleine de monde, illuminée

et froide ; les chantres poussaient leurs notes

monotones ; le serpent ronflait ; la petite sonnette de

l’enfant de choeur tintait, réglant les mouvements des

fidèles.

J’enfermai la femme et ses gardiens dans la cuisine

du presbytère, et j’attendis le moment que je croyais

favorable.

Je choisis l’instant qui suit la communion. Tous les

paysans, hommes et femmes, avaient reçu leur Dieu

pour fléchir sa rigueur. Un grand silence planait

pendant que le prêtre achevait le mystère divin.

Sur mon ordre, la porte fut ouverte et mes quatre

aides apportèrent la folle.

Dès qu’elle aperçut les lumières, la foule à genoux,

le choeur en feu et le tabernacle doré, elle se débattit

d’une telle vigueur qu’elle faillit nous échapper, et elle

poussa des clameurs si aiguës qu’un frisson

d’épouvante passa dans l’église ; toutes les têtes se

relevèrent ; des gens s’enfuirent.

Elle n’avait plus la forme d’une femme, crispée et

tordue en nos mains, le visage contourné, les yeux fous.

On la traîna jusqu’aux marches du choeur et puis on



54

la tint fortement accroupie à terre.

Le prêtre s’était levé ; il attendait. Dès qu’il la vit

arrêtée, il prit en ses mains l’ostensoir ceint de rayons

d’or, avec l’hostie blanche au milieu, et, s’avançant de

quelques pas, il l’éleva de ses deux bras tendus au-

dessus de sa tête, le présentant aux regards effarés de la

Démoniaque.

Elle hurlait toujours, l’oeil fixé, tendu sur cet objet

rayonnant.

Et le prêtre demeurait tellement immobile qu’on

l’aurait pris pour une statue.

Et cela dura longtemps, longtemps.

La femme semblait saisie de peur, fascinée ; elle

contemplait fixement l’ostensoir, secouée encore de

tremblements terribles, mais passagers, et criant

toujours, mais d’une voix moins déchirante.

Et cela dura encore longtemps.

On eût dit qu’elle ne pouvait plus baisser les yeux,

qu’ils étaient rivés sur l’hostie ; et elle ne faisait plus

que gémir ; et son corps raidi s’amollissait, s’affaissait.

Toute la foule était prosternée le front par terre.

La Possédée maintenant baissait rapidement les

paupières, puis les relevait aussitôt, comme impuissante

à supporter la vue de son Dieu. Elle s’était tue. Et puis



55

soudain, je m’aperçus que ses yeux demeuraient clos.

Elle dormait du sommeil des somnambules, hypnotisée,

pardon ! vaincue par la contemplation persistante de

l’ostensoir aux rayons d’or, terrassée par le Christ

victorieux.

On l’emporta, inerte, pendant que le prêtre remontait

vers l’autel.

L’assistance bouleversée entonna le Te Deum

d’action de grâces.

Et la femme du forgeron dormit quarante heures de

suite, puis se réveilla sans aucun souvenir de la

possession ni de la délivrance.

Voilà, mesdames, le miracle que j’ai vu.

Le docteur Bonenfant se tut, puis ajouta d’une voix

contrariée :

– Je n’ai pu refuser de l’attester par écrit.





Clair de lune, 1884.









56

Alphonse Daudet









57

Les trois messes basses



Conte de Noël





I



– Deux dindes truffées, Garrigou ?...

– Oui, mon révérend, deux dindes magnifiques

bourrées de truffes. J’en sais quelque chose, puisque

c’est moi qui ai aidé à les remplir. On aurait dit que leur

peau allait craquer en rôtissant, tellement elle était

tendue...

– Jésus-Maria ! moi qui aime tant les truffes !...

Donne-moi vite mon surplis, Garrigou... Et avec les

dindes, qu’est-ce que tu as encore aperçu à la

cuisine ?...

– Oh ! toutes sortes de bonnes choses... Depuis midi

nous n’avons fait que plumer des faisans, des huppes,

des gelinottes, des coqs de bruyère. La plume en volait

partout... Puis de l’étang on a apporté des anguilles, des

carpes dorées, des truites, des...



58

– Grosses comment, les truites, Garrigou ?

– Grosses comme ça, mon révérend... Énormes !...

– Oh ! Dieu ! il me semble que je les vois... As-tu

mis le vin dans les burettes ?

– Oui, mon révérend, j’ai mis le vin dans les

burettes... Mais dame ! il ne vaut pas celui que vous

boirez tout à l’heure en sortant de la messe de minuit. Si

vous voyiez cela dans la salle à manger du château,

toutes ces carafes qui flambent pleines de vins de toutes

les couleurs... Et la vaisselle d’argent, les surtouts

ciselés, les fleurs, les candélabres !... Jamais il ne se

sera vu un réveillon pareil. M. le marquis a invité tous

les seigneurs du voisinage. Vous serez au moins

quarante à table, sans compter le bailli ni le tabellion...

Ah ! vous êtes bien heureux d’en être, mon révérend !...

Rien que d’avoir flairé ces belles dindes, l’odeur des

truffes me suit partout... Meuh !...

– Allons, allons, mon enfant. Gardons-nous du

péché de gourmandise, surtout la nuit de la Nativité...

Va bien vite allumer les cierges et sonner le premier

coup de la messe ; car voilà que minuit est proche, et il

ne faut pas nous mettre en retard...

Cette conversation se tenait une nuit de Noël de l’an

de grâce mil six cent et tant, entre le révérend dom

Balaguère, ancien prieur des Barnabites, présentement





59

chapelain gagé des sires de Trinquelage, et son petit

clerc Garrigou, ou du moins ce qu’il croyait être le petit

clerc Garrigou, car vous saurez que le diable, ce soir-là,

avait pris la face ronde et les traits indécis du jeune

sacristain pour mieux induire le révérend père en

tentation et lui faire commettre un épouvantable péché

de gourmandise. Donc, pendant que le soi-disant

Garrigou (hum ! hum !) faisait à tour de bras carillonner

les cloches de la chapelle seigneuriale, le révérend

achevait de revêtir sa chasuble dans la petite sacristie

du château ; et, l’esprit déjà troublé par toutes ces

descriptions gastronomiques, ils se répétait à lui-même

en s’habillant :

– Des dindes rôties... des carpes dorées... des truites

grosses comme ça !...

Dehors, le vent de la nuit soufflait en éparpillant la

musique des cloches, et, à mesure, des lumières

apparaissaient dans l’ombre aux flancs du mont

Ventoux, en haut duquel s’élevaient les vieilles tours de

Trinquelage. C’étaient des familles de métayers qui

venaient entendre la messe de minuit au château. Ils

grimpaient la côte en chantant par groupes de cinq ou

six, le père en avant, la lanterne en main, les femmes

enveloppées dans leurs grandes mantes brunes où les

enfants se serraient et s’abritaient. Malgré l’heure et le

froid, tout ce brave peuple marchait allègrement,





60

soutenu par l’idée qu’au sortir de la messe il y aurait,

comme tous les ans, table mise pour eux en bas dans les

cuisines. De temps en temps, sur la rude montée, le

carrosse d’un seigneur, précédé de porteurs de torches,

faisait miroiter ses glaces au clair de lune, ou bien une

mule trottait en agitant ses sonnailles, et, à la lueur des

falots enveloppés de brume, les métayers

reconnaissaient leur bailli et le saluaient au passage :

– Bonsoir, bonsoir, maître Arnoton !

– Bonsoir, bonsoir, mes enfants !

La nuit était claire, les étoiles avivées de froid ; la

bise piquait, et un fin grésil glissant sur les vêtements

sans les mouiller, gardait fidèlement la tradition des

Noëls blancs de neige. Tout en haut de la côte, le

château apparaissait comme le but, avec sa masse

énorme de tours, de pignons, le clocher de sa chapelle

montant dans le ciel bleu noir, et une foule de petites

lumières qui clignotaient, allaient, venaient, s’agitaient

à toutes les fenêtres, et ressemblaient, sur le fond

sombre du bâtiment, aux étincelles courant dans des

cendres de papier brûlé... Passé le pont-levis et la

poterne, il fallait, pour se rendre à la chapelle, traverser

la première cour, pleine de carrosses, de valets, de

chaises à porteurs, toute claire du feu des torches et de

la flambée des cuisines. On entendait le tintement des

tournebroches, le fracas des casseroles, le choc des



61

cristaux et de l’argenterie remués dans les apprêts d’un

repas ; par là-dessus, une vapeur tiède, qui sentait bon

les chairs rôties et les herbes fortes des sauces

compliquées, faisait dire aux métayers, comme au

chapelain, comme au bailli, comme à tout le monde :

– Quel bon réveillon nous allons faire après la

messe !







II



Drelindin din !... Drelindin din !...

C’est la messe de minuit qui commence. Dans la

chapelle du château, une cathédrale en miniature, aux

arceaux entrecroisés, aux boiseries de chêne, montant

jusqu’à hauteur des murs, les tapisseries ont été

tendues, tous les cierges allumés. Et que de monde ! Et

que de toilettes ! Voici d’abord, assis dans les stalles

sculptées qui entourent le choeur, le sire de

Trinquelage, en habit de taffetas saumon, et près de lui

tous les nobles seigneurs invités. En face, sur des prie-

Dieu garnis de velours, ont pris place la vieille

marquise douairière dans sa robe de brocart couleur de

feu et la jeune dame de Trinquelage, coiffée d’une





62

haute tour de dentelle gaufrée à la dernière mode de la

cour de France. Plus bas on voit, vêtus de noir avec de

vastes perruques en pointe et des visages rasés, le bailli

Thomas Arnoton et le tabellion maître Ambroy, deux

notes graves parmi les soies voyantes et les damas

brochés. Puis viennent les gras majordomes, les pages,

les piqueurs, les intendants, dame Barbe, toutes ses

clefs pendues sur le côté à un clavier d’argent fin. Au

fond, sur les bancs, c’est le bas office, les servantes, les

métayers avec leurs familles ; et enfin, là-bas, tout

contre la porte qu’ils entrouvrent et referment

discrètement, messieurs les marmitons qui viennent

entre deux sauces prendre un petit air de messe et

apporter une odeur de réveillon dans l’église tout en

fête et tiède de tant de cierges allumés.

Est-ce la vue de ces petites barrettes blanches qui

donne des distractions à l’officiant ? Ne serait-ce pas

plutôt la sonnette de Garrigou, cette enragée petite

sonnette qui s’agite au pied de l’autel avec une

précipitation infernale et semble dire tout le temps :

– Dépêchons-nous, dépêchons-nous... Plus tôt nous

aurons fini, plus tôt nous serons à table.

Le fait est que chaque fois qu’elle tinte, cette

sonnette du diable, le chapelain oublie sa messe et ne

pense plus qu’au réveillon. Il se figure les cuisiniers en

rumeur, les fourneaux où brûle un feu de forge, la buée



63

qui monte des couvercles entrouverts, et dans cette buée

deux dindes magnifiques, bourrées, tendues, marbrées

de truffes...

Ou bien encore il voit passer des files de pages

portant des plats enveloppés de vapeurs tentantes, et

avec eux il entre dans la grande salle déjà prête pour le

festin. Ô délices ! voilà l’immense table toute chargée

et flamboyante, les paons habillés de leurs plumes, les

faisans écartant leurs ailes mordorées, les flacons

couleur de rubis, les pyramides de fruits éclatant parmi

les branches vertes, et ces merveilleux poissons dont

parlait Garrigou (ah ! bien oui, Garrigou !) étalés sur un

lit de fenouil, l’écaille nacrée comme s’ils sortaient de

l’eau, avec un bouquet d’herbes odorantes dans leurs

narines de monstres. Si vive est la vision de ces

merveilles, qu’il semble à dom Balaguère que tous ces

plats mirifiques sont servis devant lui sur les broderies

de la nappe d’autel, et deux ou trois fois, au lieu de

Dominus vobiscum ! il se surprend à dire le Benedicite.

À part ces légères méprises, le digne homme débite son

office très consciencieusement, sans passer une ligne,

sans omettre une génuflexion ; et tout marche assez

bien jusqu’à la fin de la première messe ; car vous

savez que le jour de Noël le même officiant doit

célébrer trois messes consécutives.

– Et d’une ! se dit le chapelain avec un soupir de





64

soulagement ; puis, sans perdre une minute, il fait signe

à son clerc ou celui qu’il croit être son clerc, et...

Drelindin din !... Drelindin din !

C’est la seconde messe qui commence, et avec elle

commence aussi le péché de dom Balaguère.

– Vite, vite, dépêchons-nous, lui crie de sa petite

voix aigrelette la sonnette de Garrigou, et cette fois le

malheureux officiant tout abandonné au démon de

gourmandise, se rue sur le missel et dévore les pages

avec l’avidité de son appétit en surexcitation.

Frénétiquement, il se baisse, se relève, esquisse les

signes de croix, les génuflexions, raccourcit tous ses

gestes pour avoir plus tôt fini. À peine s’il étend ses

bras à l’Évangile, s’il frappe sa poitrine au Confiteor.

Entre le clerc et lui c’est à qui bredouillera le plus vite.

Versets et répons se précipitent, se bousculent. Les

mots à moitié prononcés, sans ouvrir la bouche, ce qui

prendrait trop de temps, s’achèvent en murmures

incompréhensibles.

Oremus ps... ps... ps...

Mea culpa... pa... pa...

Pareils à des vendangeurs pressés foulant le raison

de la cuve, tous deux barbotent dans le latin de la

messe, en envoyant des éclaboussures de tous les côtés.

Dom... scum !... dit Balaguère.



65

... Stutuo !... répond Garrigou ; et tout le temps la

damnée petite sonnette est là qui tinte à leurs oreilles,

comme ces grelots qu’on met aux chevaux de poste

pour les faire galoper à la grande vitesse. Pensez que de

ce train-là une messe basse est vite expédiée.

– Et de deux ! dit le chapelain tout essoufflé ; puis,

sans prendre le temps de respirer, rouge, suant, il

dégringole les marches de l’autel et...

Drelindin din !... Drelindin din !...

C’est la troisième messe qui commence. Il n’y a

plus que quelques pas à faire pour arriver à la salle à

manger ; mais, hélas ! à mesure que le réveillon

approche, l’infortuné Balaguère se sent pris d’une folie

d’impatience et de gourmandise. Sa vision s’accentue,

les carpes dorées, les dindes rôties sont là, là... Il les

touche... il les... Oh ! Dieu !... Les plats fument, les vins

embaument ; et, secouant son grelot enragé, la petite

sonnette lui crie :

– Vite, vite, encore plus vite !...

Mais comment pourrait-il aller plus vite ? Ses lèvres

remuent à peine. Il ne prononce plus les mots... À

moins de tricher tout à fait le bon Dieu et de lui

escamoter sa messe... Et c’est ce qu’il fait, le

malheureux !... De tentation en tentation, il commence

par sauter un verset, puis deux. Puis l’Épître est trop





66

longue, il ne la finit pas, effleure l’évangile, passe

devant le Credo sans entrer, saute le Pater, salue de loin

la préface, et par bonds et par élans se précipite ainsi

dans la damnation éternelle, toujours suivi de l’infâme

Garrigou (vade retro, Satanas !) qui le seconde avec

une merveilleuse entente, lui relève sa chasuble, tourne

les feuillets deux par deux, bouscule les pupitres,

renverse les burettes, et sans cesse secoue la petite

sonnette de plus en plus fort, de plus en plus vite.

Il faut voir la figure effarée que font tous les

assistants ! Obligés de suivre à la mimique du prêtre

cette messe dont ils n’entendent pas un mot, les uns se

lèvent quand les autres s’agenouillent, s’asseyent quand

les autres sont debout ; et toutes les phases de ce

singulier office se confondent sur les bancs dans une

foule d’attitudes diverses. L’étoile de Noël en route

dans les chemins du ciel, là-bas, vers la petite étable,

pâlit d’épouvante en voyant cette confusion...

– L’abbé va trop vite... On ne peut pas suivre,

murmure la vieille douairière en agitant sa coiffe avec

égarement.

Maître Arnoton, ses grandes lunettes d’acier sur le

nez, cherche dans son paroissien où diantre on peut bien

en être. Mais au fond, tous ces braves gens, qui eux

aussi pensent à réveillonner, ne sont pas fâchés que la

messe aille ce train de poste ; et quand dom Balaguère,



67

la figure rayonnante, se tourne vers l’assistance en

criant de toutes ses forces : Ite missa est, il n’y a qu’une

voix dans la chapelle pour lui répondre un Deo gratias

si joyeux, si entraînant, qu’on se croirait déjà à table au

premier toast du réveillon.







III



Cinq minutes après, la foule des seigneurs s’asseyait

dans la grande salle, le chapelain au milieu d’eux. Le

château, illuminé de haut en bas, retentissait de chants,

de cris, de rires, de rumeurs ; et le vénérable dom

Balaguère plantait sa fourchette dans une aile de

gelinotte, noyant le remords de son péché sous des flots

de vin du pape et de bon jus de viandes. Tant il but et

mangea, le pauvre saint homme, qu’il mourut dans la

nuit d’une terrible attaque, sans avoir eu seulement le

temps de se repentir ; puis, au matin, il arriva dans le

ciel encore tout en rumeur des fêtes de la nuit, et je

vous laisse à penser comme il y fut reçu.

– Retire-toi de mes yeux, mauvais chrétien ! lui dit

le souverain Juge, notre maître à tous. Ta faute est assez

grande pour effacer toute une vie de vertu... Ah ! tu

m’as volé une messe de nuit... Eh bien ! tu m’en paieras



68

trois cents en place, et tu n’entreras en paradis que

quand tu auras célébré dans ta propre chapelle ces trois

cents messes de Noël en présence de tous ceux qui ont

péché par ta faute et avec toi...

... Et voilà la vraie légende de dom Balaguère

comme on la raconte au pays des olives. Aujourd’hui le

château de Trinquelage n’existe plus, mais la chapelle

se tient encore droite tout en haut du mont Ventoux,

dans un bouquet de chênes verts. Le vent fait battre sa

porte disjointe, l’herbe encombre le seuil ; il y a des

nids aux angles de l’autel et dans l’embrasure des

hautes croisées dont les vitraux coloriés ont disparu

depuis longtemps. Cependant il paraît que tous les ans,

à Noël, une lumière surnaturelle erre parmi ces ruines,

et qu’en allant aux messes et aux réveillons, les paysans

aperçoivent ce spectre de chapelle éclairé de cierges

invisibles qui brûlent au grand air, même sous la neige

et le vent. Vous en rirez si vous voulez, mais un

vigneron de l’endroit, nommé Garrigue, sans doute un

descendant de Garrigou, m’a affirmé qu’un soir de

Noël, se trouvant un peu en ribote, il s’était perdu dans

la montagne du côté de Trinquelage ; et voici ce qu’il

avait vu... Jusqu’à onze heures, rien. Tout était

silencieux, éteint, inanimé. Soudain, vers minuit, un

carillon sonna tout en haut du clocher, un vieux, vieux

carillon qui avait l’air d’être à dix lieues. Bientôt, dans

le chemin qui monte, Garrigue vit trembler des feux,



69

s’agiter des ombres indécises. Sous le porche de la

chapelle, on marchait, on chuchotait :

– Bonsoir, maître Arnoton !

– Bonsoir, bonsoir, mes enfants !...

Quand tout le monde fut entré, mon vigneron, qui

était très brave, s’approcha doucement et, regardant par

la porte cassée, eut un singulier spectacle. Tous ces

gens qu’il avait vus passer étaient rangés autour du

choeur, dans la nef en ruine, comme si les anciens

bancs existaient encore. De belles dames en brocart

avec des coiffes de dentelle, des seigneurs chamarrés du

haut en bas, des paysans en jaquettes fleuries ainsi

qu’en avaient nos grands-pères, tous l’air vieux, fané,

poussiéreux, fatigué. De temps en temps, des oiseaux

de nuit, hôtes habituels de la chapelle, réveillés par

toutes ces lumières, venaient rôder autour des cierges

dont la flamme montait droite et vague comme si elle

avait brûlé derrière une gaze ; et ce qui amusait

beaucoup Garrigue, c’était un certain personnage à

grandes lunettes d’acier, qui secouait à chaque instant

sa haute perruque noire sur laquelle un de ces oiseaux

se tenait droit tout empêtré en battant silencieusement

des ailes...

Dans le fond, un petit vieillard de taille enfantine, à

genoux au milieu du choeur, agitait désespérément une

sonnette sans grelot et sans voix, pendant qu’un prêtre,



70

habillé de vieil or, allait, venait devant l’autel, en

récitant des oraisons dont on n’entendait pas un mot...

Bien sûr, c’était dom Balaguère, en train de dire sa

troisième messe basse.





Lettres de mon moulin.









71

Nathaniel Hawthorne









72

Le banquet de Noël



Fantaisie philosophique





– J’ai cherché dans ce travail, disait Rodrigue, tout

en s’asseyant dans le kiosque avec Rosina et le

sculpteur, et en déroulant un manuscrit ; j’ai cherché à

définir un personnage que j’ai rencontré dans mainte

occasion ; la triste expérience que j’ai acquise de bonne

heure, comme vous le savez tous les deux, m’a donné

quelque connaissance du coeur humain, sur lequel j’ai

fait des études approfondies. Mais il est un genre

d’homme, une sorte de créature, veux-je dire, dont je

crains de ne pouvoir jamais bien comprendre la vie et

les instincts.

– C’est très bien, ce que vous dites là ; mais

dépeignez-nous cet individu, répondit le sculpteur.

Donnez-nous-en une idée quelconque, et expliquez-

vous au plus tôt.

– Soit, j’y consens, quoique, à mon avis, ce soit du

temps perdu, répliqua Rodrigue. On pourrait croire de

prime abord que l’être dont il s’agit est de la nature de



73

ceux que vous avez formés d’un bloc de marbre, qu’il a

été doué d’une intelligence extérieure, mais qu’il lui

manque la dernière touche d’un créateur divin. Il a

toutes les apparences d’un homme : je dirai même que

ses formes sont plus belles que celles de tout autre être

de son espèce que vous pourriez rencontrer. On le

prendrait pour un sage ; son esprit est susceptible de

culture et de goût : et cependant il n’excite aucune

sympathie et n’en éprouve sans doute aucune. Quand

on le connaît intimement, on découvre qu’il est glacé,

immatériel. C’est une simple vapeur perdue dans

l’immensité.

– Je crois, observa Rosina, que j’ai une certaine idée

de l’être dont vous voulez parler.

– Tant mieux, répondit le mari de cette charmante

femme en souriant du bout des lèvres ; mais n’anticipez

pas sur mes paroles, et ne cherchez pas à définir

d’avance ce que je vais lire. J’ai créé, dans le récit que

voilà, un homme qui probablement n’a jamais existé :

comprenant ce qui manque à son organisation

spirituelle, parcourant le monde sans éprouver aucune

émotion, et désirant changer son fardeau d’insensibilité

contre un fardeau de chagrin réel, contre une angoisse

de douleurs plus affreuses que tout ce que le sort puisse

envoyer à un misérable condamné à vivre sur la Terre.

Rodrigue, probablement satisfait de cette préface,



74

commença à lire ce qui suit :

Un vieux gentilhomme fit dans son testament un

legs tout à fait en rapport avec la vie mélancolique et

excentrique qu’il avait menée. Il laissa une somme

considérable dont l’intérêt devait servir annuellement et

pour toujours à organiser, le jour de Noël, un banquet

auquel prendraient part dix personnes choisies parmi les

plus malheureuses qu’on pourrait trouver dans le pays.

L’intention du testateur n’était pas de faire oublier à

des infortunés leurs chagrins pour quelques heures ; il

voulait au contraire agir de telle sorte qu’ils en

ressentissent mieux les atteintes. En choisissant même

ce jour consacré et ordinairement joyeux, où ceux qui

étaient invités au banquet auraient pu perdre un instant

la souvenance de leurs maux au milieu des

acclamations de joie proclamées à l’occasion de cette

solennité par toute la chrétienté, le testateur n’avait que

l’intention de perpétuer son peu de foi dans les oeuvres

de la Providence, laquelle, prétendait-il, s’inquiétait fort

peu du sort des pauvres humains.

Le vieux gentilhomme avait désigné, pour ses

exécuteurs testamentaires, deux de ses plus intimes

amis, qui étaient, comme lui, deux sombres humoristes,

et dont la seule occupation était d’observer tous les

malheurs auxquels nous sommes exposés. Ils se

refusaient même à l’évidence qui prouve qu’un Dieu



75

bienfaisant a placé le bien à côté du mal, et que chaque

devoir que nous accomplissons, tout pénible qu’il soit,

est la source d’un vrai plaisir. Ces deux philosophes,

d’un genre tout particulier, étaient donc chargés

d’inviter les convives du banquet ou de les choisir

parmi ceux qui prétendaient avoir quelque droit à

assister à ce bizarre festin.

Le premier repas eut lieu. Pour dire vrai, l’aspect

des convives n’était pas fait pour satisfaire ceux qui les

auraient aperçus rangés autour de cette table, car les

chagrins de ces personnages ne suffisaient pas pour

donner une idée du grand nombre des souffrances

répandues sur la Terre. Et pourtant, après un examen de

quelques instants, on ne pouvait contester que ces

souffrances, tout en provenant de causes en apparence

imaginaires, accusaient néanmoins la nature de notre

organisation.

Les décorations de la salle du banquet étaient

arrangées de manière à rappeler aux convives que le

seul but que nous soyons sûrs d’atteindre ici-bas, c’est

la mort. Telle avait été la pensée immuable du testateur.

Éclairée au moyen de torches, cette salle était toute

tendue de drap noir, ornée de guirlandes faites de

branches de cyprès et de couronnes d’immortelles

desséchées, semblables à celles qu’on jette sur les

cercueils. Chaque assiette était entourée de persil. Le





76

vin, décanté dans une urne d’argent, était versé à

chaque convive dans de petits vases pareils à des

lacrymatoires romains. Les exécuteurs de ce legs

singulier, – je ne saurais dire si c’était leur goût qui

avait présidé à tous ces détails, – n’avaient pas oublié

l’usage des anciens Égyptiens qui plaçaient un squelette

à la table du festin, dans le but de se moquer de la

gaieté des convives. Le squelette était enveloppé d’un

manteau noir et placé sur un siège au centre de la table.

On prétendait que le testateur lui-même avait vécu en

compagnie de ce triste emblème de la mort, et qu’il

avait stipulé, dans son testament, qu’on placerait

chaque année ce squelette au milieu des dix convives

qu’il invitait au banquet de la fête de Noël. Selon toute

probabilité, le vieux gentilhomme désirait prouver que,

pendant sa longue existence, il n’avait jamais cru à une

autre vie.

– Que signifie cette couronne ? demandèrent à la

fois plusieurs invités en entrant dans la salle où le

banquet était préparé.

Ces gens-là faisaient allusion à une couronne de

cyprès appendue à l’extrémité du bras du squelette, qui

sortait seul des plis du manteau noir dont il était

enveloppé.

Un des exécuteurs testamentaires répondit :

– C’est une couronne qui sera offerte, non pas au



77

plus digne, mais au plus malheureux, lorsqu’il aura

prouvé qu’il a le droit de l’obtenir.

Le premier invité était un homme d’un caractère

doux, mais tout à fait dénué d’énergie pour combattre le

profond découragement auquel il était naturellement

enclin ; aussi, sans que rien en apparence pût

l’empêcher de prétendre au bonheur, avait-il passé sa

vie dans la plus molle indolence, à tel point que son

sang, ayant presque oublié de circuler dans ses veines,

oppressait sa poitrine et faisait battre son coeur avec

violence. Son malheur dépendait donc de son

organisation.

Le deuxième convive était misérable parce qu’il

avait un esprit inquiet et malade ; il était même devenu

tellement impressionnable qu’un mot piquant d’un

ennemi, la plaisanterie la plus inoffensive d’un

étranger, la pression d’une main amie, lui étaient

pénibles comme c’est ordinairement l’habitude de ces

gens-là. Sa principale occupation était d’exposer ses

griefs à ceux qui voulaient bien les entendre.

Le troisième individu était un hypocondriaque à qui

son imagination faisait trouver des monstres partout ; il

en apercevait même au coin de son feu. Il se figurait

voir des dragons dans les nuages, des esprits infernaux

cachés sous les traits des plus jolies femmes, quelque

chose d’affreux et de malfaisant dans tout ce que la



78

nature offre de plus enchanteur.

Son voisin était un de ces hommes qui, dans leur

première jeunesse, ont eu une trop grande confiance

dans leurs semblables ; il avait trop espéré d’eux ; il

avait été si souvent trompé qu’il était devenu

misanthrope.

Depuis plusieurs années, il cherchait tous les motifs

possibles pour haïr et mépriser l’humanité entière. Et il

n’avait, pour faire cela, qu’à envisager le meurtre, la

débauche, la fausseté, l’ingratitude, le manque de bonne

foi entre amis, les vices instinctifs chez les enfants, tous

les crimes cachés des êtres créés à l’image de Dieu, et

qui ont tous les dehors de la vertu : il lui fallait

seulement examiner une à une toutes ces tristes réalités,

qui cherchent à se décorer des apparences les plus

attrayantes. Mais à chaque mauvaise action qu’il

inscrivait sur son catalogue, à chaque nouvelle

découverte qui augmentait la triste nomenclature

instructive à laquelle il avait voué sa vie, son coeur,

naturellement aimant et confiant, recommençait à

saigner.

L’homme qui venait ensuite avait des sourcils épais

et tenait les yeux baissés. Sa physionomie exprimait la

passion et montrait une animation sans pareille. Dès sa

plus tendre enfance, il s’était cru un messager inspiré

par la Divinité, et avait essayé de remplir la mission à



79

laquelle il pensait être destiné. Hélas ! il n’avait pas été

assez éloquent pour se faire écouter. Une fois

convaincu de son impuissance, il s’était sans cesse

adressé cette pénible question : « Pourquoi les hommes

ne veulent-ils pas m’entendre et se laisser persuader ? –

C’est parce que je suis un fou. Qu’ai-je à faire ici-bas ?

Quand trouverai-je ma tombe ? » Pendant tout le festin,

cet homme se versait de fréquentes rasades pour

éteindre, disait-il, le feu céleste qui le consumait, et qui

était inutile à sa race.

Tout à coup, on vit entrer, après avoir froissé et jeté

un billet de bal, un petit-maître qui, la veille du jour de

ce banquet, avait aperçu quatre ou cinq rides sur son

front, et plus de cheveux blancs sur sa tête qu’il ne

pouvait en compter. Doué d’intelligence et de

sentiment, le vieux dandy avait follement dépensé sa

jeunesse, et était arrivé à cette époque de la vie où la

folie nous abandonne et nous oblige à aimer la sagesse.

Pour compléter le nombre des convives, les

exécuteurs testamentaires avaient invité un malheureux

poète réduit à la plus grande misère, et un idiot qu’ils

avaient trouvé au coin de la rue. Ce dernier avait juste

assez d’intelligence pour savoir ce qui lui manquait ; il

cherchait donc vainement ce que la nature lui avait

refusé ; et, dans ce but, il errait çà et là dans les rues en

gémissant, car il s’apercevait que ses efforts étaient





80

inutiles.

La seule dame qui eût pénétré dans la salle du

banquet aurait été parfaitement belle, si elle n’eût

légèrement louché de l’oeil gauche ; mais ce défaut, si

petit qu’il fût, la chagrinait à un tel point qu’elle passait

sa vie dans la solitude et qu’elle n’osait même pas se

regarder dans une glace. On plaça cette infortunée en

face du squelette.

Il nous reste un autre convive à décrire. C’était un

jeune homme de bonne mine, à l’air doux, au maintien

élégant. À le voir, on eût pensé qu’il aurait plutôt dû

aller s’asseoir à quelque joyeuse table qu’à celle où se

trouvaient tous ces malheureux.

Un bruit de murmures s’éleva parmi les autres

convives, lorsqu’ils remarquèrent le regard inquisiteur

jeté sur eux par le nouveau venu.

– Que vient faire ce monsieur parmi nous ?

Pourquoi le squelette du fondateur de cette fête ne se

lève-t-il pas et ne chasse-t-il pas cet étranger ?

– C’est honteux, ajouta le malade, qui éprouva un

nouvel élancement au coeur. Ce gentleman vient ici

pour se moquer de nous ! Nous allons servir de texte à

ses plaisanteries, quand il retournera auprès de ses amis,

à la taverne voisine. Il rira avec eux de nos misères et

les exposera peut-être sur le théâtre dans un drame de sa





81

composition.

– Eh, qu’importe ! reprit l’hypocondriaque en

souriant d’un air de dédain ; il portera à ses lèvres une

cuillerée de soupe faite avec des vipères ; et s’il y a une

macédoine de scorpions sur la table, il faudra bien qu’il

en ait sa part. Après tout, si notre banquet de Noël lui

convient, il y reviendra l’année prochaine !

– Ne le troublez pas, murmura avec douceur le

personnage mélancolique ; peu importe qu’il acquière,

quelques années plus tôt ou plus tard, la conscience du

malheur ! Si ce jeune homme se croit heureux

maintenant, laissez-le s’asseoir parmi nous, car il ignore

quels sont les maux qui l’attendent.

Le pauvre idiot s’approcha du nouveau convive avec

cet air inquiet et inquisiteur qu’on remarquait toujours

en lui, ce qui faisait dire qu’il était sans cesse à la

recherche de l’esprit qui lui manquait. Après s’être livré

à un court examen, le pauvre insensé toucha la main de

l’étranger, tout en retirant immédiatement la sienne ;

puis il branla la tête et un frisson parcourut ses

membres.

– C’est froid, c’est froid ! s’écria l’idiot.

Le jeune homme ne put réprimer un frisson de

terreur, et sourit pourtant avec grâce.

– Messieurs et madame, dit alors un des



82

ordonnateurs de la fête, n’allez pas nous taxer

d’insanité, et croire que nous avons admis ce jeune

étranger, qui s’appelle Gervayse Hastings, sans avoir

pris de minutieuses informations. – Croyez-moi,

personne entre vous n’a, plus que lui, le droit de venir

s’asseoir à cette table.

Chacun se crut obligé d’accepter ces paroles ; puis

ensuite les invités prirent leurs places : la bonne

harmonie fut bientôt troublée par l’hypocondriaque, qui

repoussa sa chaise en se plaignant à haute voix, parce

que, disait-il, on avait mis devant lui un plat contenant

des crapauds et des vipères. On chercha à lui faire

comprendre qu’il se trompait ; il reprit alors

tranquillement son siège. Le vin coulait à grands flots

de l’urne sépulcrale ; mais on eût dit qu’il en sortait

mêlé à de sombres inspirations ; ainsi, au lieu d’exciter

à la gaieté, il ne servait qu’à augmenter la tristesse

générale. Les convives se racontaient des histoires

effrayantes sur certains personnages qui auraient eu de

grands droits à venir s’asseoir parmi eux. On parlait des

maux auxquels tous les hommes sont exposés, de

crimes horribles, d’existences qui n’avaient été que de

longues agonies, d’autres qui paraissaient heureuses et

qui avaient été empoisonnées tôt ou tard par de cuisants

chagrins. On s’entretenait des derniers moments des

humains, de leurs dernières paroles, des instructions

qu’on pouvait en tirer ; des différentes manières de



83

mettre fin à ses jours, des moyens préférables à

employer pour y parvenir : le couteau, le poison, la

noyade, la pendaison ou la vapeur du charbon.

La plupart des convives, comme c’est l’habitude

chez les gens très affligés, aimaient à parler de leurs

malheurs et cherchaient à en faire le sujet de la

conversation générale. Ils voulaient, avant tout, prouver

que leur propre infortune était la plus grande de toutes.

Le misanthrope, énumérant tous les torts du genre

humain à son égard, prétendait que l’homme est

incapable d’éprouver aucun bon sentiment, et il se

plaisait à rappeler tous les faits qui pouvaient appuyer

son opinion. Puis, dès qu’il eut exprimé sa manière de

penser, il cacha son visage dans ses mains et pleura

amèrement.

Ce banquet, on le voit, était une fête à laquelle

chaque homme et chaque femme, quelque favorisés

qu’ils fussent par la fortune, eût pu, dans un moment

donné, réclamer le triste privilège d’assister.

Tant que dura le festin, on remarqua que le jeune

étranger, Gervayse Hastings, n’éprouva pas la moindre

émotion. Toutes les tristes pensées exprimées par ses

compagnons le trouvaient insensible : son regard

trahissait plus d’étonnement que celui du pauvre idiot,

dont le coeur cherchait à comprendre, et qui souvent

parvenait à son but. La conversation de Gervayse était



84

froide, incisive, légère et souvent éloquente ; mais on

découvrait que celui qui parlait n’avait jamais ni aimé

ni souffert.

– Monsieur, dit d’un ton brusque le misanthrope qui

répondit à quelques observations d’Hastings, je vous

prie de ne plus m’adresser la parole. Nous ne pouvons

nous comprendre, car nos sentiments n’ont rien de

sympathique. De quel droit êtes-vous venu vous joindre

à nous ? Je ne saurais le deviner ; mais il me semble

qu’après avoir prononcé les phrases malséantes que

nous venons d’entendre, vous devez nous considérer,

mes compagnons et moi, comme des ombres flottant

sur la muraille. À dire vrai, vous nous produisez le

même effet.

Le jeune homme se prit à sourire, s’inclina avec

politesse, repoussa sa chaise en arrière sans se lever, et

boutonna son habit sur sa poitrine, comme si la salle du

festin fût devenue plus froide. L’idiot fixa encore une

fois son regard mélancolique sur le jeune homme et

murmura ces paroles :

– C’est froid ! c’est froid ! c’est froid !

Le banquet une fois terminé, les convives se

retirèrent. À peine eurent-ils franchi le seuil de la porte

que la scène qui venait d’avoir lieu ne semblait plus à

leurs souvenirs que la vision d’un esprit malade.





85

De temps à autre, pendant l’année suivante, ces

infortunés s’entrevirent çà et là, ce qui convainquit

chacun d’eux qu’ils étaient bien tous des habitants de la

Terre, et qu’ils existaient réellement. À diverses

reprises, plusieurs d’entre eux se trouvèrent le soir, face

à face, enveloppés dans de sombres manteaux.

Quelquefois aussi ils se rencontrèrent dans des

cimetières. Il arriva aussi que certains convives du

banquet de Noël tressaillirent en se reconnaissant à la

lumière du soleil, au milieu d’une rue fréquentée, où ils

erraient comme des spectres. Sans doute ces gens-là

étaient surpris que le squelette ne sortît pas aussi à

l’heure de midi.

Mais chaque fois que, par suite de leurs affaires, les

convives du banquet de Noël étaient obligés de se mêler

à la foule, ils étaient certains de rencontrer le jeune

homme, qui, sans qu’on pût en découvrir la cause, avait

pris part à cette fête lugubre.

En le voyant se mêler aux heureux du jour ; en

apercevant son oeil brillant ; en entendant résonner ses

paroles légères et insouciantes ; chacun d’eux se disait

en lui-même, avec indignation :

– Quel traître ! quel vil imposteur ! La Providence,

dans un temps donné, permettra qu’il ait réellement le

droit de venir s’asseoir au milieu de nous.

Le jeune homme, loin de détourner son regard,



86

l’arrêtait, au contraire, sur chaque triste visage passant

près de lui, et semblait dire avec un air de mépris :

« Hélas ! si vous connaissiez mon secret, vous pourriez

alors comparer vos droits avec les miens ! »

Les mois et les heures s’écoulèrent et ramenèrent les

gaietés de Noël, accompagnées des cérémonies de

l’église, des jeux, des festins et de la joie sur tous les

visages. La salle du banquet se revêtit encore de ses

noires draperies : on l’éclaira avec les torchères

funèbres, et on décora la table d’une façon toute

sépulcrale. Le squelette, recouvert de son manteau,

reprit sa place désignée, tenant entre ses doigts la

couronne de cyprès, présent destiné au convive le plus

affligé.

Comme les ordonnateurs de la fête étaient certains

que l’on trouverait toujours sur la Terre de nouvelles

misères, et comme ils désiraient jouir de ce spectacle

sous toutes les formes, ils ne crurent pas convenable de

réunir les convives de l’année précédente : de nouvelles

figures vinrent donc se placer autour de la table.

Là se trouvait un homme à la conscience timorée,

qui portait une tache de sang dans son coeur, – souvenir

de la mort de l’un de ses semblables, – mort qui, pour

sa plus grande torture, avait été suivie de circonstances

si extraordinaires, – que le malheureux pensait que ses

souffrances venaient des voeux qu’il avait formés pour



87

que la mort le visitât lui-même à son tour.

En effet, depuis l’époque de ce meurtre, l’existence

de cet homme était empoisonnée ; il vivait dans une

perpétuelle agonie, s’accusant intérieurement d’avoir

tué son semblable : sans cesse il avait présents à la

mémoire tous les détails de cette horrible catastrophe.

C’était là sa seule pensée.

À côté de cet homme, il y avait une mère, –

autrefois heureuse, et maintenant désolée. Il s’était

cependant écoulé un grand nombre d’années depuis le

jour où elle était allée à une partie de plaisir, et avait

trouvé à son retour son petit enfant étouffé dans son

berceau. Toujours, depuis cet instant funeste, la

malheureuse était persécutée par cette pensée terrible

que son enfant étouffait dans son cercueil.

Cette malheureuse avait pour voisine, au banquet de

Noël, une vieille dame qui, depuis son adolescence,

avait été atteinte d’un tremblement convulsif qui

ébranlait toute sa personne. Rien n’était plus effrayant

que l’aspect de son ombre vacillante sur la muraille ;

ses lèvres tremblaient, et l’expression de ses yeux

semblait annoncer que son âme aussi était agitée.

Cet état provenait de la confusion qui existait dans

son intelligence : personne ne pouvait dire quel terrible

chagrin avait frappé l’infortunée d’une manière aussi

cruelle : les exécuteurs testamentaires avaient pourtant



88

jugé qu’ils devaient l’admettre au nombre des convives,

non d’après ce qu’ils connaissaient de son histoire, mais

sur la seule inspection de son triste visage.

Les convives ne purent réprimer un mouvement de

surprise lorsqu’ils virent paraître un certain M. Smith,

gentleman à la face rubiconde, qui avait probablement

reçu plus d’une invitation bien préférable à celle qui le

conviait à cette fête. L’expression ordinaire de la

physionomie de ce personnage annonçait que, pour la

cause la plus futile, il était disposé à rire. M. Smith

évitait cependant tout ce qui pouvait exciter sa gaieté,

car il était atteint d’une maladie de coeur qui, à chaque

instant, menaçait de mettre fin à ses jours. Toute

émotion de joie pouvait lui être fatale, et l’animation

produite par de riantes pensées aurait pu occasionner la

même fin terrible. Eu égard à sa triste situation, M.

Smith s’était fait admettre au banquet, dans l’espoir d’y

puiser un fonds de mélancolie qui prolongerait ses

jours.

On avait aussi invité deux époux, par cette seule

raison, bien connue de tous, qu’ils étaient affreusement

malheureux dès qu’ils se trouvaient réunis : il allait

donc sans dire qu’ils devaient se rencontrer à ce festin.

Pour faire pendant à ces deux malheureux, on

apercevait autour de cette table deux autres individus

qui n’avaient jamais été mariés. Dans leur première



89

jeunesse, ils s’étaient promis de s’adorer toujours :

mais, séparés par les circonstances, ils étaient demeurés

si longtemps loin l’un de l’autre que maintenant ils ne

pouvaient plus sympathiser. Isolés dans la vie, ces deux

êtres considéraient l’éternité comme un désert sans

bornes.

Près du squelette, était assis un des plus joyeux fils

de la Terre, – un spéculateur, – un chercheur d’or ; – sa

principale affaire étant son grand livre, – la Bourse lui

servait de prison. – Ce personnage avait été fort surpris

en recevant cette invitation, car il se figurait être le plus

fortuné des mortels. Ceux qui l’avaient convié au festin

déclaraient qu’il ne savait pas combien grande était sa

misère.

Un instant après, on vit entrer dans la salle un

individu avec lequel nos lecteurs ont déjà fait

connaissance. C’était Gervayse Hastings, dont la

présence, l’année précédente, avait soulevé tant de

questions et causé de nombreuses critiques.

Hastings s’assit encore à la même place, avec

l’intime conviction qu’elle lui appartenait, et qu’il

n’avait nullement besoin de l’assentiment d’autrui ; et

pourtant, chose étonnante, son air enjoué, sa

physionomie placide ne trahissaient aucun chagrin.

Ceux qui l’examinaient et qui étaient experts dans l’art

de découvrir les peines de leurs semblables regardèrent



90

un instant Gervayse Hastings, et, tout en branlant la

tête, n’éprouvèrent pour lui aucune sympathie.

– Qui est donc ce jeune homme ? demanda l’homme

à la conscience troublée. Assurément, il n’a jamais

souffert. De quel droit vient-il s’asseoir parmi nous ?

– Savez-vous que c’est très mal d’entrer ici sans être

frappé d’un chagrin mortel ! murmura la vieille dame

d’une voix aussi tremblante que l’était toute sa

personne. Quittez-nous, jeune homme ! Votre coeur n’a

jamais été brisé ; et je tremble plus encore pour mon

repos, rien qu’à vous regarder.

– Son coeur brisé ! oh non, j’en réponds, répliqua

M. Smith en portant la main sur sa poitrine et en

s’efforçant de paraître triste, car il craignait de se livrer

à un fatal éclat de rire. Je connais fort bien ce

gentleman ; il a devant lui les plus belles espérances,

aussi ne doit-il pas se mêler à nous. Il n’a pas plus le

droit de s’asseoir à cette table que l’enfant qui n’est pas

encore né. Il ne fut jamais malheureux, et probablement

il ne le sera jamais.

– Très honorés convives, s’écrièrent alors les

ordonnateurs du banquet, allons, de grâce, ayez

confiance en nous et soyez certains du moins que notre

profonde vénération pour la mémoire de celui qui a

institué ce festin ne nous permet pas de désobéir à ses

dernières volontés. Recevez ce jeune homme à votre



91

table. Qu’il nous suffise de vous assurer qu’aucun de

vous ne voudrait troquer son coeur pour celui qui bat

dans la poitrine de Gervayse Hastings.

– Si cela était, j’en serais enchanté, très enchanté,

répliqua M. Smith avec un mélange de joie et de

tristesse. Mais ces messieurs ne savent pas ce qu’ils

disent ; mon coeur est le seul qui souffre réellement ici,

puisque certainement il sera cause de ma mort !

Malgré toutes ces récriminations, comme le

jugement des exécuteurs testamentaires était sans appel,

la compagnie prit place autour de la table. Le convive,

qu’on aurait volontiers expulsé, n’entama la

conversation avec aucun de ses voisins ; il paraissait

seulement écouter avec une grande attention, dans

l’espoir de découvrir quelque vérité. À dire vrai, les

plaintes exprimées par ces infortunés ne pouvaient

point être le sujet d’une instruction ou d’une

consolation, quelles qu’elles fussent, pour personne.

La conversation générale parut si absurde au bon M.

Smith qu’il ne put s’empêcher d’éclater de rire, quoique

ses médecins lui eussent expressément défendu cette

incartade ; et certes la science avait raison cette fois, car

le malheureux tomba en arrière en faisant une affreuse

grimace et expira sur-le-champ.

Cette catastrophe mit fin au repas.





92

– Eh quoi ! vous ne tremblez pas ? demanda la

vieille dame à Gervayse Hastings, qui regardait

fixement le cadavre. N’est-ce pas un horrible spectacle

à voir, et n’est-il pas terrible de penser qu’un homme

d’une nature si ardente et si robuste est mort en une

minute ? Mon âme tremblera toujours, mais en ce

moment elle tremble bien plus encore ; aussi je ne puis

comprendre comment vous êtes calme !

– En quoi cet événement subit peut-il m’apprendre

quelque chose, madame, ou me faire éprouver la

moindre émotion ? répondit Gervayse Hastings en

poussant un profond soupir. Les hommes passent

devant moi comme les ombres sur une muraille. Leurs

actions, leurs passions, leurs sentiments produisent à

mes yeux l’effet d’une lumière vacillante. Dans une

seconde, tout s’évanouit ! Ni ce cadavre, ni ce squelette,

ni le tremblement continuel de cette vieille dame ne

peuvent me procurer la sensation que je cherche.

Les convives se séparèrent.

Nous n’entrerons pas dans des détails plus

circonstanciés sur ces singuliers festins, lesquels, selon

la volonté du fondateur, eurent lieu régulièrement à

l’époque désignée.

Quelques années plus tard, les exécuteurs de ces

bizarres volontés adoptèrent la coutume d’inviter de

loin et de près des individus dont les infortunes



93

semblaient plus grandes que celles de leurs semblables,

soit à cause de leur intelligence cultivée, soit eu égard à

la haute position qu’ils avaient occupée. Le noble exilé

par la Révolution française et le soldat qui avait déposé

les armes à la chute de l’Empire vinrent prendre part à

ce banquet. Les monarques détrônés, errants sur la

Terre, furent admis à ce triste et lugubre festin.

L’homme d’État, dont le parti était vaincu, pouvait, s’il

le désirait, être encore un grand homme pendant tout le

temps que durait le repas.

Le nom d’Aaron Burns* prit place parmi tous ces

représentants des misères humaines, quand sa ruine, la

plus grande et la plus frappante, causée par des

circonstances morales plus étonnantes que celles de la

vie de tout autre homme, fut entièrement accomplie.

À l’époque de sa vieillesse, Stephen Girard**,

lorsque son opulence lui parut un fardeau trop lourd à

porter, chercha une fois à être admis au banquet de

Noël.

Et cependant ces personnages ne pouvaient point

donner mieux que d’autres ces enseignements

extraordinaires de misère et de chagrin qui sont étudiés





*

Célèbre Américain.

**

Français d’origine, parvenu à une opulence princière et ayant

déshérité sa famille au profit de la ville de Philadelphie.





94

surtout dans la vie ordinaire. Mais il est bon de

remarquer que plus les malheureux sont illustres, plus

ils éveillent de profondes sympathies ; et cela non parce

que leurs malheurs sont plus terribles, mais parce que

étant placés sur un piédestal élevé ceux qui les

éprouvent servent bien mieux d’exemples au genre

humain.

J’ajouterai qu’à chaque banquet de Noël Gervayse

Hastings se mêlait aux convives : mais l’infortuné

changeait graduellement. De la brillante jeunesse, il

était passé à la virilité soucieuse ; puis de la virilité à la

vieillesse, qui avait imprimé un certain air de dignité à

sa physionomie. Il était le seul individu qui vînt aussi

assidûment chaque année, et cependant sa présence

excitait toujours de nouveaux murmures de la part de

ceux qui connaissaient son caractère et sa position :

ceux-là même dont le coeur était brisé ne pouvaient

fraterniser avec lui.

– Qui est donc cet homme impassible ? s’était-on

demandé plus de cent fois.

– A-t-il souffert ? a-t-il commis quelque faute ? Sa

personne ne porte ni traces de douleur ni de remords.

Alors pourquoi se trouve-t-il ici ?

– Demandez-le à ceux qui sont chargés de faire les

invitations, ou interrogez-le lui-même. Telle était la

réponse générale.



95

– Mais cet homme est bien connu dans la ville, et

tout ce qu’on dit de lui prouve qu’il doit être heureux.

D’où vient qu’il arrive ici tous les ans pour se placer au

milieu des convives comme une vraie statue de

marbre ?

– Demandez-le au squelette : peut-être vous

donnera-t-il le mot de l’énigme.

– En vérité, c’est extraordinaire, se disait-on à la

ronde.

L’existence de Gervayse était non seulement

prospère, mais encore fort brillante. Tout lui avait

réussi ; sa fortune aurait suffi pour satisfaire les goûts

les plus dispendieux. Il aurait pu voyager dans les

contrées les plus éloignées ; s’il avait eu l’amour de la

science, il aurait pu se former une nombreuse

bibliothèque. Hélas ! malgré toute son opulence, cet

homme était malheureux. Il avait désiré jouir du

bonheur domestique et aurait dû le trouver avec une

épouse charmante et affectionnée, des enfants qui

promettaient la réalisation des plus douces espérances.

Hastings s’était élevé au-dessus des limites qui séparent

les hommes obscurs des hommes distingués ; et il

s’était acquis une réputation sans tache dans des affaires

de la plus haute importance. Sa renommée n’était

pourtant pas populaire, car il lui manquait ce qui est

nécessaire pour acquérir l’affection des masses. Pour le



96

public, Hastings était une froide abstraction, dépourvue

d’enthousiasme et de la faculté de faire passer dans le

coeur de la multitude les impulsions du sien ; c’est

surtout à ce don divin que le peuple reconnaît ses

favoris. J’ajouterai que ceux qui étaient admis dans

l’intimité de cet infortuné et qui désiraient l’aimer

étaient effrayés de voir que cela leur était impossible.

Ils l’approuvaient et l’admiraient ; mais dans ces

moments où l’esprit humain cherche à découvrir la

réalité, ils s’éloignaient de Gervayse, qui n’avait pas le

pouvoir de leur donner ce qu’ils voulaient trouver ; et,

ils éprouvaient ce sentiment de regret que l’on ressent

lorsqu’on retire sa main, après l’avoir tendue à une

ombre que l’on a aperçue sur la muraille.

La jeunesse d’Hastings, tout à coup disparue, et

l’effet qu’il produisait devinrent bientôt plus

perceptibles ; ses enfants, lorsqu’il leur tendait les bras,

venaient, sans la moindre joie, s’asseoir sur ses

genoux ; bien plus, ils n’y prenaient jamais place sans y

être invités. Sa femme pleurait en secret et s’accusait

intérieurement de rester insensible auprès de lui.

Hastings lui-même paraissait ressentir les effets de cette

froideur qu’il répandait sur tous ceux qui l’entouraient.

Il aurait donné tout au monde pour pouvoir se

réchauffer. La vieillesse, qui l’accabla avant l’âge,

l’engourdit bientôt plus encore. Un jour, il perdit sa





97

femme et quelques-uns de ses enfants, puis ensuite les

autres le quittèrent, et le vieux Gervayse Hastings resta

seul. Il ne désirait plus d’entourage.

C’est ainsi qu’il continua à vivre, et, à chaque fête

de Noël, il ne manquait pas de se rendre au lugubre

banquet. Son privilège était devenu un droit, et s’il avait

réclamé la place d’honneur, le squelette la lui aurait

cédée.

Lorsque Hastings eut atteint ses quatre-vingts ans,

cet homme au visage pâle, au front chauve, à la

physionomie immobile, voulut venir encore une fois

s’installer à la place du banquet de Noël, où il était

admis tous les ans. Sa physionomie était toujours aussi

impassible. Le temps l’avait changé à l’extérieur ; mais

intérieurement il ne lui avait fait ni bien ni mal. Avant

de s’asseoir dans le fauteuil qui lui était destiné,

Hastings jeta un regard inquisiteur autour de la table,

dans le but de s’assurer qu’il n’y retrouverait pas

quelques-uns des convives des années précédentes. – Le

malheureux n’avait rien appris à ces tristes fêtes. Il

ignorait encore ce profond secret, – la vie dans la vie, –

qui se manifeste par la joie ou par le chagrin.

– Mes amis, fit tout à coup Gervayse Hastings en

prenant cet air d’assurance seul permis à un convive de

fondation, soyez les bienvenus ! Je bois à tous vos

voeux dans cette coupe sépulcrale !



98

Les invités répondirent avec urbanité, mais d’une

manière qui prouvait qu’ils ne sympathisaient pas avec

ce personnage d’un aspect glacial, car tous semblaient

dire qu’ils refusaient de le reconnaître pour un de leurs

frères.

Donnons avant tout à nos lecteurs une description

succincte de ceux qui assistaient au banquet.

Là se trouvait un ministre protestant très

enthousiaste, appartenant probablement à la famille de

ces anciens puritains qui avaient foi en leur vocation et

se comptaient au nombre des puissants de la terre.

Cédant aux tendances de l’époque, ce ministre s’était

éloigné des principes sévères de la foi primitive : son

esprit errait dans d’obscures régions, où il ne trouvait

que ténèbres et déceptions. Ses idées étaient tellement

confuses que bien souvent il se tordait les mains avec

désespoir, tandis qu’en d’autres circonstances il riait de

sa propre folie. Cet homme était vraiment misérable.

Près de lui était assis un utopiste. – Sa secte était

nombreuse, quoiqu’il se crût le seul de son espèce

depuis la création du monde. – Cet individu avait formé

le projet de faire disparaître de la surface du globe

toutes les douleurs physiques et morales, et d’assurer le

bonheur de chacun : mais l’incrédulité des hommes

l’empêchait d’accomplir ses projets. Son chagrin était

tellement profond que tous les maux auxquels il ne



99

pouvait remédier semblaient s’être appesantis sur lui.

Un vieillard d’un aspect fort simple, couvert de

vêtements noirs, attirait ensuite l’attention des

personnes présentes. On le prenait pour le père Miller*

qui paraissait s’abandonner au désespoir en attendant le

moment fatal qui devait tout anéantir.

Là se trouvait encore un homme connu pour son

orgueil et son obstination ; il avait possédé de grandes

richesses, il s’était vu à la tête d’une grande

administration où il avait pu régir despotiquement ses

subordonnés qui tremblaient en sa présence. Mais

quand survint une ruine totale, tout son pouvoir avait

disparu.

On remarquait aussi un philanthrope qui s’affligeait

tellement de tous les malheurs des humains et de la

négligence que l’on mettait à prendre des mesures

générales pour les soulager, qu’il n’avait pas le courage

de faire le peu de bien dont il était capable. Ce

personnage se contentait d’être malheureux par

sympathie.

Près de lui était assis un individu dont l’espèce ne

date que de l’époque actuelle. Depuis qu’il avait atteint

l’âge où on lit les journaux, il s’était vanté d’appartenir



*

Fanatique américain qui avait prédit la fin du monde pour le mois de

mai 1848.





100

à un parti politique. Pendant les discussions de ces

dernières années, son esprit s’était tellement troublé

qu’il ne savait plus à quel parti s’attacher. Le chagrin

qu’éprouvait cet homme ne peut être compris que par

ceux qui l’ont éprouvé.

À son côté on avait placé un orateur populaire qui

avait perdu la voix ; et, comme c’était là à peu près tout

ce qu’il possédait, il était tombé dans un état de

mélancolie désespéré.

À la table du banquet se trouvaient aussi deux

dames : l’une était une pauvre ouvrière presque morte

de faim, malade de la poitrine ; elle représentait là un

million de femmes de sa condition, toutes aussi

misérables qu’elle. L’autre personne était une femme

douée d’une mâle énergie dont elle ne pouvait faire

usage. Elle ne trouvait dans le monde rien à faire et rien

qui lui procurât ou du plaisir ou du chagrin. Cette

pauvre infortunée était devenue presque folle en voyant

que son sexe était exclu des grandes affaires.

Comme le nombre des convives était complet, on

avait ajouté une petite table pour trois ou quatre pauvres

chercheurs d’emploi, que les ordonnateurs du festin

avaient cru pouvoir admettre. Ces pauvres diables

étaient dans une si grande détresse qu’ils avaient

réellement besoin d’un bon repas.

Tous ceux qui assistaient à ce banquet étaient



101

vraiment dignes de compassion. Le vieux Gervayse les

intéressait peu, et il aurait pu disparaître sans qu’aucun

des convives demandât : Où est-il allé ?

– Monsieur, dit enfin le philanthrope à Hastings,

voici bien des années que vous prenez part à cette fête,

et probablement vous avez tiré de la vue de tous ces

convives du malheur de très utiles enseignements.

J’envie votre sort. Pouvez-vous me révéler un secret

pour remédier à la masse des misères qui affligent le

monde ?

– Je ne connais qu’une seule misère, répondit

Gervayse d’un air tranquille, et c’est la mienne.

– La vôtre ! répliqua le philanthrope ; si vous vous

rappelez l’existence heureuse et brillante que vous avez

menée toute votre vie, comment osez-vous dire que

vous êtes le seul infortuné de l’espèce humaine ?

– Je vous le dirais que vous ne le comprendriez pas,

répliqua Gervayse Hastings d’une voix faible, et avec

une prononciation embarrassée, en employant

quelquefois un mot pour un autre. Personne ne m’a

compris, pas même ceux qui étaient atteints du même

mal. Ce que j’éprouve est l’absence de toute espèce de

passions. Il me semble que mon coeur est formé de

vapeur. Il m’est impossible de saisir la réalité. Ainsi, en

ayant l’air de posséder tout ce qui est au pouvoir des

hommes, tout ce qu’ils désirent, je n’ai réellement rien



102

possédé, ni joie, ni chagrin. Toutes choses, toutes

personnes, et j’ai eu la preuve de ce que j’avance à cette

table même depuis que je viens m’y asseoir, m’ont fait

l’effet d’ombres vacillant sur la muraille. Ma femme,

mes enfants et mes amis ont produit sur moi la même

sensation. Il en est de même de vous que je vois devant

moi. Je n’ai réellement pas connu l’existence, et je ne

suis moi-même qu’une ombre comme ce qui m’entoure.

– Et que pensez-vous de l’autre Vie ? demanda à

Hastings le ministre en levant les yeux au ciel.

– Hélas ! je suis plus malheureux que vous, répliqua

le vieillard, car je n’ai pas la faculté nécessaire pour

craindre ou pour espérer. Mon malheur est le seul au

monde, ma souffrance est la seule qui ne guérit pas. Ce

coeur froid, cette existence sans réalité, ah ! c’est une

vraie montagne de glace qui pèse sur ma poitrine !

Le hasard fit qu’à la fin de cette conversation les

ligaments usés du squelette se détachèrent, et, tout à

coup, ses os desséchés et la couronne de cyprès

tombèrent sur la table. Cet incident attira l’attention des

convives et fut cause que l’on perdit Hastings de vue

pendant quelques instants. Lorsque les membres du

banquet reportèrent leurs regards sur le vieillard, ils

s’aperçurent qu’il avait subi une transformation

complète.

Son ombre avait cessé de vaciller sur la muraille...



103

........................................................................................





– Et maintenant, Rosine, que pensez-vous de ce

récit ? demanda Rodrigue en roulant le manuscrit qu’il

venait de lire.

– Franchement, je vous répondrai que votre

apologue n’est pas entièrement complet, répliqua-t-elle.

Je comprends bien le caractère que vous avez cherché à

dépeindre, mais, si je le comprends, c’est plutôt à force

d’y penser que grâce à la clarté de ce que vous venez de

raconter.

– Oh ! ce que vous éprouvez était inévitable,

observa le sculpteur. Comme les caractères sont tous

négatifs, si Gervayse Hastings avait éprouvé le moindre

chagrin au banquet de Noël, il eût été bien plus facile de

définir son caractère. Il existe dans le monde des

personnages pareils à cet homme ; et, de temps en

temps, nous rencontrons ces monstres dans le sens

moral. Il est difficile de comprendre comment ces êtres

existent ici-bas, et nul ne peut expliquer quelle sera leur

existence dans un autre monde. On dirait qu’ils sont

étrangers à toutes choses, et rien ne fatigue plus l’esprit

que de chercher à comprendre quelle est leur destinée.





Traduit de l’anglais par B.-H. Révoil.



104

Charles Dickens









105

L’arbre de Noël



Je viens de passer la soirée avec une joyeuse

compagnie d’enfants réunis autour de ce charmant jouet

venu d’Allemagne qu’est un arbre de Noël. Cet arbre,

planté au milieu d’une large table ronde et s’élevant au-

dessus de leurs têtes, était magnifiquement illuminé par

une multitude de petites bougies et tout garni d’objets

étincelants. Il y avait des poupées aux joues roses qui se

cachaient derrière les feuilles vertes ; il y avait des

montres, de vraies montres, ou du moins avec les

aiguilles mobiles, de ces montres qu’on peut remonter

continuellement ; il y avait de petites tables vernies, de

petites chaises, de petits lits, de petites armoires et

autres meubles en miniature, fabriqués à

Wolverhampton, qui semblaient préparés pour le

nouveau ménage d’une fée ; il y avait de petits hommes

à la face réjouie, beaucoup plus agréables à voir que

bien des hommes réels, – car si vous leur ôtiez la tête,

vous les trouviez pleins de dragées ; – il y avait des

violons et des tambours ; il y avait des tambourins, des

livres, des boîtes à ouvrage, des boîtes de peinture, des

boîtes de bonbons, toutes sortes de boîtes ; il y avait,





106

pour les filles aînées de la maison, des bijoux bien plus

brillants que des bijoux en or et en diamants des

grandes demoiselles ; il y avait des corbeilles et des

pelotes à épingles ; il y avait des fusils, des sabres et

des drapeaux ; il y avait des sorcières en carton, qui se

tenaient par la main pour danser la ronde du sabbat ; il y

avait des totons, des sabots, des toupies, des étuis à

aiguilles, des essuie-plumes, des flacons de sels, des

carnets de bal, des porte-briquets, des fruits naturels

artificiellement convertis en fruits d’or, et des

imitations de pommes, de poires et de noix, contenant

des surprises ; bref, comme le disait tout bas devant moi

un charmant enfant à un autre charmant enfant, son

meilleur ami : « Il y avait de tout, et plus encore. » En

admirant cette collection si variée d’objets de toutes

formes qui pendaient à l’arbre comme des fruits

magiques et fascinaient les regards de tous ces frais

visages, dont quelques-uns pouvaient à peine se mettre

au niveau de la table et dont quelques autres

exprimaient leur timide étonnement sur le sein d’une

jolie mère, d’une jeune tante ou d’une fraîche nourrice,

j’éprouvai de nouveau toutes les sensations de ma

propre enfance et me laissai aller à l’idée que rien dans

la vie réelle ne vaut peut-être les douces illusions de

l’âge des arbres de Noël et de tant d’autres arbres

enchantés.

Me voici rentré chez moi, seul, l’unique personne du



107

logis qui soit éveillée ; ma rêverie se prolonge ;

pourquoi y résisterais-je ? pourquoi ne

m’abandonnerais-je pas au charme qui me ramène à

mes premières années, à tout ce qui m’a successivement

captivé sur les rameaux de l’arbre magique, alors que,

chaque hiver, Noël me retrouvait un heureux et crédule

enfant ?

Il est là, devant moi, cet arbre qui déploie en liberté

son ombre mystérieuse. D’abord, je reconnais mes

joujoux : voilà, tout là-haut, parmi les feuilles lustrées

et les baies rouges du houx, le culbuteur avec ses mains

dans les poches, qui ne voulait jamais se tenir tranquille

par terre, mais qui, une fois mis sur le parquet, roulait

sur lui-même et ne s’arrêtait enfin que pour fixer sur

moi ses yeux de homard, dont j’affectais de rire

beaucoup, quoique au fond du coeur je me défiasse de

lui. À côté du culbuteur, voici cette tabatière infernale,

de laquelle s’élançait un avocat démoniaque, en robe

noire et en perruque de crin, ouvrant une large bouche,

tirant une langue de drap rouge, et qu’il n’y avait pas

moyen de faire rentrer dans sa boîte, car il s’en

échappait toujours, la nuit surtout, pendant mes rêves.

Tout près encore est la grenouille avec la poix de

cordonnier sous les pattes, qui bondissait aussi

inopinément et quelquefois allait éteindre la bougie ou

retombait sur votre main ; sale bête à la peau verdâtre

tachetée de rouge. Sur le même rameau se trouve la



108

dame de carton, en jupe de soie bleue, qu’on faisait

danser devant le flambeau, jolie et gracieuse dame...

Mais je n’en saurais dire autant du grand pantin qui se

pendait contre la muraille et qu’on mettait en

mouvement avec une ficelle... il avait une expression

sinistre, un nez atroce, et quand il relevait les jambes

jusqu’à son cou, il était difficile de rester seul avec lui

sans avoir peur.

Ce masque... quand donc me regarda-t-il pour la

première fois, ce masque terrible ? Qui le mit sur son

visage et pourquoi m’effraya-t-il à ce point que cette

impression est une date dans ma vie ? Ce n’est pas un

visage hideux en lui-même : il a même l’intention

d’être drôle ; pourquoi donc ses traits vulgaires me

furent-ils si intolérables ? Ce n’était pas sans doute

parce qu’il me cachait le visage de celui ou de celle qui

l’essaya devant moi : un tablier eût produit le même

effet. Était-ce l’immobilité du masque ? Le visage de la

poupée était immobile aussi, et je n’en étais pas effrayé.

Peut-être cette fixité soudaine, substituée à l’animation

d’une figure réelle, me donna-t-elle le premier

pressentiment du changement qui doit tout à coup se

produire sur tout visage humain. Je ne pouvais m’y

accoutumer. Rien ne put, de longtemps, me distraire de

mon émotion ; ni deux tambours qui, au moyen d’une

manivelle, faisaient entendre une musique grinçante ; ni

un régiment de soldats qui sortirent l’un après l’autre



109

d’une caserne en carton et s’alignèrent, roides et muets,

sur une pince à zigzags ; ni une vieille femme faite en

papier mâché et en fil d’archal, qui découpait un pâté à

deux petits marmots. Cela ne servit guère de me

montrer que le masque était de carton et puis de

l’enfermer pour que je ne le visse plus sur aucun visage.

Le souvenir seul de cette figure, l’idée qu’elle existait

quelque part, cela suffisait pour me réveiller la nuit tout

en sueur et criant : « Oh ! mon Dieu ! il vient... Oh ! le

masque ! »

Je ne m’inquiétais jamais alors de savoir de quoi

était fait mon cher baudet, que voilà encore avec un

panier de chaque côté de son bât ! Sa peau était une

vraie peau d’âne au toucher, je m’en souviens. Et le

grand cheval noir, moucheté de rouge, ce cheval sur le

dos duquel je pouvais monter, croyez-vous que j’eusse

pensé un moment qu’il différait en rien de ceux qu’on

voit communément courir sur la plaine de New-

Market ? Je vois bien maintenant de quoi sont faits les

quatre chevaux de trait, en bois non verni, attelés à un

chariot de roulage que je dételais et remisais sous le

piano. Leur queue n’est qu’une houppe de fourrure, leur

crinière est également en crin postiche, et leurs jambes

ne sont que de grosses chevilles ; mais ils ne

m’apparaissaient pas ainsi quand ils me furent apportés

comme cadeau de Noël. C’étaient des chevaux parfaits,

alors, et je trouvais parfaits aussi leurs harnais cloués



110

sans façon contre leur poitrail. Je découvris un jour que

cette boîte à musique ne contenait qu’un appareil de fil

d’archal et de cure-dents ; je faisais peu de cas de ce

petit saltimbanque en manches de chemise, qui

recommençait sans cesse sa culbute sur un cadre de

sapin ; ce n’était qu’un pauvre imbécile selon moi ;

mais ce que je trouvais merveilleux, ce qui m’amusait

prodigieusement, c’est cette échelle de Jacob, faite de

petites tablettes de bois rouge qui se succédaient l’une à

l’autre, pour exposer chacune un tableau différent avec

un tintement de petites clochettes.

Ah ! la maison de poupée !... dont je n’étais pas le

propriétaire, mais où j’allais en visite. Je n’admire pas

le nouveau palais du Parlement la moitié autant que

cette maison, à façade couleur de pierre avec de vraies

fenêtres à vitres, un seuil de porte et un balcon réel...

plus vert qu’aucun des balcons que je vois aujourd’hui,

excepté dans les villes de bains de mer, et même ceux-

ci ne sont que de pauvres imitations de celui de la

maison de poupée. La façade s’ouvrait, du haut en bas,

à deux battants, et c’était un peu contraire à l’illusion,

j’en conviens, parce qu’on y cherchait en vain l’escalier

intérieur ; mais l’illusion renaissait quand elle se

refermait. Ouverte même, il y avait trois chambres

distinctes : le salon avec fauteuils et canapé, la chambre

à coucher avec un ameublement d’une rare élégance, et,

mieux encore, la cuisine avec sa cheminée, son



111

fourneau, tout un assortiment d’ustensiles, y compris

une délicieuse bassinoire et un cuisinier de profil qui se

préparait sans cesse à faire frire deux poissons.

Combien de festins de la Barmécide j’ai faits sur cette

table où figurait tout un service en plats de bois, chacun

contenant son mets particulier, tel qu’un jambon ou une

dinde, qui y étaient fixés au moyen d’un peu de colle

forte, et garnis de quelque chose de vert qui devait être,

je crois, de la mousse ! Quelle est celle de toutes nos

sociétés de tempérance qui pourrait m’offrir un thé

comme ceux que je prenais dans ces jolies petites tasses

bleues qui entouraient, sur le plateau, une petite théière

en bois d’où coulait un liquide sentant un peu

l’allumette, mais auquel je trouvais un goût de nectar ?

Peu m’importait que les pinces à sucre fussent

disloquées comme les mains de Polichinelle ! Un jour,

il est vrai, j’épouvantai la maison de mes cris, comme si

je m’étais empoisonné ; je venais d’avaler une de mes

petites cuillers d’étain qui s’était fondue dans un thé

trop brûlant... mais j’en fus quitte pour quelques

coliques, et encore moins aiguës que celles dont je

souffrais quand on m’administrait une potion purgative.

Mais après les jouets vinrent les livres. En voilà tout

un rayon sur les branches inférieures de mon arbre de

Noël, entre le cylindre à fouler le gazon et les autres

petits instruments de jardinage. Ces volumes sont

minces, pour la plupart, mais nombreux, et avec de jolis



112

cartonnages bleus ou rouges. Quelles lettres

pittoresques dans ces Alphabets, lettres à

personnages !... A, la première de toutes, A, qui était un

Archer, et qui transperçait une grenouille de ses

flèches : A, qui était, ailleurs, un Archevêque, un

Archange, et je ne sais quoi encore. De même pour les

autres lettres, excepté X, qui était toujours Xerxès ou

Xantippe ; Y, qui était invariablement un Yacht, et Z

invariablement un Zèbre. Mais, dans le volume suivant,

déjà, c’est bien une autre magie ; l’arbre de Noël, lui-

même, se change en une tige de fève, cette merveilleuse

tige de fève dont Jack, le tueur de géants, se servit

comme d’une échelle pour escalader la maison du

géant. Voilà des géants à deux têtes en personne, armés

de leurs massues, qui grimpent d’un rameau à l’autre,

comme le long d’un escalier, traînant par les cheveux

des chevaliers et des dames qu’ils vont croquer à leur

dîner. Ah ! Jack ! brave Jack ! au secours ! Jack arrive

heureusement avec son sabre qui tranche les montagnes

et ses souliers qui le transportent, en quelques pas, à

une distance de cent lieues. Admirable Jack ! Heureux

rival du Petit Poucet ! plus d’une fois je me demandai

s’il n’existait pas plusieurs Jack, ou si c’était un seul et

unique Jack qui pouvait accomplir tant d’exploits.

Avec quel bonheur je te revois, ô Chaperon rouge !

C’était un bon vêtement pour la saison que le manteau

en laine écarlate à l’abri duquel je te vis apparaître, un



113

soir de Noël, lorsque tu vins, ton panier au bras, me

raconter la perfidie du loup, cet hypocrite dont l’appétit

était si féroce... qu’après avoir mangé ta grand-mère, il

put te manger encore toi-même, en faisant cette horrible

plaisanterie que vous savez, sur ses dents. La petite fille

surnommée le Chaperon rouge fut mes premières

amours. Il me semblait que si j’avais pu épouser le Petit

Chaperon rouge, j’aurais joui du parfait bonheur.

Hélas ! il n’en fut rien ; mais, en souvenir du Petit

Chaperon rouge, chaque fois que je faisais la procession

des animaux de mon arche de Noé, le loup était

toujours mis à la queue de tous les autres, comme un

monstre qui devait être dégradé ! Ô ma belle arche de

Noé ! je voulus voir un jour si elle tiendrait bien la mer,

et elle fit eau dans le lavoir où je tentai l’épreuve. Je

l’aurais désirée, parfois, un peu plus large, car mes

animaux n’y entraient tous qu’avec peine et en

s’entassant les uns sur les autres ; la porte ne se fermait

qu’imparfaitement, au moyen d’un loquet en fil de fer :

enfin, quelques-unes des bêtes qui y trouvaient leur

salut contre le déluge n’étaient pas très solides sur leurs

pattes, entre autres l’oie, qui trébuchait continuellement

et entraînait, dans sa chute, toutes les créatures mises en

équilibre devant elle ; le léopard, l’âne et le cheval

avaient une queue dépouillée de sa peinture, qui se

réduisait peu à peu à un bout de ficelle. Mais que de

chefs-d’oeuvre de l’art ! la mouche, presque aussi



114

grosse qu’un éléphant, la bête à bon Dieu, le papillon,

et Noé lui-même, avec sa femme et ses enfants,

semblables à des ouvriers en tabac !

Silence ! une forêt ! Qui est dans cet arbre ? Ce n’est

pas Robin des bois, ni Valentin, frère d’armes d’Orson,

ni le Nain jaune, ni aucun de ces personnages de mes

premiers livres de contes, dont je ne parlerais pas ; c’est

un roi d’Orient, un turban au front, un brillant cimeterre

au poing. Par Allah ! il y en a deux, car je vois le

second qui regarde par-dessus l’épaule de l’autre. Au

pied de l’arbre, sur le gazon, est étendu de tout son long

un géant endormi ; un géant noir qui incline sa tête sur

les genoux d’une princesse, comme sur son oreiller. À

côté est une cage en cristal, garnie de quatre serrures en

acier poli, dans laquelle il tient la princesse prisonnière

quand il est éveillé. J’aperçois les quatre clefs à sa

ceinture. La princesse fait signe aux deux rois dans

l’arbre, et ils descendent sans bruit. C’est le début des

Mille et Une nuits.

Ah ! désormais, les choses les plus communes

deviennent enchantées pour moi. Toutes les lampes sont

des lampes merveilleuses ; toutes les bagues sont des

talismans ; tous les vases de fleurs sont remplis de

trésors cachés sous un peu de terre ; tous les arbres

protègent Ali Baba dans leur feuillage. Je voudrais jeter

tous les biftecks dans la vallée des Diamants, afin que





115

les pierres précieuses vinssent s’y coller et être

transportées ainsi par les aigles dans leurs nids, d’où il

n’y aurait plus qu’à les effaroucher avec de grandes

clameurs pour s’enrichir. Toutes les tartes sont faites

selon la recette du fils du vizir de Bassora, qui se fit

pâtissier après avoir été déposé, en caleçon, à la porte

de Damas. Les savetiers sont tous des Mustapha qu’on

conduit, les yeux bandés, près d’un cadavre coupé en

quatre morceaux, afin de les leur faire recoudre. Tout

anneau de fer soudé à une pierre indique l’entrée d’une

caverne n’attendant plus que le magicien, et toutes les

cages sont des volières en bois d’aloès remplies de

rossignols. Toutes les dattes importées d’Orient

proviennent du même palmier que ce funeste noyau de

datte avec lequel le marchand creva l’oeil au fils

invisible du génie. Toutes les olives ont été produites

par celles de la jarre qui servit à convaincre de fraude le

marchand d’olives que le Commandeur des Croyants fit

juger par un tribunal enfantin ; toutes les pommes

ressemblent aux trois pommes qui furent achetées, pour

trois sequins, au jardinier du sultan, et dont l’esclave

noir avait volé une. Tous les chiens sont de la race de ce

chien, ou homme métamorphosé en chien, qui sauta sur

le comptoir du boulanger et mit la patte sur la fausse

pièce de monnaie ; tous les grains de riz me rappellent

le riz que la goule ne pouvait ramasser que grain à

grain, à cause de ses festins nocturnes dans le cimetière.



116

Mon cheval à bascule lui-même, – que voici, avec ses

naseaux convulsivement retournés pour indiquer sa

noble race, – devrait avoir une cheville à son cou pour

s’envoler avec moi, à l’exemple du cheval de bois sur

lequel s’envola le prince de Perse devant toute la cour

de son père.

Oui, tous les objets que je reconnais aux rameaux de

mon arbre de Noël brillent de cette merveilleuse

lumière. Quand je suis éveillé dans mon lit avant le

jour, à cette époque de l’année où la neige blanchit les

toits des maisons, j’entends Dinarzade qui répète : « Ma

soeur, ma soeur, si vous ne dormez pas, finissez-moi, je

vous en prie, l’histoire du jeune roi des Îles-Noires. »

Schéhérazade répond : « Si mon seigneur le sultan

daigne me laisser vivre un jour de plus, ma soeur, non

seulement je finirai cette histoire mais encore je vous en

dirai une plus extraordinaire que celle-là. » Alors le

gracieux sultan s’éloigne, donnant des ordres pour

suspendre l’exécution, et nous respirons tous les trois.

Tantôt je distingue sous mon arbre de Noël

Robinson Crusoé sur son île déserte, Philip Quarll

parmi les singes, Sandford et Merton, avec M. Barlow ;

tantôt des figures moins familières, qui s’approchent ou

reculent dans un vague lointain, se séparent ou se

mêlent ; et puis, résultat de mes terreurs du masque ou

d’une digestion pénible, c’est un cauchemar qui





117

m’oppresse, un fantastique cauchemar où je retrouve les

réminiscences de longues nuits d’hiver, alors que, pour

me punir, on m’envoyait au lit après souper, et que je

m’éveillais, au bout de deux heures, avec la sensation

d’avoir dormi deux nuits de suite, désespérant de voir

luire la clarté du matin... oppressé par le poids de mon

remords.

Et maintenant une rangée de quinquets sort

lentement du plancher devant un rideau vert. Une

clochette tinte, – une clochette magique qui résonne

encore à mon oreille comme aucune autre clochette.

Une musique se fait entendre au milieu d’un

bourdonnement de voix avec une odeur prononcée

d’huile et d’écorces d’orange. Soudain la clochette

magique commande à la musique de se taire ; le grand

rideau vert se relève de lui-même majestueusement, et

la pièce commence ! Le chien fidèle de Montargis vient

venger la mort de son maître, traîtreusement assassiné

dans la forêt de Bondy. Un paysan bouffon, à la trogne

rouge et coiffé d’un très petit chapeau, remarque que la

sagaticité du chien est en vérité surprenante. La

sagaticité est un mot plaisant que je n’ai pu oublier, et

qui survivra dans ma mémoire aux bons mots les plus

spirituels. Le paysan bouffon fut depuis ce soir-là un

ami, quoique, ne l’ayant pas revu depuis maintes

années, je ne puisse vous dire précisément si c’était le

garçon de chambre ou le palefrenier d’une auberge de



118

village. J’assiste ensuite, en versant des larmes amères,

aux malheurs de la pauvre Jane Shore, qui s’en va,

échevelée et mourant de faim, à travers les rues de

Londres ; ou j’apprends comment George Barnwell tua

le plus digne des oncles et en eut un si cruel regret

qu’on aurait dû lui faire grâce. Viens me consoler, viens

vite, ô Pantomime, sur ta scène de prodiges, où les

clowns sont vomis par les obus et lancés jusqu’au lustre

de la salle, cette brillante constellation ; où les

Arlequins, tout couverts d’écailles d’or pur, rivalisent

d’éclat et de cabrioles avec le poisson volant ; où

Pantalon, vénérable vieillard, met des fers rouges dans

ses poches et accuse le clown de l’avoir volé ; où une

transformation succède à une autre, et où, de surprise en

surprise, tout fait croire que tout est facile et que rien

n’est impossible. Hélas ! c’est à présent aussi que

j’éprouve pour la première fois, pénible sensation !

combien il est triste, le lendemain, de retourner aux

prosaïques réalités de la vie quotidienne ! Mon

imagination me ramène aux merveilles qui m’ont tant

charmé ; je soupire en pensant à la petite fée avec sa

longue baguette, et je voudrais partager son immortalité

féerique ; mais, quoiqu’elle m’apparaisse de nouveau

sous diverses formes parmi les rameaux de mon arbre

de Noël, elle disparaît presque aussitôt, et elle ne

consent jamais à demeurer auprès de moi.

Reviens, fée de mes plus doux enchantements, qui



119

m’as inspiré l’amour du théâtre, même l’amour du

théâtre des marionnettes et jusqu’à celui du théâtre-

joujou, avec son proscenium de carton, ses loges

peuplées de poupées, ses décorations à l’aquarelle et ses

acteurs pendus à un fil.

Mais silence encore ! écoutez la musique des

crèches et des modernes confrères de la Passion*. Cette

musique a interrompu mon sommeil d’enfant : elle a

évoqué autour de ma couchette des images qui

ravissaient ma piété naïve et que je salue encore

aujourd’hui avec respect sous un arbre de Noël. Un

ange parle à un groupe de bergers, dans un champ ; des

voyageurs marchent les yeux levés vers le ciel, suivant

une étoile ; un nouveau-né a pour berceau la crèche

d’une étable. De graves vieillards sont réunis dans un

temple et un enfant s’entretient avec eux. Une figure

solennelle, avec un visage d’une beauté et d’une

douceur ineffables, aide de la main une jeune fille

morte à se relever ; la même figure est debout près de la

porte d’une ville, rappelant à la vie le fils d’une veuve ;

vous la revoyez assise au milieu de la chambre d’une

maison, et, par le toit mis à découvert, on descend

jusqu’à elle avec des cordes un malade dans son lit.

Une tempête bouleverse la mer, un navire est sur le





*

Waits. Musiciens de Noël qui rappellent les pifferari de l’Italie.





120

point de périr ; la même figure s’avance sur les flots

vers le navire. La voilà sur le rivage enseignant une

multitude. Elle est entourée d’enfants et en tient un sur

ses genoux. Elle rend la vue aux aveugles, la parole aux

muets, le mouvement aux paralytiques, la force aux

infirmes, l’intelligence à ceux qui en étaient privés.

Enfin, elle est sur une croix, mourante, entourée de

soldats armés ; les ténèbres s’épaississent ; la terre

tremble ; on n’entend plus qu’une voix qui dit :

« Pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font. »

D’autres souvenirs et d’autres images se multiplient

aux plus bas rameaux de l’arbre de Noël : mes livres

d’école fermés ; Virgile et Ovide muets ; Térence et

Plaute abandonnés sur un théâtre ; des pupitres qui ont

été mutilés avec des canifs ; l’ardoise aux calculs avec

une démonstration interrompue ; la règle de trois ayant

cessé ses impertinentes questions ; les raquettes, les

cerceaux, les cordes à sauter laissés là aussi ; mais

l’arbre est toujours plus vert, quoique le gazon qui est à

ses pieds se soit fané sous les pas qui l’ont foulé

joyeusement : c’est que j’ai quitté l’école pour la

maison paternelle, c’est que les études et les récréations

de la vie scolaire sont remplacées par les jeux et les

danses de la famille.

Ah ! nous voilà tous réunis confortablement autour

du foyer, où je retrouve un parfum de marrons rôtis et





121

d’autres excellentes choses : j’écoute et puis je parle à

mon tour, faisant mes débuts de conteur : nous nous

racontons des histoires et, je l’avoue avec un peu de

honte, ce sont des histoires de revenants. Quelle

attention silencieuse ! quelle foi dans tous les regards !

Nous voyons avec les yeux des personnages eux-

mêmes, nous passons par toutes les émotions qu’ils ont

éprouvées. Comme ce tableau de l’hiver est vrai ! Nous

cheminons sous un ciel brumeux, à travers une lande

sauvage, jusqu’à ce que nous soyons arrivé devant une

avenue qui nous conduit à un vieux château dont les

fenêtres sont éclairées par les lumières des

appartements : nous sonnons à la grille qui tourne sur

ses gonds et nous introduit sous les grands arbres aux

branches dépouillées. À mesure que nous avançons, ils

forment derrière nous une voûte plus sombre, comme si

nous avions franchi les arceaux d’un souterrain qui

nous défend de retourner sur nos pas. Mais nous

sommes un voyageur fatigué qui a perdu son chemin,

brave gentilhomme qui ne songe guère à battre en

retraite, si l’on veut bien lui accorder l’hospitalité

jusqu’au lendemain. Le château ne nous ferme pas sa

porte : transi de froid, nous voyons, d’abord, avec une

sensation de bien-être, la vaste cheminée du vestibule,

et puis celle du salon, où brûlent d’énormes bûches que

soutiennent de vieux chenets de bronze semblables à

des lions accroupis. Aux murailles lambrissées sont des



122

portraits qui nous regardent avec un air soupçonneux ;

notre hôte et notre hôtesse ont une compagnie à souper ;

ils célèbrent la Noël et nous invitent à nous mettre à

table avec eux. Après le souper, nous sommes conduit à

la chambre où nous devons coucher. C’est une chambre

gothique. Nous n’aimons guère le portrait d’un

chevalier en vert qui est au-dessus de la cheminée.

Notre lit est un bizarre lit noir, qui a pour ornements, du

côté des pieds, deux sculptures en bois qui sembleraient

avoir été enlevées, exprès pour nous, aux tombes de la

chapelle ; mais nous ne sommes pas un voyageur

superstitieux et nous n’y faisons bientôt plus attention.

Nous congédions notre domestique, fermons la porte,

et, après nous être revêtu de notre robe de chambre,

nous nous asseyons devant le feu pour nous livrer à

notre rêverie. Nous nous mettons au lit, mais nous ne

pouvons nous endormir ; nous nous agitons et tournons

sur nous-même ; c’est en vain, le sommeil ne vient pas.

Les tisons de la cheminée jettent de capricieuses lueurs

qui donnent une teinte lugubre à tout ce qui nous

entoure. Nous ne pouvons nous empêcher de regarder

de temps en temps, à travers nos rideaux, les deux

figures du lit et celle qui est au-dessus de la cheminée,

le chevalier vert à la physionomie sinistre. Par l’effet

des reflets de la lumière, ces figures semblent se

mouvoir, ce qui n’a rien de gai... quoique nous ne

soyons pas un voyageur superstitieux.



123

Nous devenons nerveux, de plus en plus nerveux, et

nous avons beau vouloir dominer nos nerfs par notre

raison, nos nerfs l’emportent. Nous nous disons :

« C’est vraiment ridicule » ; mais nous n’y tenons plus,

il faut sonner et prétexter une indisposition. Déjà notre

main se dirigeait vers le cordon de la sonnette, quand la

porte s’ouvre d’elle-même et entre une jeune femme,

horriblement pâle, avec une longue chevelure flottante,

qui glisse jusqu’au feu, s’assoit dans le même fauteuil

que nous occupions naguère, et là se tord les mains.

Nous remarquons alors que ses vêtements sont

humides. Notre langue se colle à notre palais et nous ne

pouvons prononcer un seul mot ; mais nous observons

avec toute l’attention dont nous sommes capable cette

apparition. Ses vêtements sont humides, ses longs

cheveux souillés de vase ; elle est dans le costume que

les femmes portaient il y a deux cents ans, et à sa

ceinture pend un trousseau de clefs rouillées. Elle est

donc là, assise, et nous ne savons comment nous ne

perdons pas connaissance, tant nous sommes terrifié.

Tout à coup la jeune femme se lève et va essayer ses

clefs rouillées à toutes les serrures de la chambre :

aucune ne va. Puis elle fixe les yeux sur le portrait du

chevalier vert et dit à voix basse, avec un accent

terrible : « Les cerfs le savent. » Après quoi elle se tord

encore les mains, passe devant notre lit, et se retire par

où elle était venue. Nous passons à la hâte notre robe de



124

chambre ; nous prenons nos pistolets (car nous

voyageons toujours avec des pistolets), et nous voulons

suivre l’apparition ; mais nous trouvons la porte fermée.

Nous tournons la clef, nous regardons dans la galerie

sombre... personne. Nous tâchons de trouver la chambre

où notre domestique est couché, et nous ne parvenons

pas à la découvrir.

Nous nous promenons dans la galerie sombre

jusqu’au point du jour, et nous rentrons dans notre

chambre déserte, où le sommeil nous gagne. C’est notre

domestique qui nous réveille, notre domestique, qui ne

voit jamais, lui, de revenants. Nous descendons auprès

de nos hôtes et faisons un triste déjeuner, tous les

convives disant que nous avons un air singulier. Notre

hôte nous accompagne pour nous montrer tout son

château, et nous l’entraînons nous-même devant le

portrait du chevalier vert... Là tout est expliqué. Le

chevalier vert avait trompé une jeune fille de charge

attachée à la famille et d’une rare beauté. La jeune fille

s’était noyée dans une pièce d’eau, où son corps fut

découvert parce que les cerfs refusaient de s’y

désaltérer. « Depuis ce temps-là, nous dit notre hôte, on

a toujours prétendu qu’elle traversait la maison à

l’heure de minuit, essayant ses clefs rouillées à toutes

les serrures et surtout à celle de cette chambre à

coucher, qui était la chambre du chevalier vert. » Nous

confions alors à notre hôte l’apparition que nous avons



125

vue, et lui, d’un air sombre, il nous prie de ne pas en

parler. Voilà toute l’histoire ; mais elle est vraie,

comme nous l’avons attesté avant de mourir (car nous

sommes mort), en présence de témoins respectables.

Nous n’en finissons pas avec les vieilles maisons et

les châteaux gothiques, avec les galeries retentissantes,

les chambres à coucher mystérieuses et les vastes

appartements où reviennent les esprits, appartements

condamnés et fermés depuis des siècles, où nous

pouvons nous promener tout à notre aise, un frisson

entre les épaules, pour y rencontrer des spectres sans

nombre ; mais ce qu’il y a de remarquable peut-être,

c’est que ces spectres peuvent se réduire à quelques

types généraux, les spectres ayant peu d’originalité et

suivant des sentiers battus. Ainsi, par exemple, il est,

dans un certain vieux château, une certaine chambre

dont le parquet est taché d’un sang que rien au monde

ne peut faire disparaître, depuis que certain mauvais

seigneur, lord, baronnet, chevalier ou simple

gentilhomme, s’y brûla la cervelle. Vous aurez beau

frotter le parquet, comme a fait le propriétaire actuel, ou

le raboter comme fit son père, ou le laver à la soude

caustique comme fit son grand-père, les taches de sang

subsistent, ni plus rouges ni plus pâles, toujours les

mêmes. Ainsi, dans une autre maison, il est une porte

hantée qui ne veut jamais rester ouverte, ou une autre

porte qui ne veut jamais rester fermée, et de l’autre côté



126

de laquelle on entend un bruit de rouet, un bruit de

marteau, un bruit de pas, un cri d’angoisse, un soupir,

un galop de cheval, une chaîne qu’on traîne. Ailleurs,

c’est une tour d’horloge qui, à l’heure de minuit, sonne

treize coups quand le chef de la famille est au moment

de mourir, ou c’est un noir carrosse fantastique qui, à

tel jour et à telle heure, est toujours vu par quelqu’un,

attendant à la porte de la cour. Écoutez ce qui arriva à

lady Mary***. Elle était allée à la campagne, chez des

amis, dans un manoir des montagnes d’Écosse.

Fatiguée de son long voyage, elle avait demandé la

permission de se retirer de bonne heure, le soir de son

arrivée. Le lendemain matin, étant descendue pour

déjeuner, elle dit très innocemment : « Comme on s’est

couché tard ici ! et pourquoi ne m’avoir pas prévenue

qu’il y avait une grande soirée ? » Chacun de demander

à milady ce qu’elle veut dire, et milady de répondre :

« J’ai entendu les carrosses qui allaient et venaient toute

la nuit sur la terrasse. » Alors le propriétaire du manoir

pâlit et sa dame aussi, tandis que Charles de Macdougal

fait signe à lady Mary de ne pas en dire davantage.

Chacun se tait ; mais, après le déjeuner, Charles

Macdougal dit tout bas à lady Mary qu’une tradition de

la famille explique ce bruit de carrosses comme un

signe de mort prochaine. En effet, à deux mois de là,

mourait la dame du manoir. Et lady Mary, qui était une

des dames d’honneur à la Cour, raconta souvent cette



127

histoire à la vieille reine Charlotte, quoique le roi

George l’interrompît toujours en s’écriant : « Quoi !

encore des revenants ! des revenants ! c’est assez ! »

Il est encore une autre anecdote non moins

authentique : celle de ce jeune homme bien connu de la

plupart d’entre nous, qui, lorsqu’il était étudiant de

l’université, avait un ami intime avec lequel il

s’entretenait un jour de la possibilité de revenir sur terre

après sa mort. « Eh bien ! dit-il, convenons ensemble

que celui de nous deux qui mourra le premier apparaîtra

à l’autre. » Longtemps après, les deux amis avaient

suivi des carrières différentes, lorsqu’une nuit, celui que

nous connaissons ayant fait une excursion dans une

province du Nord prit gîte à une auberge isolée au

milieu des tourbières du Yorkshire. Il s’était couché,

mais il ne dormait pas, et ayant regardé dans la

chambre, où brillait la lune à travers les vitres de la

croisée, il vit son ancien camarade debout près d’un

bureau et qui avait les yeux fixés sur lui ; il l’appela par

son nom, et l’autre, d’une voix solennelle, lui répondit :

« Oui, c’est moi ; ne m’approchez pas, je suis mort. Je

viens pour vous tenir ma promesse ; mais je ne puis

trahir les secrets du monde que j’habite. » À ces mots,

le spectre devint une forme de moins en moins

distincte, et, se fondant en quelque sorte dans les rayons

de la lune, il disparut.





128

Vous avez vu dans notre voisinage ce château dont

l’architecture est dans le style du siècle d’Elisabeth ?

Connaissez-vous l’histoire de la fille du fondateur de

cette résidence pittoresque ? Non ! eh bien ! c’était une

belle personne à peine âgée de dix-sept ans ; elle sortit

par une soirée d’été pour cueillir des fleurs dans le

jardin. Tout à coup elle rentre épouvantée dans le

château, court à son père et lui crie : « Ô mon bon père,

je viens de me rencontrer moi-même ! – Quelle folle

imagination ! lui répond son père en la prenant dans ses

bras. – Non, non, reprit-elle, je me suis rencontrée moi-

même au milieu de la grande allée ; j’étais pâle,

cueillant des fleurs fanées, j’ai tourné la tête et je les

tenais à la main. » Elle mourut cette nuit même ; on

commença le tableau de son histoire, mais il ne fut

jamais fini, et l’on dit qu’il est quelque part dans le

château, la face contre le mur.

Vous dirai-je comment un soir, au coucher du soleil,

l’oncle de la femme de mon frère, revenant chez lui à

cheval, vit près du sentier de sa maison un homme

debout devant lui qui semblait lui barrer le passage ?

« Que fait là, se demanda-t-il, cet homme en manteau ?

Veut-il donc que mon cheval lui passe sur le corps ? »

« Holà ! hé ! prenez garde ! » lui cria-t-il ; mais

l’homme au manteau ne bougea pas. Le cavalier

éprouva une étrange sensation en le voyant rester

immobile, et il avança toujours, quoique ralentissant le



129

trot. Quand il fut assez près pour toucher de l’étrier

l’homme au manteau, son cheval fit un écart, et

l’homme au manteau monta sur le bord du chemin

d’une manière surnaturelle, glissant plutôt que

marchant, sans paraître se servir de ses pieds, et ne se

retournant pas jusqu’à ce qu’il disparût. L’oncle de la

femme de mon frère s’écria : « Ô ciel ! c’est mon

cousin Harry, qui était à Bombay. » Il donna de

l’éperon à son cheval, qui était inondé de sueur, et, ne

pouvant définir son étonnement, il se dirigea vers sa

maison. Là, il revit la même figure qui venait de passer

sous la fenêtre du salon, laquelle s’ouvre sur la pelouse.

Il jeta la bride à un domestique, entra, et sa soeur étant

assise seule, il lui demanda : « Alice, où est mon cousin

Harry ? – Votre cousin Harry, John ? – Oui, qui est

revenu de Bombay ; je viens de le rencontrer dans le

petit sentier, et il est entré ici. » Mais ni Alice ni

personne n’avait vu ce cousin, et l’on sut plus tard qu’à

cette même heure, à cette même minute, il était mort

dans l’Inde.

Un autre récit mettait en scène une certaine vieille

fille, très respectable, morte à quatre-vingt-dix-neuf ans

avec tout son bon sens, et qui avait réellement vu

l’Enfant orphelin, – histoire qu’on a souvent racontée

inexactement et que nous savons mieux que personne ;

car c’est, par le fait, une histoire appartenant à notre

famille, et la vieille fille était de notre parenté. Elle



130

avait environ quarante ans, était encore très belle à cet

âge, et elle restait fille, malgré plusieurs demandes en

mariage, toujours fidèle à la mémoire de son fiancé, qui

était mort au moment où il allait l’épouser. À l’âge de

quarante ans, disons-nous, elle se fixa dans une maison

de campagne du comté de Kent, nouvellement achetée

par son frère, marchand de la Compagnie des Indes.

D’après une tradition, cette propriété avait autrefois été

celle d’un jeune enfant orphelin, confié à un tuteur, son

plus proche héritier, et qui le fit mourir à force de

mauvais traitements. Notre parente ne savait rien de

cela : on a prétendu qu’il y avait dans sa chambre une

cage où le tuteur enfermait l’orphelin. Cette cage

n’existait pas ; il y avait seulement un cabinet. Elle alla

donc se coucher la première nuit de son arrivée chez

son frère, et le lendemain matin, quand la servante de la

maison entra, elle lui demanda tranquillement : « Quel

est donc ce petit garçon, à l’air si malheureux, que j’ai

vu plusieurs fois, cette nuit, entrouvrir la porte de ce

cabinet, donner un coup d’oeil dans la chambre et se

retirer ? » La servante ne répondit que par un cri de

terreur et s’enfuit. Notre parente fut surprise, mais

c’était une femme d’une remarquable présence

d’esprit ; elle s’habilla, descendit auprès de son frère, et

lui dit : « Walter, j’ai été réveillée plusieurs fois cette

nuit par un joli petit enfant, à l’air triste, qui entrouvrait

la porte du cabinet pour donner un coup d’oeil. J’ai



131

voulu moi-même ouvrir cette porte, et je ne l’ai pu : il y

a là-dessous quelque mystification. – J’ai peur que non,

Charlotte, répondit son frère ; car c’est la légende de la

maison : vous avez vu l’Enfant orphelin ; qu’a-t-il fait ?

– Il ouvrait doucement la porte, répéta la soeur,

regardait et se retirait. Trois fois de suite, il a hasardé

un pas dans la chambre. Je l’ai appelé alors d’une voix

encourageante ; mais, chaque fois, il s’est retiré encore

tout tremblant et a refermé la porte. – Le cabinet,

Charlotte, dit le frère, n’a de communication avec

aucun autre appartement de la maison ; la porte en est

condamnée et fermée avec des clous. » C’était vrai. On

voulut examiner l’intérieur du cabinet. Deux

charpentiers furent employés à cela tout un après-midi,

et notre parente ne douta plus qu’elle n’eût vu l’Enfant

orphelin. Mais le plus étrange et le plus terrible de

l’histoire, c’est que l’Enfant orphelin fut vu aussi par

trois de ses petits-neveux, trois fils de son frère, qui

moururent tout jeunes. Chaque fois qu’un de ces

enfants tombait malade, il accourait douze heures

auparavant tout en sueur à la maison, et disait à sa

mère : « Ô maman, je viens de jouer sous le chêne de la

pelouse avec un petit inconnu, à l’air triste, qui était

bien timide et qui ne parlait que par signes. » Une fatale

expérience apprit aux parents que c’était l’Enfant

orphelin, et que celui de leurs enfants avec lequel il

venait jouer devait bientôt mourir.



132

Combien de châteaux allemands, où nous allons

nous asseoir seul pour y attendre le spectre, où l’on

nous montre une chambre que nous examinons d’un air

inquiet, quoique comparativement confortable, – où

nous voyons des ombres sur la muraille, produites par

chaque reflet de la flamme du foyer ! Combien

d’auberges où la solitude pèse sur notre âme quand

l’hôtelier et sa fille se sont retirés après avoir garni de

bois la cheminée et servi sur la table proprette un

chapon rôti, avec un flacon de vin du Rhin ! Combien

de longs corridors où le bruit d’une porte fermée

retentit d’écho en écho comme la réverbération du

tonnerre, et où, la nuit venue, nous sommes initié à tous

les mystères de la fantasmagorie ! Combien d’étudiants,

en la compagnie desquels nous rapprochons notre

chaise du feu, tandis que notre jeune frère, assis dans un

autre coin, ouvre de grands yeux étonnés et se lève en

repoussant le tabouret qu’il a choisi pour siège, quand

la porte s’ouvre tout à coup avec bruit ! Notre arbre de

Noël est riche en pareils souvenirs !

Ah ! parmi ces scènes profanes et ces images moins

pures, puissé-je retrouver toujours celles qu’évoque

encore l’antique musique des crèches de Noël ! Qu’elle

reste inaltérable au-dessus du cercle domestique, cette

bienfaisante figure qui apparaissait à ma naïve et pieuse

enfance ! qu’à chaque retour de cette époque chère à la

famille, je voie reluire l’étoile qui brilla au-dessus de



133

l’étable de Nazareth ! Ô arbre qui vas t’évanouir !

laisse-moi apercevoir encore une fois, à travers tes

rameaux, le regard de ceux qui m’aimaient et qui ne

sont plus ! Heureux ou malheureux, puissé-je dans ma

vieillesse sentir encore battre mon coeur d’enfant, et

entendre cette voix qui dit aux hommes de croire et

d’espérer !





Adapté de l’anglais par Amédée Pichot.









134

Robert Louis Stevenson









135

Markheim



– Oui, dit le marchand, nos aubaines sont de

diverses sortes. Certains clients sont ignorants, et alors

je touche un dividende sur mon savoir supérieur.

D’autres sont malhonnêtes (et ici il haussa la bougie

dont la lumière éclaira en plein son visiteur), et, dans ce

cas, poursuivit-il, je bénéficie de ma vertu.

Markheim venait juste d’entrer, et ses yeux, après le

jour de la rue, ne s’étaient pas familiarisés encore avec

le mélange de ténèbres et de clarté régnant dans la

boutique. À ces mots significatifs et avant que la

flamme ne fût proche, il cligna des yeux avec gêne et

détourna le regard.

Le marchand eut un petit rire.

– Vous venez chez moi le jour de Christmas, reprit-

il, alors que vous me savez seul dans ma maison, volets

fermés, et me faisant un devoir de refuser les affaires.

Eh bien, il vous faudra payer pour cela ; il vous faudra

payer le temps que j’aurais employé à établir mon bilan

et que vous me faites perdre ; il vous faudra payer, en

outre, pour certaines façons que je remarque fort





136

nettement en vous aujourd’hui. Je suis la fleur de la

discrétion et ne pose pas de questions fâcheuses ; mais

quand un client ne peut me regarder dans les yeux, il lui

faut payer pour cela.

Le marchand ricana de nouveau ; puis, reprenant sa

voix commerciale habituelle où perçait encore une

pointe d’ironie :

– Vous pouvez, comme à l’ordinaire, me rendre

clairement compte de quelle manière vous êtes en

possession de cet objet ? Encore la galerie de votre

oncle ? C’est une collection remarquable, monsieur !

Et le petit marchand pâle aux épaules voûtées se

dressa presque sur la pointe des pieds, en regardant par-

dessus ses lunettes d’or et en hochant la tête avec tous

les signes de l’incrédulité. Markheim répondit à ce

regard par un autre, d’infinie pitié mêlée d’horreur.

– Cette fois, dit-il, vous vous trompez. Je ne suis pas

venu vendre, mais acheter. Je n’ai pas de curiosités

disponibles ; la galerie de mon oncle est dépouillée

jusqu’aux boiseries ; si même elle était encore intacte,

comme j’ai gagné à la Bourse, j’y ajouterais des choses

plutôt que d’en lâcher ; et ma démarche d’aujourd’hui

est la simplicité même. Je cherche un cadeau de

Christmas pour une dame, – continua-t-il en

s’exprimant avec plus de facilité comme il entamait ce

discours qu’il avait préparé ; – et je vous dois à coup



137

sûr toutes mes excuses de vous déranger de la sorte

pour une affaire si minime. Mais j’ai négligé la chose

hier ; je dois offrir mon petit présent au dîner ; et, vous

le savez fort bien, un riche mariage n’est pas chose à

négliger.

Il y eut une pause durant laquelle le marchand parut

soupeser cette explication avec incrédulité. Le tic-tac de

nombreuses horloges disséminées parmi le singulier

capharnaüm de la boutique et le vague roulement des

cabs dans la rue voisine occupèrent l’intervalle de

silence.

– Soit, monsieur, dit le marchand. Vous êtes un

vieux client, après tout ; et si, comme vous le dites,

vous avez chance de faire un bon mariage, loin de moi

l’idée d’y être un obstacle. Voici un joli objet pour une

dame, ce miroir à main, XVe siècle, garanti ; provient

aussi d’une bonne collection ; mais je tais le nom, dans

l’intérêt de mon client qui était juste comme vous, mon

cher monsieur, le neveu et unique héritier d’un

remarquable collectionneur.

Tout en débitant ces mots de sa voix sèche et

mordante, le marchand s’était penché pour prendre

l’objet à sa place ; et, cependant, une commotion avait

traversé Markheim, ses mains et ses pieds avaient

frémi, une foule de sensations tumultueuses lui avaient

sauté au visage. Cela passa promptement comme c’était



138

venu, sans laisser d’autres traces qu’un léger

tremblement de la main qui recevait à présent le miroir.

– Un miroir, dit-il d’une voix rauque. Il fit une

pause, et répéta plus distinctement : Un miroir ? Pour

Christmas ? Sûrement non !

– Et pourquoi pas ? dit le marchand. Pourquoi pas

un miroir ?

Markheim le regarda avec une expression

indéfinissable.

– Vous me demandez pourquoi pas ? Eh bien,

regardez ici... regardez là-dedans... regardez-vous !

Aimez-vous de voir cela ? Non ! pas moi, ni personne.

Le petit homme avait sauté en arrière lorsque

Markheim l’avait si soudainement confronté avec le

miroir ; mais s’apercevant qu’il n’avait à la main rien

de plus dangereux, il ricana.

– Votre future dame, monsieur, doit être bien peu

favorisée.

– Je vous demande, dit Markheim, un présent de

Christmas et vous me donnez ceci... ce mémento

d’années, de péchés et de folies, cette conscience à

main ! Songiez-vous à cela ? Aviez-vous une arrière-

pensée dans l’esprit ? Dites-le-moi. Cela vaudra mieux

pour vous. Allons, parlez-moi de vous. Je me

hasarderais à parier que vous êtes en secret un homme



139

très charitable.

Le marchand regarda son compagnon avec attention.

Chose étrange, Markheim n’avait pas l’air de

plaisanter ; il avait sur le visage comme un vif éclat

d’espoir, mais pas la moindre gaieté.

– Où voulez-vous en venir ? demanda le marchand.

– Pas charitable ? répliqua l’autre d’un air sombre.

Ni charitable, ni pieux, ni scrupuleux, ni aimant, ni

aimé ; une main pour recevoir l’argent, un coffre-fort

pour le garder. Est-ce tout ? Bon Dieu, l’homme, est-ce

tout ?

– Je vais vous dire..., commença le marchand avec

une certaine vivacité qui se termina par un nouveau

ricanement. Mais je vois que votre mariage est

d’inclination et que vous avez bu à la santé de votre

dame.

– Ah ! s’écria Markheim avec une bizarre curiosité.

Avez-vous aimé ? Parlez-moi de cela.

– Moi ? Moi, aimer ! Je n’ai jamais eu le temps, et je

n’ai pas aujourd’hui de temps pour toutes vos

absurdités. Prenez-vous le miroir ?

– Qui vous presse ? Il est très agréable d’être ici à

causer ; et la vie est si courte et si incertaine que je ne

me hâterais de quitter aucun plaisir – non, pas même

celui-ci. Nous devons plutôt nous cramponner à ce peu



140

que nous pouvons saisir, comme un homme au bord

d’un précipice. Chaque seconde est un précipice, si l’on

y songe, – un précipice d’un mille de profondeur, –

assez profond, si nous y tombons, pour abolir en nous

tout aspect humain. Il vaut donc mieux causer

gentiment. Causons l’un et l’autre : pourquoi garder le

masque ? Soyons confidentiels. Qui sait ? Nous

pourrions devenir amis.

– Je n’ai plus qu’un mot à vous dire : ou bien faites

votre achat, ou bien sortez de ma boutique.

– Tout à fait juste. Assez de bêtises. À notre affaire.

Montrez-moi quelque chose d’autre.

Le marchand se baissa de nouveau, cette fois pour

replacer le miroir sur le rayon, et en ce faisant ses

cheveux blonds lui tombèrent sur les yeux. Markheim

se rapprocha, une main dans la poche de son pardessus ;

il se cambra et emplit ses poumons ; à cette minute, des

émotions diverses se peignirent sur son visage, l’effroi,

le dégoût et la résolution ; la fascination et une horreur

physique ; et on voyait ses dents sous le retroussis

hagard de sa lèvre supérieure.

– Ceci vous conviendra peut-être, déclara le

marchand.

Il allait se relever, lorsque Markheim bondit sur le

dos de sa victime.. Un long poignard, une sorte de





141

lardoire, brilla et retomba. Le marchand se débattit

comme une poule, sa tempe cogna l’étagère et il roula

comme une masse sur le parquet.

Le Temps avait dans cette boutique plusieurs

douzaines de petites voix, les unes graves et lentes

comme il convenait à leur grand âge ; les autres

bavardes et pressées. Toutes comptaient les secondes en

un choeur inextricable de tic-tac. Puis le pas d’un gamin

courant sur la chaussée domina les voix les plus faibles

et rappela Markheim à la conscience de ce qui

l’entourait. Il regarda autour de lui avec frayeur. La

flamme de la bougie brûlant sur le comptoir vacillait

solennellement dans le courant d’air, et ce mouvement

insignifiant emplissait la salle d’un silencieux remue-

ménage et la faisait onduler comme une mer : les hautes

ombres hochaient la tête, les grosses masses de ténèbres

se gonflaient et se contractaient comme par une

respiration, les visages des portraits et des dieux de

porcelaine se modifiaient et fluctuaient comme des

images dans l’eau. La porte de l’arrière-boutique était

entrouverte et projetait dans le camp des ombres une

longue tranche de lumière pareille à un doigt tendu.

Après cette exploration qui l’emplit de peur,

Markheim reporta les yeux sur le corps de sa victime

qui gisait, à la fois bossu et étalé de son long,

incroyablement réduit et singulièrement plus abject





142

qu’en vie. Avec ses pauvres habits de misère, dans cette

attitude disloquée, le marchand était comme un tas de

sciure. Markheim avait craint de le regarder, et voilà

que ce n’était rien. Et pourtant, comme il le

contemplait, ce monceau de vieux habits et cette mare

de sang trouvèrent des voix éloquentes. Il n’avait plus

qu’à gésir là ; personne n’était capable de remettre en

action les subtils rouages, ou de réaliser le miracle de la

locomotion, il resterait étendu là jusqu’à l’heure où il

serait découvert. Découvert ! oui, et alors ? Alors cette

chair morte susciterait un cri qui retentirait sur

l’Angleterre et emplirait le monde des échos de la

poursuite. Oui, mort ou non, c’était toujours l’ennemi.

« Cet instant aussi me fut ennemi, où je lui cassai la

tête, pensa-t-il. L’instant... le temps... » Le temps,

maintenant que le crime était accompli, le temps, qui

était révolu pour la victime, devenait pressant et

précieux pour le meurtrier.

Il était encore occupé de cette pensée, lorsque,

d’abord une, puis chacune à son tour, avec toutes les

variétés d’allure et de voix, l’une grave comme une

cloche de cathédrale, une autre modulant sur ses triples

notes le prélude d’une valse, les horloges se mirent à

sonner trois heures de l’après-midi.

La soudaine explosion de tous ces timbres dans cette

chambre muette le fit sursauter. Il se mit à marcher,





143

allant de-ci de-là avec la bougie, assiégé par les ombres

mouvantes, ému jusqu’à l’âme par des reflets fortuits.

Dans maints riches miroirs, les uns dus à l’art indigène,

les autres de Venise ou d’Amsterdam, il vit se répéter et

se répéter son visage, comme une armée d’espions ; ses

propres yeux le rencontraient et le guettaient ; et le son

de ses propres pas, si légers pourtant, troublait le calme

environnant. Et puis, tandis qu’il continuait à remplir

ses poches, il se reprochait avec de navrantes redites les

mille défauts de son plan. Il aurait dû choisir une heure

plus tranquille ; il aurait dû se ménager un alibi ; il

n’aurait pas dû se servir d’un couteau ; il aurait dû

prendre plus de précautions et seulement lier ou

bâillonner le marchand, non le tuer ; il aurait dû être

plus hardi et tuer aussi la servante ; il aurait dû faire

toutes choses autrement ; poignants regrets, travail

harassant et incessant de l’esprit pour changer ce qui

était inchangeable, pour faire des plans à présent

inutiles, pour être l’architecte de l’irrévocable passé.

Néanmoins, et derrière toute cette activité, des terreurs

animales, pareilles à un trottinement de rats dans un

grenier abandonné, emplissaient de tumulte les recoins

les plus secrets de son cerveau : la main du policier

s’abattait lourdement sur son épaule, et ses nerfs

sursautaient comme un poisson pris ; ou bien il voyait

défiler vertigineusement le banc des accusés, la prison,

la potence et le cercueil noir.



144

La terreur des gens de la rue était installée devant

son esprit comme une armée assiégeante. Il était

impossible, croyait-il, qu’une rumeur de la lutte ne fût

parvenue à leurs oreilles et n’eût éveillé leur curiosité ;

et maintenant, dans toutes les maisons du voisinage, il

les devinait, assis sans bouger et l’oreille tendue – gens

solitaires condamnés à passer leur Christmas seuls avec

les souvenirs du passé, et réveillés en sursaut de cette

attendrissante méditation ; joyeuses parties de famille

réduites au silence autour de la table, la mère tenant

encore son doigt levé : gens de toute condition, de tout

âge, de tout caractère, mais tous priant et aux écoutes,

et filant au fond de leur coeur la corde qui devait le

pendre. Parfois il lui semblait qu’il ne se mouvait pas

assez doucement ; le tintement des hauts gobelets de

Bohême résonnait aussi fort qu’une cloche ; et alarmé

par le volume du tic-tac, il était tenté d’arrêter les

horloges. Et puis, de nouveau, par une brusque volte de

terreurs, le silence même de la pièce lui apparaissait

comme une source de périls et capable de frapper

d’horreur chaque passant ; et il marchait plus hardiment

et remuait bruyamment le contenu de la boutique,

imitant, par une bravade délibérée, les mouvements

d’un homme occupé sans nulle gêne dans sa propre

maison.

Mais il était maintenant si tiraillé par ces diverses

alarmes qu’une seule portion de son esprit demeurait



145

vigilante et active, tandis que l’autre vacillait sur les

limites de la folie. Une hallucination, en particulier,

s’empara fortement de sa crédulité. Le voisin au visage

livide guettant derrière sa fenêtre, le passant arrêté sur

le trottoir par une horrible conjecture, – ceux-là

pouvaient au pis-aller soupçonner, mais non savoir : à

travers les murs de brique et les volets des fenêtres ne

passaient que les sons. Mais ici, dans la maison, était-il

seul ? Oui, il le savait ; il avait vu la servante sortir pour

aller à un rendez-vous, dans ses pauvres habits des

dimanches, et l’on pouvait lire sur chaque ruban et sur

son sourire : « dehors pour la journée ». Oui, il était

seul, évidemment ; et toutefois, quelque part au-dessus

de lui dans la maison vide, il entendait à coup sûr un

frôlement de pas légers, – il avait la sensation, sûre,

inexplicable, d’une présence. Oui, sûrement ; dans

chaque chambre, à chaque coin de la maison, il la

suivait en imagination ; et tantôt c’était une chose sans

visage et qui avait néanmoins des yeux pour voir ; ou

bien c’était son propre fantôme ; ou encore elle offrait

l’image du marchand mort, ranimé par la ruse et la

haine.

Parfois, avec un grand effort, il regardait la porte

ouverte qui semblait toujours repousser ses yeux. La

maison était haute, le lanterneau étroit et sale, le jour

obscurci de brouillard ; et la lumière qui filtrait

jusqu’au rez-de-chaussée était excessivement faible et



146

éclairait à peine le seuil de la boutique. Et pourtant,

dans ce rai de clarté douteuse, n’entrevoyait-on pas

remuer une ombre ?

Soudain, dans la rue, à l’extérieur, un très jovial

gentleman se mit à frapper avec sa canne sur la porte du

magasin, entremêlant ses coups d’appels et de railleries

où revenait sans cesse le nom du marchand. Markheim,

pétrifié, regarda le mort. Mais non ! il gisait tout à fait

tranquille ; il s’était évadé bien loin de la portée de ces

coups et de ces cris ; il avait sombré sous des mers de

silence ; et son nom, qui aurait naguère attiré son

attention parmi les hurlements d’une tempête, était

devenu un son vide. À la fin, le jovial gentleman cessa

de frapper et partit.

C’était là un avis bien net de hâter ce qui restait à

faire, de fuir ce voisinage accusateur, de plonger dans le

bain des multitudes de Londres et d’atteindre, sur

l’autre rive du jour, ce port de sûreté et d’apparente

innocence : son lit. Un visiteur était venu ; à tout

moment un autre pouvait le suivre, qui serait plus

obstiné. Avoir commis le crime et n’en pas retirer le

profit, cet échec lui répugnerait trop. L’argent, c’était

maintenant le souci de Markheim, et, pour y arriver, les

clefs.

Il jeta par-dessus l’épaule un coup d’oeil à la porte

ouverte où l’ombre était encore à hésiter et à trembler ;



147

et, sans répugnance consciente de l’esprit, mais avec un

frisson du ventre, il s’approcha du corps de sa victime.

Toute apparence humaine l’avait entièrement

abandonné. Les membres, comme ceux d’un

mannequin bourré de son, s’étalaient sur le plancher, et

son tronc se repliait ; et néanmoins, cette chose le

repoussait. Encore que si terne et insignifiante pour

l’oeil, il craignait de la trouver plus significative au

toucher. Il prit le corps par les épaules et le retourna sur

le dos. C’était étrangement léger et souple, et les

membres, comme s’ils eussent été désossés, prenaient

les poses les plus bizarres. Le visage était dépouillé de

toute expression, mais il était pâle comme cire et

dégoûtamment taché de sang sur une tempe. C’était

pour Markheim le seul détail désagréable. Il le reporta,

sur l’instant, à un certain jour de fête, dans un village de

pêcheurs : un jour gris, un vent âpre, une foule dans la

rue, l’éclat des cuivres, le roulement des tambours, la

voix nasillarde d’un chanteur de complainte ; et un

garçon allant çà et là, enseveli plus haut que la tête dans

la foule, et partagé entre la curiosité et la crainte,

jusqu’à ce que, débouchant sur la place principale, il

aperçût une estrade et un grand panneau couvert de

peintures au dessin maladroit, au coloris criard :

Brownrigg avec son apprenti ; les Manning avec leur

hôte assassiné ; Weare dans l’étreinte mortelle de

Thurtell, et une douzaine d’autres crimes fameux. Ce



148

souvenir avait la netteté d’une vision ; il était redevenu

ce petit garçon ; il regardait de nouveau, avec la même

sensation de révolte physique, ces sinistres tableaux ; il

était encore assourdi par les roulements de tambour.

Une mesure de la musique de ce jour lui revint à la

mémoire ; et là-dessus, pour la première fois, un

malaise le saisit, une velléité de nausée, une faiblesse

soudaine aux articulations, qu’il lui fallait à l’instant

combattre et surmonter.

Il jugea plus sage d’affronter des considérations que

de les fuir : il regarda plus hardiment la face du mort, il

appliqua son esprit à concevoir la nature et la grandeur

de son crime. Il y avait si peu de temps que ce visage se

mouvait au gré de sentiments variés, que cette bouche

pâle avait parlé, que ce corps était ardent d’énergies

maniables ! Et maintenant, par son acte, cette vie avait

été arrêtée, comme l’horloger, du bout du doigt, arrête

le battement de l’horloge. Il raisonnait ainsi en vain ;

nul remords ne s’éveillait en sa conscience ; le même

coeur qui avait frissonné devant les images peintes du

crime restait impassible devant sa réalité. Tout au plus

s’il ressentit une ombre de pitié pour celui qui avait été

doué en vain de toutes ces facultés qui peuvent faire du

monde un jardin de délices, celui qui n’avait jamais

vécu et qui maintenant était mort. Mais de repentir,

nulle trace.





149

Là-dessus, rejetant ces considérations, il découvrit

les clefs et s’avança vers la porte ouverte de la

boutique. Dehors, une pluie serrée s’était mise à tomber

et le bruit de l’averse sur le toit avait banni le silence.

Comme une caverne ruisselante, les chambres de la

maison étaient hantées d’un continuel murmure qui

emplissait l’oreille et se mêlait au tic-tac des horloges.

Et, lorsque Markheim approcha de la porte, il crut ouïr,

répondant à sa marche précautionneuse, le bruit d’un

autre pas qui gravissait l’escalier. L’ombre fluctuait

encore vaguement sur le seuil. Il fit peser sur ses

muscles une résolution lourde d’une tonne, et tira la

porte.

Un jour pâle et brumeux éclairait faiblement le

plancher et l’escalier nus, les pièces polies de l’armure

postée, hallebarde en main, sur le palier, les sombres

bois sculptés et les tableaux encadrés suspendus contre

les panneaux jaunes de la boiserie. Le roulement de la

pluie emplissait la maison au point que l’oreille de

Markheim commençait à y discerner des bruits divers.

Pas, soupirs, piétinements lointains de régiments en

marche, tintement de pièces que l’on compte,

craquement de portes entrouvertes à la dérobée

semblaient se mêler au crépitement des gouttes sur le

lanterneau et au ruissellement de l’eau dans les

conduites. La sensation de n’être pas seul s’accrut en lui

jusqu’aux limites de la folie. De tous côtés il était



150

envahi et assiégé de présences. Il les entendait remuer

dans les chambres supérieures ; de la boutique, il

entendait le mort se dresser sur ses jambes ; et lorsqu’il

se mit, par un suprême effort, à monter l’escalier, des

pas subtils fuyaient devant lui et le suivaient à la

dérobée. Si au moins il eût pu être sourd, pensait-il,

comme il aurait été en paisible possession de lui-

même ! Puis, de nouveau, et en écoutant avec une

nouvelle attention, il bénissait ce sens inquiet qui

veillait sur sa vie comme une fidèle sentinelle. Sa tête

virait continuellement sur son cou ; ses yeux, qui

semblaient prêts à jaillir de leurs orbites, guettaient de

tous côtés, et de tous côtés se trouvaient à demi

récompensés comme par l’entrevision de quelque

présence innommable en train de disparaître. Les vingt-

quatre marches du premier étage furent vingt-quatre

agonies.

À ce premier étage, les portes étaient entrouvertes ;

toutes trois semblaient trois embuscades et crispaient

les nerfs comme trois gueules de canon. Il ne pourrait

plus jamais, semblait-il, être suffisamment muré et

fortifié contre les yeux inquisiteurs des hommes ; il

aspirait à être chez lui, cuirassé de murs, enseveli dans

ses draps et invisible à tous sauf à Dieu. Et, à cette

pensée, il s’étonna un peu, se rappelant les histoires

d’autres assassins, et la crainte dont les poursuivait,

disait-on, la céleste vengeance. Il n’en était pas ainsi, en



151

tout cas, pour lui. Il redoutait les lois de la nature et

que, dans leur insensible et immuable enchaînement,

elles gardassent quelque témoignage accablant de son

crime. Il redoutait dix fois plus, avec une terreur

abjectement superstitieuse, une lacune dans la

continuité de l’expérience humaine, une illégalité

volontaire de la nature. Il jouait un jeu d’adresse,

observait les règles, calculait la cause de l’effet ; mais

que faire, si la nature, comme le tyran battu renverse

l’échiquier, interrompait leur suite régulière ? Cela était

arrivé à Napoléon (disent les historiens) lorsque l’hiver

changea l’époque de sa venue. Cela pouvait arriver à

Markheim : les murs pouvaient, d’opaques, devenir

transparents et révéler ses actions comme celles des

abeilles dans une ruche de verre ; les planches épaisses

pouvaient céder sous ses pas comme des sables

mouvants et le retenir dans leur étreinte ; même des

accidents plus simples pouvaient le perdre : si, par

exemple, la maison s’écroulait et l’emprisonnait avec le

corps de sa victime ; ou bien la maison voisine pouvait

prendre feu et les pompiers envahiraient tout. Ces

choses-là, il les redoutait ; et, dans un sens, ces choses

pouvaient être appelées le doigt de Dieu dirigé contre le

péché. Mais au sujet de Dieu lui-même, il était à l’aise ;

son acte sans doute était exceptionnel, mais ses raisons

l’étaient aussi et Dieu les connaissait ; c’était devant

Lui, et non parmi les hommes, qu’il croyait à la justice.



152

Une fois en sûreté dans le salon, et la porte fermée

derrière lui, ses angoisses firent trêve. La pièce était

dans un complet désordre, dépourvue de tapis,

encombrée de caisses d’emballage et de meubles

hétéroclites : il y avait plusieurs grandes glaces où il se

voyait sous divers angles, comme un acteur sur la

scène ; des tableaux encadrés et sans cadres, retournés

contre le mur ; un beau buffet Sheraton, un cabinet de

marqueterie et un grand lit antique tendu de tapisseries.

Les fenêtres s’ouvraient jusqu’au plancher ; mais, fort

heureusement, la partie inférieure des persiennes avait

été fermée, ce qui le cachait aux voisins. Ce fut là que

Markheim, poussant une caisse devant le cabinet, se mit

à chercher parmi les clefs. Il y en avait beaucoup et la

besogne fut longue, et fastidieuse en outre, car, après

tout, il pouvait n’y rien avoir dans le cabinet, et le

temps était précieux. Mais cette occupation l’apaisa. Du

coin de l’oeil, il voyait la porte – et même, de temps à

autre, il la regardait directement, comme le gouverneur

d’une place assiégée aime à vérifier le bon état de ses

défenses. Mais au vrai il était en paix. La pluie tombant

dans la rue faisait un bruit naturel et agréable. À cette

heure, de l’autre côté, un piano jouait la musique d’un

hymne et de nombreuses voix d’enfants entonnaient

l’air et les paroles. Comme cette mélodie était paisible

et réconfortante ! Comme ces jeunes voix étaient

fraîches ! Markheim prêtait l’oreille en souriant, tandis



153

qu’il triait les clefs ; et son esprit s’emplissait d’idées et

d’images correspondantes : enfants allant à l’église, et

la grande voix des orgues ; enfants aux champs, se

baignant dans la rivière, gambadant sur la bruyère,

lançant des cerfs-volants dans le ciel venteux et

nuageux ; puis, sur une autre cadence de l’hymne, de

nouveau l’église et la somnolence des dimanches d’été,

et la haute voix du curé, et les tombes jacobites, et les

Dix Commandements inscrits dans le sanctuaire.

Et, tandis qu’il était ainsi à la fois affairé et absent, il

sursauta et se dressa d’un bond. Un éclair de glace, un

éclair de feu, une ruée de sang le traversèrent, après

quoi il demeura vibrant et médusé. Un pas montait

l’escalier, lent et assuré, puis une main se posa sur la

poignée, la serrure grinça, et la porte s’ouvrit.

La peur tint Markheim dans son étau. Il ne savait

qu’attendre, si c’était la mort qui était en marche, ou les

ministres de la justice humaine, ou quelque témoin

survenu par hasard et aveuglément pour le mener au

gibet. Mais un visage s’introduisit dans l’ouverture,

examina la chambre à la ronde, le regarda, lui sourit

avec un signe de tête amical, puis se retira ; et, tandis

que la porte se refermait, Markheim ne put plus

contenir sa peur, et un cri sauvage lui échappa. Au

bruit, le visiteur revint.

– Vous m’appelez ? demanda-t-il d’un air aimable,



154

en pénétrant dans la pièce et fermant la porte derrière

lui.

Markheim le regardait de tous ses yeux. Peut-être

avait-il une taie sur la vue, mais les contours du

nouveau venu se modifiaient et ondulaient comme ceux

des idoles de la boutique dans la lumière mouvante de

la bougie. Tantôt il s’imaginait le reconnaître ; tantôt il

lui trouvait une ressemblance avec lui-même ; et

toujours, il gardait en son for, comme un bloc de

vivante terreur, la conviction que cet être ne venait ni

de la terre ni de Dieu.

Il avait cependant un singulier aspect de banalité ;

d’abord il regarda Markheim en souriant, puis il dit, sur

un ton de simple politesse :

– Vous cherchez après l’argent, je suppose ?

Markheim ne répondit pas.

– Je dois vous prévenir que la servante a quitté son

amoureux plus tôt que d’habitude et qu’elle sera ici

bientôt. Si M. Markheim est découvert dans cette

maison, je n’ai pas besoin de lui en décrire les

conséquences.

– Vous me connaissez ? s’écria le meurtrier.

Le visiteur sourit.

– Vous êtes depuis longtemps mon favori, et j’ai





155

attendu longtemps l’occasion de vous venir en aide.

– Qui êtes-vous ? le diable ?

– Qui je puis être n’a rien à voir avec le service que

je me propose de vous rendre.

– Mais si, s’écria Markheim, mais si ! Être aidé par

vous ? Non, jamais ; pas par vous ! Vous ne me

connaissez pas encore ; grâce à Dieu, vous ne me

connaissez pas !

– Je vous connais, répondit le visiteur, avec une

sorte d’aimable sévérité, ou plutôt de fermeté. Je vous

connais jusqu’au fond de l’âme.

– Me connaître ! Qui le peut ? Ma vie n’est qu’un

travestissement et une dérision de moi-même. J’ai vécu

pour mentir à ma nature. Tous les hommes en sont là ;

tous les hommes sont meilleurs que ce déguisement qui

les étouffe. Vous les voyez tous emportés par

l’existence, comme celui que des bravi ont saisi et

bâillonné dans un manteau. S’ils avaient leur direction

propre, – si vous pouviez voir leurs visages, ils seraient

complètement différents, ils s’auréoleraient en héros et

en saints ! Je suis pire que beaucoup ; mon moi est plus

caché ; ce qui m’excuse est connu de moi seul et de

Dieu. Mais, si j’en avais l’occasion, je me dévoilerais.

– À moi ?

– À vous avant tout. Je pensais que vous étiez



156

intelligent. Je pensais – puisque vous existez – que vous

vous montreriez un déchiffreur de coeurs. Et cependant

vous vous proposez de me juger par mes actions !

Pensez-y : mes actions ! J’étais né et j’ai vécu sur une

terre de géants ; des géants m’ont tiré par les poignets

depuis que je suis né de ma mère, – les géants des

circonstances. Et vous me jugeriez par mes actions !

Mais ne pouvez-vous pas regarder à l’intérieur ? Ne

pouvez-vous pas comprendre que le mal m’est

haïssable ? Ne pouvez-vous pas voir au fond de moi le

texte de la conscience, jamais biffé par nul sophisme,

bien que toujours négligé ? Ne pouvez-vous pas me

connaître pour cette chose qui doit être aussi commune

que l’humanité : le pécheur involontaire ?

– Tout ceci est exprimé avec beaucoup de sentiment,

mais cela ne me regarde pas. Ces subtilités ne sont pas

de mon ressort et peu m’importe quelle impulsion peut

vous avoir mis en route, pourvu que vous soyez bien

emporté dans la bonne direction. Mais le temps passe ;

la servante s’attarde à regarder les visages de la foule et

les tableaux des baraques ; mais cependant elle

approche et, souvenez-vous-en, c’est comme si le gibet

lui-même s’avançait vers vous à travers les rues de

Christmas ! Vous aiderai-je, moi qui sais tout ? Vous

dirai-je où trouver l’argent ?

– À quel prix ?





157

– Je vous offre ce service comme cadeau de

Christmas.

Markheim ne put s’empêcher de sourire avec une

espèce de triomphe amer.

– Non, dit-il, je n’accepte rien de vous : si je

mourais de soif et que votre main tendît la cruche à mes

lèvres, je trouverais le courage de refuser. Je suis peut-

être crédule, mais je ne ferai rien pour m’abandonner au

mal.

– Je n’ai pas d’objection contre le repentir au lit de

mort, remarqua le visiteur.

– Parce que vous ne croyez pas à son efficacité !

– Je ne dis pas cela, mais je vois ces choses sous un

aspect différent, et lorsque la vie est achevée elle perd

tout intérêt pour moi. L’homme a vécu pour me servir,

pour lancer de sombres regards sous couleur de

religion, ou pour semer de l’ivraie dans le champ de

blé, comme vous faites, avec une faiblesse

complaisante au désir. Puis, lorsqu’il arrive si près de sa

délivrance, il ne peut rien faire d’autre que se repentir,

mourir en souriant, et ainsi induire en confiance et en

espoir les plus timorés de mes fidèles survivants. Je ne

suis pas un si méchant maître. Essayez-moi. Acceptez

mon secours. Complaisez-vous dans la vie comme vous

avez fait jusqu’ici ; amusez-vous plus largement, étalez





158

vos coudes sur la table ; et quand la nuit commencera à

tomber et les rideaux à se tirer, je vous le dis pour votre

plus grand réconfort, vous trouverez très facile de vous

réconcilier avec votre conscience et de faire votre paix

avec Dieu. J’arrive juste maintenant d’un tel lit de mort,

et la chambre était pleine de gens sincèrement affligés,

écoutant les derniers mots de l’homme ; et lorsque je

regardai son visage, qui avait été dur comme un caillou

contre la pitié, je le trouvai souriant d’espoir.

– Alors donc, vous me supposez une créature de

cette espèce ? demanda Markheim. Pensez-vous que je

n’aie pas de plus généreuses aspirations que pécher,

pécher encore et toujours et, à la fin, me faufiler au

ciel ? Le coeur me lève à cette pensée. Est-ce donc là

votre expérience de l’humanité, ou est-ce parce que

vous me trouvez avec les mains rouges que vous

présumez une telle bassesse ? et ce crime de meurtre

est-il en effet assez impie pour dessécher les sources

mêmes du bien ?

– Le meurtre ne forme pas pour moi une catégorie

spéciale, répondit l’autre. Tous les péchés sont des

meurtres, de même que toute vie est guerre. Je conçois

votre race comme des marins mourant de faim sur un

radeau, qui arrachent les croûtes des mains de l’affamé

et se nourrissent les uns des autres. Je suis les péchés

depuis le moment de leur exécution ; je trouve qu’en





159

tout cela la dernière conséquence est la mort ; et à mes

yeux, la jolie fille qui contrarie sa mère sur une

question de bal ne se souille pas moins de sang humain

qu’un meurtrier tel que vous. J’ai dit que je suivais les

péchés ; je suis les vertus aussi ; elles n’en diffèrent pas

de l’épaisseur d’un ongle, ils sont l’un et l’autre des

glaives pour l’ange ravisseur de la Mort. Le Mal, pour

lequel je vis, ne consiste pas dans l’action, mais dans le

caractère. L’homme mauvais m’est cher, non l’acte

mauvais, dont les fruits, si nous pouvions les suivre

assez loin au long de la cascade des âges, pourraient se

trouver encore plus heureux que ceux des plus rares

vertus. Et ce n’est pas parce que vous avez tué un

marchand, mais parce que vous êtes Markheim, que je

vous offre de favoriser votre évasion.

– Je vais vous ouvrir mon coeur, répondit

Markheim. Ce crime devant lequel vous me surprenez

est mon dernier. En l’accomplissant, j’ai appris

plusieurs choses : lui-même est une leçon, une terrible

leçon. Jusqu’ici, j’ai été conduit malgré ma révolte à

faire ce que je ne voulais pas ; j’étais un esclave mené

sous le fouet de la pauvreté. Il y a des vertus robustes

qui peuvent résister à ces tentations ; la mienne n’était

pas de ce genre : j’avais soif de plaisir. Mais

aujourd’hui, et par ce crime, je récolte à la fois un

avertissement et la richesse : à la fois le pouvoir et une

nouvelle résolution d’être moi-même. Je deviens en



160

toutes choses un acteur libre dans le monde ; je me vois

désormais entièrement changé, je vois dans ces mains

les agents du bien, et ce coeur est en paix. Quelque

chose revient en moi du passé ; quelque chose de ce que

j’ai rêvé les soirs de dimanche au son des orgues de

l’église, de ce que je pressentais en versant des larmes

sur de nobles livres, ou en causant avec ma mère alors

que j’étais un enfant innocent. Là se trouve ma vie ; j’ai

erré des années, mais je revois maintenant la cité qui

m’est destinée.

– Vous allez jouer cet argent à la Bourse, je crois ?

remarqua le visiteur ; et c’est là, si je ne me trompe, que

vous avez déjà perdu plusieurs milliers de livres ?

– Oui, mais cette fois, l’opération est sûre.

– Cette fois encore vous perdrez, repartit le visiteur

avec tranquillité.

– Oui, mais je mets de côté la moitié !

– Vous la perdrez aussi !

La sueur perla sur le front de Markheim.

– Eh bien alors, qu’importe ? s’exclama-t-il.

Mettons qu’elle soit perdue, mettons que je sois plongé

de nouveau dans la pauvreté, est-ce qu’une portion de

moi-même, et la pire, continuera jusqu’au bout à

opprimer la meilleure ? Le mal et le bien circulent

violemment en moi et m’appellent chacun après soi. Je



161

n’aime pas une chose, je les aime toutes. Je puis

concevoir des hauts faits, des renoncements, des

martyres ; et j’ai beau être tombé jusqu’à un crime tel

que ce meurtre, la pitié n’en est pas plus étrangère à

mes pensées. J’ai pitié des pauvres ; qui connaît mieux

que moi leurs épreuves ? J’ai pitié d’eux et je les

secours ; j’estime l’amour, j’aime les joies honnêtes ; il

n’est chose bonne ou vraie sur terre que je n’aime de

tout mon coeur. Et mes vices doivent-ils seuls diriger

ma vie, et mes vertus demeurer sans effet, comme un

passif rebut de l’esprit ? Non pas : le bien aussi est une

source d’actions.

Mais le visiteur leva le doigt.

– Depuis trente-six ans que vous êtes au monde, à

travers bien des changements de fortune et des

variations d’humeur, j’ai observé votre chute graduelle.

Il y a quinze ans, vous auriez reculé devant un vol. Il y

a trois ans, vous auriez pâli à l’idée du meurtre. Est-il

un crime, est-il une cruauté ou une bassesse devant quoi

vous reculerez encore ? Dans cinq ans d’ici, je vous

prendrai sur le fait ! Plus bas, toujours plus bas, voilà

votre vie ; rien que la mort ne peut vous arrêter.

– C’est vrai, dit âprement Markheim, j’ai à un

certain degré consenti au mal. Mais il en est ainsi pour

tous : les saints mêmes, par le simple fait de vivre,

deviennent moins scrupuleux et prennent le ton de leur



162

entourage.

– Je vous poserai une simple question, dit l’autre ; et

selon votre réponse je tirerai votre horoscope moral.

Vous vous êtes relâché sur beaucoup de points ; peut-

être avez-vous bien fait ; et, en somme, il en est ainsi

pour chacun. Mais ceci admis, êtes-vous en quelque

chose particulière, si minime qu’elle soit, plus difficile

à contenter sur votre propre conduite, ou est-ce en tout

que vous avez lâché les rênes ?

– En quelque chose ? répéta Markheim, avec une

attention anxieuse. Non, ajouta-t-il avec désespoir, en

aucune ! Je me suis abaissé en tout !

– Alors, contentez-vous de ce que vous êtes, car

vous ne changerez jamais, et votre destin est

irrévocablement écrit.

Markheim demeura longtemps silencieux et ce fut le

visiteur qui le premier rompit le silence.

– Puisqu’il en est ainsi, vous montrerai-je l’argent ?

– Et la grâce ?

– N’en avez-vous pas essayé ? Il y a deux ou trois

ans, ne vous ai-je pas vu sur la plate-forme des

meetings religieux, et votre voix n’était-elle pas la plus

forte à chanter les hymnes ?

– C’est vrai, et je vois clairement ce qui me reste en





163

fait de devoir. Je vous remercie du fond du coeur pour

ces leçons ; mes yeux sont ouverts et je me tiens enfin

pour ce que je suis.

À ce moment, la note stridente de la sonnette de la

porte résonna dans la maison ; et le visiteur, comme si

c’était là un signal concerté qu’il attendait, changea

aussitôt d’allures.

– La servante ! s’écria-t-il. Elle est de retour, comme

je vous en avais prévenu, et vous êtes maintenant dans

une passe plus difficile. Son maître, devrez-vous dire,

est malade ; vous la ferez entrer, avec une contenance

assurée, mais un peu grave, – pas de sourires, pas

d’empressement, et je vous promets le succès ! Une fois

la fille dedans, et la porte fermée, la même dextérité qui

vous a déjà délivré du marchand débarrassera votre

chemin de ce dernier danger. Ensuite, vous aurez la

soirée entière – toute la nuit, s’il le faut – pour rafler les

trésors de la maison et vous mettre en sûreté. C’est le

secours qui vous arrive sous le masque du danger.

Debout ! debout, ami ! votre vie ébranle l’escalier :

debout, et agissez !

Markheim regarda fermement son conseiller.

– Si je dois être condamné pour de mauvaises

actions, dit-il, il y a encore une porte ouverte sur la

liberté : je puis abandonner l’action. Si ma vie est une

mauvaise chose, je puis la quitter. Bien que je sois,



164

comme vous le dites avec justesse, aux ordres de la

moindre tentation, je puis encore, par un geste décisif,

me mettre hors de toutes leurs atteintes. Mon amour du

bien est condamné à la stérilité, c’est possible, et tant

pis ! Mais j’ai encore ma haine du mal ; et d’elle, à

votre mortification, vous verrez que je puis tirer à la

fois énergie et courage.

Les traits du visiteur subirent un merveilleux

changement : ils s’illuminèrent et s’adoucirent d’un

tendre triomphe et, tout en s’illuminant, s’effacèrent et

disparurent. Mais Markheim ne s’arrêta pas à suivre ou

à comprendre la transformation. Il ouvrit la porte et

descendit très lentement, en réfléchissant. Son passé lui

revint, lucide, il le comprit tel qu’il était, affreux et

désordonné comme un songe, une mêlée de hasard, –

une scène de défaite. La vie, qu’il revoyait ainsi, ne le

tenta plus davantage ; mais de l’autre côté il aperçut un

havre tranquille pour sa barque. Il s’arrêta dans le

corridor et regarda dans la boutique où la bougie brûlait

encore auprès du cadavre. La scène était étrangement

silencieuse. Les souvenirs ondoyaient dans son esprit

tandis qu’il demeurait en contemplation. Puis la

sonnette fit retentir de nouveau un appel impatient.

Il eut une sorte de sourire en recevant la servante sur

le seuil.







165

– Vous ferez bien d’aller chercher la police, dit-il :

j’ai tué votre maître.





Traduit de l’anglais par Théo Varlet.









166

Anatole Le Braz









167

La Noël de Marthe



La neige tombait doucement à flocons mais, comme

une ouate silencieuse assourdissant le bruit des cloches

qui, dans la basse ville, tintait Noël.

La chambre était une chambre d’enfant, minuscule,

avec une fenêtre unique drapée de rideaux de lampas

blancs hermétiquement clos...

Ils étaient assis tous deux de chaque côté de la

cheminée où flambait un feu vif : lui, cinquante ans au

moins, la barbe rare et grisonnante, la physionomie très

lasse ; elle, jeune encore, dans la savoureuse maturité

de la trentaine, mais les yeux battus comme par ces

veilles récentes : tristes, l’un et l’autre, d’une tristesse

qu’on sentait planer lourde dans l’appartement étroit.

Elle, renversée dans la causeuse, les pieds croisés, la

tête pendante en arrière, gardait les mains jointes, dans

une attitude abandonnée, au bout de ses cils, baissés à

demi, une larme tremblait par instants, puis s’égouttait ;

lui, avait le buste penché en avant, les coudes aux

genoux et maniait d’un geste machinal les pincettes.

Tous se taisaient.



168

On n’entendait dans le silence que le fusement léger

des bûches, parfois un pétard soudain qui secouait les

étincelles, et, très loin dans la nuit, le carillon monotone

saluant la venue de l’Enfant Dieu.

Si ! L’on entendait encore, mais à peine perceptible,

une respiration oppressée qui tantôt semblait près de

s’éteindre, et tantôt, devenait stridente comme le râle

d’un soufflet crevé.

Cela partait d’un petit lit de bambou, chaudement

rencogné dans un angle de la chambre, à droite de la

cheminée qui le séparait de la fenêtre, de longues

mousselines descendant du plafond l’enveloppaient tout

entier.

Voici treize jours, – treize jours et treize nuits –,

qu’elle gisait là, presque moribonde, la pauvre chère

Marthe Daunoy, la seule enfant que M. le président du

tribunal civil eût eue de sa femme, née d’Escoublas.

Elle avait toujours été chétive et grêle, avec des épaules

trop rapprochées qui se refusaient à laisser entrer la vie.

La première fois qu’elle avait ouvert en ce monde ses

yeux d’un gris pâle, on y avait pu lire la nostalgie vague

d’un autre pays quitté à regret, et ils n’avaient plus

perdu cette expression désolée. On l’avait suspendue au

sein, puissant et gonflé comme un pis, d’une nourrice

normande ; mais ses lèvres n’avaient jamais voulu

s’ouvrir à ce lait trop robuste. On l’avait promenée le



169

long des plages, dans la fine et pénétrante lumière des

horizons méditerranéens, on l’en rapporta vidée,

transparente comme si le soleil qui devait lui refaire une

substance en eût absorbé le peu qu’elle avait.

Maintenant elle achevait de mourir à neuf ans, dans la

vieille maison penchée haut sur son dos de colline où

s’éparpillait, face à la mer, un calme faubourg de petite

ville bretonne, elle achevait de mourir, tandis que

naissait Jésus, le Dieu de l’enfance, aux joues roses, aux

boucles blondes, qu’on l’avait menée voir à la

cathédrale, une nuit précédente, et qui lui avait souri si

mignonnement de sa couchette de paille, sous les

branches de sapin qui figuraient le toit de la crèche.

– Mère ! murmura une voix si faible qu’on eût dit un

souffle.

Madame Daunoy, dressée en sursaut, se penchait

déjà sur le lit ; le président s’était levé derrière elle avec

précaution...

– Je suis là, Marton chérie !

– Les cloches qu’on entend, c’est pour Noël, n’est-

ce pas ?

– Oui, ma mie : elles t’ont réveillée, les vilaines

cloches !

– Oh ! J’en suis bien contente... Arrange mes

oreillers, dis, que je les entende mieux...



170

Comme pour répondre à l’appel de la pauvre

malade, le carillon précipitait ses notes, les envoyait

plus vibrantes à travers l’espace.

– Mère, qu’est-ce qu’elles disent ainsi, les cloches ?

– Elles disent qu’il faut dormir bien sagement,

quand on est souffrante, fit le président qui s’était glissé

jusqu’au chevet du lit.

Marthe leva vers lui ses yeux agrandis par la fièvre.

À ce moment, de la route qui longeait la grille du

jardin, un chant monta, une de ces plaintives mélopées

en langue bretonne que les petits gueux du pays vont

bramant de porte en porte, la nuit de la Nativité.





Quelle est celle qui vient là-bas, si lentement ?

C’est la Mère de Dieu qui fit le firmament ;

C’est la Mère de Dieu qui fit la terre douce,

Et la fleur qui fleurit, et le blé vert qui pousse !

Avec sa robe blanche, avec son manteau bleu,

Elle vient lentement, car elle porte un Dieu...





En ces vers naïfs, d’un accent presque biblique, se

déroulait ainsi peu à peu toute la gracieuse histoire de

l’étable galiléenne.



171

Puis, transformé soudain en une sorte de lamento, de

supplication dolente, l’hymne concluait :





C’est pour les pauvres gens que Jésus est venu...

Nous n’avons pas de pain et notre corps est nu.

À tous qui sont ici présents, salut et joie !

C’est le Dieu de pitié qui vers vous nous envoie.

D’entre ceux qui mourront nul ne sera damné,

S’il fait l’aumône à ceux pour qui Jésus est né.





On venait de frapper discrètement.

– Entrez !

C’était Guillemette, l’une des bonnes, la préférée de

Marthe, et qui la veillait depuis plusieurs nuits.

– Monsieur donne-t-il quelque chose ?... Ce sont les

petits mendiants qui font cuignawa (qui demandent

leurs étrennes).

– Voilà, et qu’ils aillent piailler assez loin pour

qu’on ne les entende plus ! grommela le président, en

tirant de son gousset une pièce blanche et en la

déposant dans la main tendue de la servante.

– Non ! Je ne veux pas ! gémit la petite malade...





172

Guillemette !

La bonne se rapprocha, d’un pas étouffé.

– Guillemette, continua l’enfant, tu emmèneras l’un

d’eux jusqu’ici ; c’est moi qui remettrai la cuignawa.

Le président avait haussé les épaules, d’un air

résigné, en regardant sa femme. Et tous deux

échangèrent cette réflexion muette : « Caprice de

Marthe, chose sacrée ! »

– Père, tu vas, s’il te plaît, m’apporter ma bourse :

elle est là, dans ce meuble.

Du doigt, de son grêle doigt maigre, Marthe

désignait sur une console une corbeille emplie de jouets

d’enfant.

M. Daunoy les sortit l’un après l’autre, et finit par

exhiber un petit porte-monnaie d’ivoire.

– C’est ça ?

– Oui ! Donne..

On frappait à nouveau. Sur le seuil de la chambre un

bambin apparut que Guillemette bousculait par-derrière,

pour le contraindre à avancer. Il pétrissait dans ses

mains une loque vague qui avait dû être un béret et il

marchait d’un pied hésitant, n’appuyant que sur son

orteil, ayant quitté ses sabots au bas de l’escalier. Sa

figure, très fine, était comme embroussaillée de grandes



173

mèches blondes, à travers lesquelles ses yeux luisaient,

limpides, ainsi que deux sources d’eau vive où se

mirent des branches enchevêtrées de saules rouillés par

l’automne ; presque immédiatement au-dessous ses

lèvres rouges éclataient comme une fleur de sang.

Sitôt qu’il eut aperçu, entre la dame accoudée au

pied du lit et le monsieur debout au chevet, la menue

tête de cire qui s’agitait faiblement pour l’encourager, il

s’achemina droit vers elle, de son allure de somnambule

inquiet. .

– Comment t’appelles-tu ? interrogea Marthe.

– Jean !

– Jean qui ?

– On ne m’appelle que Jean.

– Combien êtes-vous dehors ?

– Il y a Pierre et Madeleine et Jacques, et Joseph, et

Nicodème...

– Et toi, interrompit la malade, en souriant, voyant

qu’il avait parcouru ses cinq doigts sur lesquels il

comptait les noms et qu’il s’arrêtait comme embarrassé,

avant de poursuivre l’énumération.

– Oui, moi, et mon frère aîné qui aurait dû être avec

nous, mais qui est mort.

– Ah !... y a-t-il longtemps qu’il est mort ?



174

– Je ne sais pas.

Il y eut un silence. La petite malade avait clos ses

paupières et semblait réfléchir. Brusquement elle les

rouvrit et s’efforça de rassembler en un faisceau la

lumière éparse de ses yeux, pour fixer le mendiant.

– Prends ceci, fit-elle, en lui présentant le minuscule

porte-monnaie d’ivoire. Tu distribueras ce qu’il

contient à tes compagnons, en souvenir de moi et de ton

frère aîné qui est mort.

Ni le président, ni sa femme ne s’interposèrent :

« Caprice de Marthe, chose sacrée ! »

Guillemette poussait déjà le bambin par l’épaule et

disparut avec lui, après avoir refermé la porte

doucement.

– Ils vont être bien contents, n’est-ce pas, père ?

– Je le crois : ils n’auront jamais été à pareille fête.

C’est une Noël dont ils se souviendront.

Une immense clameur de joie s’éleva dans la rue.

S’ils étaient contents, les pauvres petits Bretons

dépenaillés !... Ils le témoignaient à leur façon, par cette

espèce de hurrah sauvage, par ce trugaré (merci),

retentissant, qui fit trembler les vitres de la chambrette

et se prolongea très loin, rejeté par de mystérieux échos,

dans la solennité de la nuit.





175

Marthe eut dans ses yeux pâles une flamme, reflet

de cette allégresse enfantine qui éclatait au-dehors ; une

vibration parcourut sa petite chair moribonde affaissée

sous les couvertures.

Le président et sa femme ne lui avaient jamais vu

cette expression de béatitude. Pour la première fois

dans sa figure mate, si lasse, si rongée d’ennui,

transparaissait une joie d’être. Ils ne bougeaient, ils ne

parlaient, ni l’un ni l’autre, craignant de faire envoler

d’un geste, d’un mot, d’un souffle, ce semblant de vie,

de chaleur frémissante qui se prenait à pénétrer le corps

de l’enfant.

Marthe elle-même, comme pour mieux retenir en

elle cette ivresse inconnue, avait abaissé ses paupières

et ne respirait qu’avec une précaution discrète, étonnée

d’être si « aise » de se sentir comme baignée par une

atmosphère subtile, qui l’envahissait toute,

délicieusement. Elle qui n’avait jamais aimé à rien voir

ni à se souvenir de rien, s’apercevait soudain que les

neuf années qu’elle avait traversées, d’une allure si

indifférente, comme un voyageur rompu de fatigue

avant de se mettre en marche et qui va parce qu’il faut

qu’il aille, et qui ne sait où on le mène et qui n’a même

pas le coeur de s’en inquiéter, oui, elle s’apercevait que

ces étapes douloureusement monotones avaient déposé

en elle à mesure d’ineffables enchantements. Voici





176

qu’elle la refaisait à rebours, la route parcourue ; et elle

découvrait, aux deux bords, des fleurs qu’elle n’avait

pas soupçonnées, combien doux s’exhalaient leurs

parfums ! Des paysages, des choses jadis sans forme et

sans couleur se révélaient à elle tout d’un coup,

montaient, s’étageaient dans une buée de rêve, dans une

sorte de vapeur finement bleutée qui les enveloppait

d’une lumière idéale. Ce qu’elle avait gravi comme un

calvaire, geignante sous le poids d’une croix qu’elle

portait sans savoir comment elle l’avait pu mériter, se

déroulait maintenant devant elle comme un paisible et

suave horizon. Ah ! que c’était bon et comme elle se

sentait bien. Ainsi, tandis qu’il neigeait, à flocons mous,

sur les petits Bretons qui vont chantant Noël, de porte

en porte, sur elle aussi une neige tombait, mais de

pétales odorants qui lentement s’entassaient, se

gonflaient sous la chère Marthe, et très loin de son

corps souffreteux, berçait son âme dans un songe de vie

joyeuse à vivre. N’est-ce pas la Méditerranée la

« grande bleue », qui bruit là-bas, toute criblée de

flèches d’or ? Et cette chanson qui passe,

assoupissante ? Quoi ! c’est celle-là même que la

nourrice normande fredonnait ? Pourquoi donc est-ce

seulement aujourd’hui que le charme de ces choses lui

amollit si délicieusement le coeur ?...









177

De ses paupières abaissées deux larmes avaient

coulé sur les joues de l’enfant.

– Tu pleures, Marton ? As-tu plus mal ? interrogea

anxieusement madame Daunoy.

– Oh ! non, mère, je suis heureuse, bien heureuse,

bien heureuse ! murmura l’enfant, sans rouvrir les yeux.

Si vous étiez gentils, père et toi, vous feriez monter

Guillemette, et vous iriez vous coucher tous les deux.

Moi, je vais dormir aussi : je suis si bien, si bien !

Elle disait cela de sa voix faible de malade, mais

avec un accent qu’elle n’avait jamais eu, et qui sonnait

presque gaiement.

Le président fit à sa femme un signe de tête qui

voulait dire : « Obéissons ! Allons-nous-en. »

Il mit un baiser sur le front de la fillette, se dirigea

vers la porte et appela la servante qui parut aussitôt.

– Marthe désire que nous la laissions ; vous la

veillerez. Dès qu’elle se sera endormie, vous viendrez

nous prévenir.

Madame Daunoy, après avoir soigneusement bordé

le lit, embrassait à son tour la malade.

– Quelque chose me dit que demain tu seras guérie,

ma mignonne.

– J’en suis sûre, aussi, articula l’enfant. Bonne nuit,



178

mère !

Un grand silence figeait de nouveau la chambre. De

nouveau l’on n’entendait plus que le fusement léger des

bûches dans la cheminée dont Guillemette avait

alimenté la flamme, et, dans la basse ville, le tintement

continu, mais plus assourdi, des cloches.

Reprise par son rêve dont la trame s’était renouée

d’elle-même, après cette courte interruption, Marthe

était retombée en extase.

Il lui semblait que, de son passé, montaient des

musiques lointaines qui l’appelaient doucement. À ces

musiques des voix se mêlaient, et, dans le choeur des

voix, une, surtout, flattait son oreille, caressait tout son

être. Elle cherchait à distinguer d’où elle pouvait bien

venir, et soudain, d’un emmêlement confus de visages,

parmi lesquels elle reconnaissait vaguement ceux de

son père et de sa mère, il s’en détachait un, celui qu’elle

avait vu tantôt, là, près d’elle, la jolie tête blonde aux

traits fins, embroussaillée de cheveux couleur

d’automne, avec les yeux clairs, ainsi que deux sources

d’eau vive, qui miroitaient au travers, avec les lèvres

rouges qui, au-dessous, éclataient comme une fleur de

sang.

Et les lèvres susurraient une étrange mélopée, une

modulation sans notes, infiniment triste et pourtant d’un

charme non moins infini.



179

Et les yeux versaient sur elle une lumière dans

laquelle elle se sentait fondre.

Comment donc avait-il dit qu’il se nommait ? Jean,

ah ! oui Jean ! rien que Jean.

– Est-ce que vous le connaissez, Guillemette ?

La bonne, qui sommeillait à demi devant le feu,

avait sursauté.

– Qui cela, mademoiselle ?

– Le petit qui est venu tout à l’heure.

– Ma fé ! non, on ne sait jamais d’où ils arrivent, ces

petits. On en voit qui passent comme cela, par bandes,

en chantant, durant les nuits de Noël ; on dirait qu’ils

sortent d’entre les pavés ; on entend claquer leurs

sabots, quand ils approchent ; ils vous chantent un

hymne et puis s’en vont. Voilà tout.

– Ah !

Une idée qui n’avait fait que traverser l’imagination

de Marthe, pendant que le gamin était demeuré à côté

d’elle, lui revenait maintenant, et s’imposait irrésistible.

– Est-ce que tu ne m’as pas souvent dit, Guillemette,

que Jésus cheminait par les routes en ce pays-ci, le soir

de la Nativité ?

– Non ! pas lui, mademoiselle ; il reste dans les

églises pour recevoir ceux qui s’empressent autour de



180

sa crèche. Mais on prétend, en effet, qu’il envoie ses

amis d’enfance ou ses apôtres dans toutes les directions,

avec mission de rassembler les fidèles, d’accompagner

les valides jusqu’au porche et d’annoncer sa présence à

ceux que la maladie retient chez eux. Des gens qui se

rendaient à la messe de minuit ont vu ainsi des étoiles

descendre du ciel, et marcher devant eux sous la forme

d’anges. D’autres, cloués au lit par des fièvres, ont

entendu des voix leur promettre la guérison et se sont

senti frôler par des ailes qui les rafraîchissaient. Les

bêtes elles-mêmes sont prévenues de la naissance du

Sauveur. Elles peuvent exprimer, ce soir-là, en langage

humain, toutes les peines que, l’année durant, elles ont

gardées sur le coeur, et se soulager, en se les contant

entre elles.

L’excellente Guillemette n’eût point tari sur ce

chapitre qui constituait pour elle une série d’articles de

foi.

Mais, d’une voix haletante, Marthe coupa court au

verbiage naïf de sa bonne :

– Là... sur la console... près de la corbeille... le livre

bleu à filets d’or... Vite !

Guillemette se précipita.

Le livre qu’elle rapporta était une gracieuse chose

d’étrennes, un Nouveau Testament en gros caractères, à





181

l’usage de l’enfance, avec de belles illustrations

coloriées, où luisaient, nimbés d’auréoles éclatantes,

tous les personnages de la divine épopée.

Les pages, un peu fatiguées, disaient qu’on avait dû

les feuilleter souvent.

Marthe saisit le volume avec une hâte fébrile.

Elle avait redressé son petit torse exténué et se tenait

droite sur son séant, comme si le ressort cassé de son

pauvre organisme se fût enfin tenu en elle. Guillemette

n’en revenait pas, et considérait la malade

silencieusement, avec une sorte de stupéfaction. Si

c’était pourtant vrai ce qu’avait dit Madame, si Marthe

allait guérir, cette nuit, par la volonté du mabic Jésus,

en l’honneur de la Noël ! Après tout, en sa qualité de

Bretonne, rien ne lui semblait plus naturel qu’un

miracle, et, pour qu’il se réalisât, plus vite, elle se

plongea dans la causeuse, sortit un chapelet de la poche

de son tablier et se mit à rouler les grains entre ses

doigts, la tête penchée, les yeux clos, les lèvres à peine

murmurantes.

Marthe tournait les feuillets du livre, à la lueur

douce de la veilleuse, s’arrêtant pour perler les grosses

lignes noires, quand elle croyait tenir le passage

cherché. Il se dérobait obstinément, ce passage ;

obstinément aussi elle s’acharnait à le découvrir.





182

Soudain, elle eut un cri de triomphe : elle avait

trouvé.

– Guillemette ! fit-elle, approche ton siège...

Maintenant, prends ceci, et lis à partir de là... (elle

appuyait l’index à l’endroit indiqué)... Va lentement.

Elle s’était recouchée sur le dos, avait refermé les

yeux et joint ses mains sur les draps.

Guillemette, obéissante, commença la lecture,

débitant les versets évangéliques du ton monotone dont

on lit les prières ou la Vie des Saints, le soir, dans les

maisons de Basse-Bretagne.

Et le livre disait :

« Or la mère de Jésus, et la soeur de sa mère, Marie,

femme de Cléophas, et Marie-Magdeleine étaient

debout, près de sa croix.

« Jésus donc voit sa mère, et près d’elle Jean, le

disciple qu’il aimait, dit à sa mère : femme, voilà votre

fils !...

« Or, après cela, Joseph d’Arimathie demanda à

Pilate, qu’il lui permît d’enlever le corps de Jésus. Et

Pilate le permit. Il vint donc, et enleva le corps de Jésus.

« Et Nicodème vint aussi, portant un mélange de

myrrhe et d’aloès... »

À mesure que se déroulait le texte sacré, la figure de



183

la petite malade s’éclairait, rayonnait d’une vie céleste ;

un rose délicat fleurissait aux pommettes de ses joues ;

le long de ses boucles blondes un frisson lumineux

courait, le reflet d’un soleil d’ailleurs.

Et, dans une sorte de parole intérieure, dont les sons

expiraient au bord de ses lèvres, elle reprenait chacun

des mots du récit de l’apôtre, les appliquant à sa propre

mort qu’elle sentait doucement venir, s’en servant pour

sa Passion à elle, pour sa touchante Passion enfantine.

« Oui, Marie et Madeleine étaient là, debout dans la

neige, qui chantaient, qui m’appelaient... Et Jean est

entré, de la part du bon Dieu, et il m’a regardée et il

m’a fait comprendre que je ne souffrirais plus... Et

Joseph, Nicodème attendaient pour enlever mon corps...

et ils l’ont enlevé, et je n’ai plus eu mal, plus mal du

tout... Oh ! oui, petite mère, ils m’ont guérie, les amis

de Jésus qui vagabondent par les chemins, la nuit de

Noël !... Car, c’étaient eux ! c’étaient eux... Oh ! les

jolies musiques que j’entends sonner... »

Guillemette continuait à lire, lentement comme on le

lui avait recommandé, engourdie par la chaleur du feu,

bercée au fredon somnolent de sa voix.

« Ils prirent donc le corps de Jésus et

l’enveloppèrent de linges, avec des aromates...

« Or, il y avait, au lieu où il avait été crucifié, un

jardin, et dans ce jardin un sépulcre nouveau, où



184

personne n’avait encore été mis... »





Dans le jardin de M. le président du tribunal, entre

des thuyas arborescents, non loin de la grille qui donne

sur la route est une tombe de marbre blanc, avec cette

épitaphe :





Marthe DAUNOY

9 ans

25 décembre 188...





Quand revient la Noël, des groupes de petits Bretons

passent dans la rue en chantant de vieilles hymnes.

Volontiers ils stationnent devant la maison, peu

engageante pourtant avec ses persiennes fermées et son

air de deuil. Dès qu’ils apparaissent, la porte s’ouvre en

haut du perron, une bonne en descend, très vite, et leur

dit : « Ne chantez pas ! Allez plus loin ! », mais elle

laisse couler dans leurs mains une énorme poignée de

sous.









185

L’aventure du pilote



C’était dans la maison des Menguy, située là-haut,

sur la croupe accidentée des Crec’h*, en bordure de la

mer. On devisait au coin du feu, et, comme Noël

approchait, la conversation, laissant les menues

nouvelles locales, tourna vers les merveilles de la nuit

sainte. Chacun raconta son propos ; seul, le pilote

Cloarec, venu en voisin, gardait le silence, la pipe aux

dents. Sous ses épais sourcils en broussailles, son petit

oeil bleu, noyé d’un vague embrun, semblait regarder le

déroulement intérieur de quelque procession de

souvenirs. Qui saura jamais la richesse de ces frustes

mémoires bretonnes, si pleines de choses inexprimées !

« Çà, fis-je, vous, Cloarec, qui ne dites rien, gageons

que vous avez en magasin des histoires étonnantes qui

ne demandent qu’à sortir. »

Il hocha sa tête frisée, où les volutes de ses mèches

grises floconnaient ainsi qu’une toison. Sa face, cuite et

recuite par la salure du vent marin, de rouge brique





*

Hauteurs pierreuses, sur le littoral.





186

qu’elle était, devint rouge feu, et ce fut d’une voix

embarrassée qu’il balbutia :

« Des histoires comme celle qui me revient, il n’y a

pas de quoi s’en vanter.

– Raison de plus pour la dire, insinua l’aîné des fils

Menguy. Vous ferez un acte d’humilité ; ça vous

gagnera des indulgences, pilote. »

Le vieux, après une courte hésitation, se décida

brusquement.

« Aussi bien, déclara-t-il, mon aventure pourra vous

servir de leçon à vous autres, jeunes mécréants : elle

vous montrera qu’il n’est jamais bon de mépriser

l’expérience des anciens. »

Il ôta sa pipe de sa bouche, en secoua religieusement

la cendre sur son pouce, passa le revers de sa main sous

son nez, en reniflant avec force, et commença en

breton.







I



– L’expérience des anciens !... J’avais alors à peu

près ton âge, Jean Menguy ; comme toi, je rentrais du





187

service à l’État, et, comme toi encore sans doute, je

pensais : « Les anciens, ça n’est que des radoteurs. »

C’est ainsi que, cet hiver-là, mon père m’ayant

déconseillé de partir pour la pêche au large des îles,

sous prétexte que c’était veille de Noël, je lui répondis :

« Veille de Noël ou non, que vous veniez ou que

vous ne veniez pas, les vents sont noroît, il fait temps

béni pour le turbot ; moi, j’embarque. »

Et c’est vrai que le temps était le plus favorable que

l’on pût souhaiter : un ciel légèrement couvert, une

brise pas trop froide et même presque tiédie, une mer

grise et douce, à houles larges, sans clapotis. J’avais

d’autant plus désir d’en profiter que, de toute la

semaine précédente, il n’y avait pas eu moyen de mettre

les filets dehors, à cause de la brume, une brume

épaisse comme à Islande, qui avait fait une espèce de

demi-nuit, pendant six jours consécutifs. Mon père dut

confesser lui-même qu’il faudrait peut-être attendre les

premiers soleils de mars avant de retrouver aubaine

pareille pour la quête du poisson fin.

« C’est égal, dit-il. Tu risques de perdre ton âme : à

ta place, moi, j’aimerais mieux perdre ma pêche. »

Je ripostai :

« Où donc est le commandement de Dieu ou de

l’Église qui défend de gagner son pain la veille de





188

Noël ? Est-ce qu’il ne faut pas manger ce jour-là

comme les autres jours ?

– Tu fais le beau raisonneur, reprit-il. Moi, je crois

ce qu’on m’a toujours dit : à savoir, que la nuit de Noël,

à partir de minuit, appartient à Dieu. Et es-tu sûr qu’à

minuit tu ne seras pas encore sur les lieux de pêche ?

– Je serai où je pourrai.

– À ton gré. Je t’ai averti. Le reste te regarde : tu as

l’âge de raison... Un dernier conseil, pourtant. Si, à

certain moment, tu remarques quelque chose de bizarre

à bord, hale au plus vite l’ancre, dresse sa croix dans

l’air au bout de tes poings, et, ayant fait agenouiller tes

hommes, entonne le chant de Nédélek*. »

Je haussai ironiquement les épaules et pris, pour me

rendre au port, le chemin des Crec’h, afin de prévenir

les hommes de l’équipage qu’on allait embarquer. Ils

étaient cinq, tous des lascars de mon espèce, et plus

préoccupés de faire bouillir la marmite quotidienne en

ce monde-ci que de s’assurer leur part de paradis en

l’autre. Je pourrais les appeler en témoignage, car ils

sont encore vivants, à l’exception du mousse, le petit

Dudored, mort il y a une vingtaine d’années, de la

fièvre jaune, à Montevideo. C’étaient Pierre et René

Balanec, de Roc’h-Vrân, Louis Rudono, du Cosquer, et



*

Nom breton de Noël.





189

Gonéry Mezcam, de Kerampoullou. Ils m’eurent

bientôt rejoint à la cale, leurs sabots-bottes aux pieds et

le suroît noué sous le menton. Dix minutes plus tard

nous voguions à toutes voiles, faisant cap vers les Sept-

Îles.

La brise donnait bien. C’était plaisir d’aller. Il n’y

avait, du reste, que nous de sortis. Les autres bateaux

dormaient sur le flanc, tirés à sec derrière le môle.

« Tas de flâneurs ! dit Pierre Balanec, en montrant

du doigt des groupes de pêcheurs perchés, les bras

croisés, sur le glacis de l’ancienne batterie. Ça n’a pas,

peut-être, dix sous chez soi pour faire la Noël, et ça

fainéante aujourd’hui pour se préparer à nocer demain.

– Oui, continua Rudono sur le même ton, et c’est à

nous qu’ils demanderont de les régaler, à l’issue de la

grand-messe, par-dessus le marché ! »

Je leur contai le colloque que j’avais eu avec mon

père.

« Peuh ! des idées de vieilles femmes ! » s’écrièrent-

ils en choeur.

Dudored, cependant, qui changeait l’écoute de foc

pour la seconde bordée, risqua d’une voix timide :

« Il y a une chose qui est sûre : le mari de ma grand-

mère s’est perdu par un soir pareil, entre minuit et une

heure du matin.



190

– Le mari de ta grand-mère, c’était peut-être bien

ton grand-père, farceur ! » s’écria Gonéry Mezcam en

éclatant de rire.

Et l’on parla d’autre chose.

Une fois dans les eaux de l’île aux Moines, nous

commençâmes à pêcher, et chacun fut à sa besogne.

Mais, contre nos prévisions, le poisson remontait peu.

Nous avions compté sur la douceur du temps pour

l’attirer, mais il ne se pressait pas, demeurait blotti dans

les fonds. Au bout d’une heure ou deux d’attente, un

des hommes, je ne sais plus lequel, proposa de gagner

plus au large.

« Allons ! » fis-je.

La manoeuvre était bonne : nous ne fûmes pas plus

tôt au vent des îles qu’à chaque coup de filet nous

ramenâmes quelque chose.

« Ça va bien ! » disaient les camarades.

Nous étions maintenant tout à la gaillarde joie du

travail qui apporte avec lui son profit. Une ardeur

fiévreuse nous animait : c’était comme si nous nous

fussions juré de vider les entrailles de la mer. Le

mousse n’avait que le temps de tirer les belles pièces

pour les mettre à l’abri dans les paniers.

« Attrape ça, morveux », lui criait-on, en lui lançant

dans les jambes quelque turbot tout palpitant.



191

Ou bien encore :

« Est-ce qu’il en pêchait de cette taille-là, le mari de

ta grand-mère ? »

Et de rire, vous pensez ! Jamais nous n’avions été si

gais. Les heures s’écoulaient sans que nous y prissions

garde. Nous ne nous aperçûmes même pas que la

lumière baissait : nous n’avions d’yeux que pour les

grandes eaux couleur de vert-de-gris, qui soulevaient la

barque par longues oscillations régulières et nous

livraient libéralement leur provende. Seul, Dudored,

dans les intervalles de moindre presse, glissait un

regard vers les lointains déjà plus assombris. Il n’avait

pas notre tranquillité, quoique – vous le verrez par la

suite – il ne manquât pas de crânerie, le gamin !

L’approche du soir le tourmentait. Il fut d’abord sans

oser en rien dire. À la fin il m’interpella :

« Je crois bien qu’il se fait tard, patron... Et ça sera

dur, s’il faut rentrer avec jusant. »

Il avait raison : jusant et vent de noroît, tout serait

contre nous, si nous ne nous dépêchions pas d’attraper

la barre des Sept-Îles pendant que nous avions encore

flot pour la franchir. Ce sont des courants terribles,

vous savez, et qu’on ne passe pas comme on saute un

talus. J’allais me ranger à l’avis de l’enfant et

commander le départ. Mais les autres ne l’entendaient

pas ainsi. Le démon du lucre était entré en eux et les



192

possédait : plus ils avaient eu de poisson, plus ils en

voulaient avoir. Ils protestèrent d’une seule voix.

« De quoi se mêle-t-il, ce veau mal sevré ! Est-ce

qu’on lui demande l’heure qu’il est ?

– Non, répliquai-je, mais il faudrait peut-être

l’écouter tout de même, quand il la donne. Voyez ! »

Et je leur désignai l’horizon de terre sur qui les

masses d’ombre commençaient à tomber, annonçant la

nuit.

« Bah ! bah ! Un dernier coup de filet, patron !...

Rien qu’un. »

Ils étaient enragés, ma parole ! Et, pour dire la vérité

vraie, je ne l’étais pas moins qu’eux, puisque,

cependant, non seulement je ne m’opposai pas, mais

donnai moi-même la main à ce coup de filet

supplémentaire qui faillit être cause de notre perte...

J’arrive au vilain moment de mon histoire : permettez

que je rallume mon brûle-gueule, soit dit sans vous

offenser.









193

II



Cloarec se pencha vers le foyer, y cueillit une braise

dans le creux de sa main et l’appliqua sur le fourneau

de sa minuscule pipe en terre. Pour aspirer les

premières bouffées, ses joues s’évidèrent jusqu’à faire

toucher intérieurement leurs parois. Un grillon se mit à

crisser dans le silence.

– Alors, ce coup de filet ?...

– Oh ! reprit le conteur, il fut tout simplement

superbe. Mais c’est après... Ah ! nom d’une misère !...

Enfin voici.





Nous avions fini de tout ranger à bord, les voiles

étaient en haut et je venais de m’asseoir au gouvernail

pour virer, lorsque, en jetant les yeux sur la misaine, je

la vis faseyer doucement, comme s’il calmissait. Ça,

vous concevez, c’était un ennui. Si le vent nous faussait

compagnie juste au moment où le flot allait lui-même

nous manquer, nous étions, comme on dit, dans de

vilains draps. Il n’y avait pas de raison, en effet, pour

qu’une fois pris par le courant des îles, sans une risée

pour appuyer notre marche, nous ne tournions





194

indéfiniment dans ces parages jusques ad vitam

sempiternam, c’est-à-dire jusqu’à mi-marée ; encore,

pour en sortir à cette minute-là, faudrait-il souquer

ferme sur les avirons. Et c’était à tout le moins trois ou

quatre heures à droguer au large, dans la nuit, avant de

pouvoir cingler vers le port.

Du coup, je n’avais plus le coeur à rire. Et il était

aisé de voir qu’il en allait pareillement de mes

compagnons. Assis à leurs postes, sur les bancs, les uns

face à l’avant, les autres face à l’arrière, ils regardaient

vaguement dans le gris de l’obscurité tombante, sans

mot dire. La journée décidément finissait mal.

Je conservais toutefois l’espoir d’atteindre la

redoutable barre en temps propice. Nous n’en étions

plus qu’à une demi-encablure, quand la voix de René

Balanec s’éleva, roulant une bordée de jurons :

« Nom de... nom de... nom de...

– Quoi ? qu’est-ce qui te prend ? » demandai-je.

Il regardait par-dessus ma tête, vers la haute mer,

dans la direction de l’ouest.

Je grognai, agacé :

« Parleras-tu, sagouin !

– C’est du propre ! fit-il. Voilà maintenant que ça

brouillasse là-bas.





195

– Y a pas de doute, en effet : c’est la brume »,

déclarèrent Mezcam et Rudono.

Je m’étais retourné, d’un mouvement subit, et je

dus, hélas ! constater qu’il n’y avait pas de méprise

possible. C’était bien la brume, la satanée brume qui,

balayée seulement de la veille, revenait à la charge,

envahissant de nouveau l’espace, tissant dans l’entre-

deux du ciel et de l’eau sa trame d’étoupe molle et déjà

cernant l’horizon du soir, prête à tout aveugler.

« La gueuse ! c’est elle qui a muselé le vent »,

bougonna Pierre Balanec.

La mer, aux flancs de la barque, commençait à

frisotter : des plaques d’écume – des crachats, comme

nous disons – filaient avec rapidité dans le sillage, et,

sous nous, on sentait le chêne des planches vibrer. Nous

étions dans le coureau des îles. Je me dressai sur mes

pieds.

« Hé, mousse ! arrive à ma place, et tâche de

gouverner au plus près... Nous autres, aux avirons,

tous !... Hardi là ! » commandai-je en donnant le

premier l’exemple.

Et maintenant, comprenez bien : je m’étais mis à la

rame de tribord, avec Mezcam ; les deux frères Balanec

étaient à la rame de bâbord.

« Toi, avais-je dit à Louis Rudono, veille devant, à



196

cause des cailloux. »

Vous savez s’il y en a, dans ces parages d’enfer !...

Dès lors – bien que je n’eusse pas encore passé

l’examen de pilote –, je les connaissais tous, certes,

comme si je les eusse plantés moi-même, ces cailloux

de malheur ; et, de nuit aussi bien que de jour, à mer

haute comme à mer basse, je me serais débrouillé au

milieu d’eux, les mains dans les poches et les yeux

fermés. Mais par temps de brume, holà !... Ça n’est ni

du jour ni de la nuit, la brume !... Je n’avais guère à

compter que sur l’oeil de Rudono. C’est vrai qu’il en

avait un comme on n’en voit plus. Le rémouleur qui lui

avait aiguisé la prunelle n’avait pas volé son argent,

ah ! non. Tout de même je n’étais pas trop rassuré.

Rappelez-vous bien, n’est-ce pas, comme nous

étions distribués dans le bateau : lui, Rudono, sur

l’avant ; le petit Dudored à la barre ; nous quatre, les

Balanec, Mezcam et moi, deux par deux sur chaque

aviron.

« Eh, ohé ! souque !... »

Nous n’épargnions pas l’huile à bras, je vous

promets. Sous notre effort vigoureux, la barque vola. Le

gros Pierre Balanec sortait à intervalles réguliers du

fond de sa large poitrine de formidables : Ahan ! ahan !

pour marquer la cadence. Mais nous avions beau forcer

de vitesse, la brume sournoise, furtivement, nous



197

gagnait. Elle ne nous avait pas rattrapés encore : un

reste de jour éclairait les eaux dans notre voisinage.

Visiblement, néanmoins, nous commencions à être

emprisonnés.

Le grand linceul d’ombre pâle rétrécissait peu à peu

son cercle, et c’était maintenant comme un immense

mur flottant derrière lequel tout se perdait,

s’évanouissait peu à peu, la terre d’abord, très lointaine

– puis les îles, plus proches –, et enfin les éclats mêmes

des phares qui venaient d’allumer leurs feux. Seul, celui

de l’île aux Moines demeura quelque temps suspendu

comme un astre fantôme dans le ciel noyé ; puis il ne

fut plus qu’un halo trouble ; puis ce halo, à son tour,

s’effaça, et tout disparut.

« Bonsoir la camoufle ! » dit Rudono, qui était

désormais notre unique phare.

Et il cria au mousse :

« Gouverne toujours tout droit, hein, petit !

– Oui, oui », répondit de l’arrière la voix grêle et un

peu enrouée du gamin.

Une humidité glaciale pénétrait nos membres.

L’haleine de la brume était déjà sur nous, et nous

respirions son étrange odeur de roussi, si âcre qu’elle

nous raclait la gorge. Nous n’avions plus à espérer de

lui échapper. Si, du moins, nous réussissions à traverser



198

les rapides, avant qu’elle nous eût liés dans ses

mailles !... Après, ma foi, tant pis ! on voguerait comme

on pourrait, à l’aveuglette. L’essentiel était de parer au

danger le plus pressant : une fois en eaux calmes, on

verrait à s’orienter.

Et nous nous cramponnions à nos rames avec une

ardeur de galériens sous le fouet du garde-chiourme. De

minute en minute, je demandais à Rudono :

« Quoi de neuf ? »

Il trempait sa main dans le clapotis le long de

l’étrave, et répondait :

« On doit encore être dans le grand coureau, car ça

frise dur... Un peu de courage, les enfants ! »

Du courage, nous en eûmes, parbleu ! jusqu’à ce

qu’il nous fût démontré que ça ne servait de rien.

Comme je répétais ma question pour la dixième ou

quinzième fois, Rudono murmura :

« C’est singulier : on dirait que nous n’avançons

plus... »

Ploc... ! Il n’avait pas fini de parler que nous

sentîmes sur nos épaules comme la tombée brusque

d’un manteau de ténèbres humides. En un clin d’oeil

nous en fûmes tous enveloppés. Des ténèbres d’ailleurs

qui n’en étaient pas ; ou plutôt il surnageait là-dedans

une espèce de clarté triste, funéraire, une clarté de



199

l’autre monde, quoi !... Si épaisse que fût la buée, elle

ne nous empêchait pas de nous voir ; seulement, nous

nous voyions comme si nous avions été à des milles les

uns des autres. Encore ce que nous distinguions était-ce

moins nos personnes que des formes de nous-mêmes,

des ombres bizarres, méconnaissables, démesurément

agrandies. Ainsi Gonéry Mezcam, qui était assis vis-à-

vis de moi au même aviron, je dus étendre le bras vers

lui pour me persuader, en touchant son tricot, qu’il

n’avait pas quitté son banc et que cette silhouette

gigantesque, c’était lui...

La barque, elle, avait l’air d’une chose sans bords

qui eût flotté dans du vide ; la voilure... pfutt !... une

brume dans la brume, comme la mer, comme le ciel,

comme tout...

« Ça y est ! dit la voix d’orgue de Pierre Balanec.

Nous sommes dans le pot au noir !... »

Et presque aussitôt, là-bas, à l’avant du bateau, très

loin, nous entendîmes Rudono qui hurlait :

« Bon ! ce n’est pas seulement que nous n’avançons

plus, les amis..., nous drivons ! »

Ah ! sacré mâtin ! quel souvenir !... Je ne sais pas ce

que je n’aurais pas donné pour être chez nous... Croyez

ce que je vous dis, les gars : laissez les turbots en paix

et restez vous-mêmes au coin du feu, la veille de Noël.





200

III



Le vieux Cloarec cracha dans l’âtre, soupira, fit une

pause qui nous parut longue.

– Vous ne voulez pas, au moins, nous signifier que

vous êtes au bout de votre histoire ? protesta au nom de

l’assistance Perrine Ourgam, la mère des Menguy.

– Je n’avais plus de salive, répondit assez durement

le pilote.

Et il poursuivit :





– En drive !... Que faire ?.. Nous n’avions plus qu’à

laisser aller nos rames, n’est-ce pas ? et à nous laisser

aller nous-mêmes où il plairait au sort de nous conduire.

Car de lutter davantage pour essayer de franchir la

barre, il n’y fallait pas songer. Ce devait être

maintenant l’heure du jusant plein : les courants étaient

nos maîtres. À quoi bon les contrarier inutilement ? Je

fis amener les voiles.

« Après tout, dis-je par manière de consolation, si

nous drivons, c’est vers la haute mer. Et nous y serons

plus en sécurité que parmi les récifs pour attendre le

retour du flot. Il n’est que de patienter. »



201

N’empêche que c’était un bon tiers de la nuit à

passer au large, et qu’à supposer qu’il ne survînt aucune

complication, nous ne serions jamais rentrés au port

avant les approches du matin. La perspective n’avait

rien de folâtre, surtout que le brouillard épaississait

toujours son linceul.

Elle nous impressionnait, malgré nous, cette

atmosphère étrange où nous glissions d’une allure

d’ombres, plus semblables à des spectres qu’à des êtres

vivants. Roulés dans nos cirés, la visière du suroît

rabattue sur les yeux et les mains dans nos manches,

nous nous tenions recroquevillés et muets. Car nous

n’avions même plus d’entrain à causer, d’autant qu’on

ne pouvait ouvrir la bouche sans avaler cette horrible

fumée d’eau, qui sentait l’enfer. La brume, d’ailleurs,

semblait avoir immobilisé toutes choses. Le bruit même

de la mer s’était comme fondu. On eût dit que rien

n’existait plus, qu’on flottait dans quelque océan de la

mort.. Et c’était un silence... un silence !...

Combien de temps dérivâmes-nous ainsi, je ne

saurais vous le marquer. Nous ne nous rendions pas

plus compte de la durée que de quoi que ce fût au

monde. La brume était en nous comme autour de nous :

elle avait envahi notre esprit aussi bien que nos corps.

Nous ne vivions plus qu’en songe.

Or tout à coup la voix du mousse héla, très faible :



202

« Patron !

– Quoi ? demandai-je en secouant à demi ma

torpeur.

– Je ne sais pas comment cela se fait, mais le sûr,

c’est que nous sommes un de plus à bord. »

Nous nous levâmes tous en sursaut.

« Qu’est-ce que tu chantes là ? » m’écriai-je, furieux

et angoissé tout ensemble.

Mezcam ricana :

« Cet imbécile a la berlue.

– Dame ! comptez vous-même », répliqua l’enfant.

Je comptai... Et maintenant, croyez-moi ou ne me

croyez point, mais il n’y avait pas à dire... au lieu de six

que nous étions au départ, à cette heure nous étions

sept. Dudored n’avait pas menti. Les autres, à tour de

rôle, se mirent à recompter après moi :

« Oui, sept ! nous sommes bien sept à bord »,

déclarèrent-ils tous, avec un tremblement d’épouvante

dans la voix.

Quel était ce septième ? Impossible de le

reconnaître. Dans cette brume, toutes les silhouettes se

ressemblaient, et, de vouloir distinguer les visages,

c’eût été peine perdue.





203

« Faites l’appel comme au service, patron »,

conseilla Rudono.

J’appelai donc par rang d’âge, Pierre Balanec,

d’abord, puis Gonéry Mezcam, puis Louis Rudono, puis

René Balanec, puis Lommik Dudored. Au fur et à

mesure, ils répondaient de toute la force de leurs

poumons :

« Présent ! »

L’opération finie, Rudono s’écria :

« Celui qui n’a pas répondu, c’est celui que voici ! »

Son geste désignait quelqu’un qui se tenait adossé

au mât. Il se précipita pour le saisir au collet ; mais il

abaissa aussi vite le poing, car la voix de basse-taille du

gros Balanec prononçait :

« Erreur ! c’est dans moi que tu as croché.

– Alors, c’est à n’y rien comprendre... »

Il y eut entre nous un silence plein d’indicible

terreur. Nous restions debout, frémissants, n’osant nous

regarder les uns les autres, par crainte que la silhouette

sur qui s’arrêterait notre regard ne fût précisément celle

du mystérieux inconnu. Mais soudain le mousse héla de

nouveau :

« Patron ! »

Qu’allait-il m’apprendre ?



204

« L’arrière du bateau s’enfonce, continua-t-il. Le

bordage est déjà presque au niveau de la mer. »

La même idée nous vint à tous : c’était évidemment

le poids du septième, le poids du passager surnaturel,

qui nous entraînait dans l’abîme. Je commandai

néanmoins, pour tenter, si possible, d’alléger

l’embarcation :

« Jetez tout ! »

Les paniers de poisson, il va sans dire, défilèrent les

premiers. Puis chacun lança par-dessus bord tout ce qui

se trouva sous la main. Ce fut un saccage. Le bateau

cependant ne « soulageait » pas. Comme je cherchais à

tâtons qu’est-ce qui pouvait bien rester dont on pût se

débarrasser encore, mes doigts rencontrèrent le fer de

l’ancre. Brusquement, les paroles de mon père,

auxquelles, dans ma stupeur, je n’avais même pas eu la

présence d’esprit de songer, se réveillèrent d’elles-

mêmes au fond de ma mémoire.

« Holà ! criai-je, ne jetez plus ! »

Et, dressant au-dessus de mon front la croix de

l’ancre, j’entonnai l’hymne de Nédélek :









205

Ebars eur gêr a C’halilé**...





Les autres me dirent plus tard qu’en cet instant ils

me crurent devenu fou, chose qui leur paraissait à la

vérité d’autant plus explicable qu’ils sentaient, eux

aussi, leur raison les abandonner.

« Le bateau remonte ! » cria Dudored, d’un accent

joyeux, comme je reprenais haleine pour passer au

second verset.

Tous, cette fois, d’un mouvement spontané, unirent

leur voix à la mienne, le creux de Pierre Balanec

retentissant avec un fracas de grandes orgues. Et ce fut

une chance singulière, vous allez voir... Durant une

pause, en effet, de là-haut, du fond de la brume, un

appel descend :

« Ohé ! gare à l’accostage ! Lofez en douceur ! »

Qui a parlé ? Nous levons la tête. Un éclair rouge

fauche le brouillard, presque immédiatement suivi d’un

éclair blanc. C’était le Triagoz.

« Je distingue la tour du phare », articula Rudono,

qui avait recouvré ses yeux de voyeur.

Vous devinez le reste. Contrairement à nos calculs,



*

« Dans une ville de Galilée... »





206

les courants, au lieu de nous entraîner au large, nous

avaient fait driver vers les roches du Triagoz. Sous

voiles, avec la moindre brise, nous nous fussions

immanquablement broyés. Mais il n’y avait, je vous l’ai

dit, ni lames ni vent ; de sorte que là où nous aurions pu

trouver notre perte, nous trouvâmes le salut. Prévenus,

nous accostâmes sans encombre. Le gardien de guet

nous attendait sûr le seuil de la porte, un fanal à la

main.

« Vous avez bien fait de hurler, nous dit-il ; si je ne

vous avais pas entendus à temps, vous alliez dans les

remous. »

À ce moment, des échos de sonneries de cloches

lointaines tremblèrent dans le brouillard.

« Tiens ! la messe de minuit à terre », reprit

l’homme du phare.

Nous nous découvrîmes en nous signant.





Et le pilote conclut :

– Voilà ce qui m’est arrivé. Le lendemain, nous

rentrions au port, sur le coup de six heures, à la petite

aube, sans turbots. Mon père achevait de revêtir ses

habits de fête. Il ne m’interrogea point, mais, à la

confusion de ma mine, il se douta bien que j’étais à

jamais guéri de la prétention d’en remontrer aux



207

anciens.

– Et le septième, demandai-je, quand avait-il disparu

et qui pensez-vous aujourd’hui que ce pût être ?

Le bonhomme inclina sa tête crépue et haussa ses

vieilles épaules :

– Je vous ai dit ce que je savais ! fit-il en renfonçant

ses petits yeux bleus, pleins de rêve, sous les grands

sourcils embroussaillés.









208

209

Table



François Coppée .......................................................... 4

Les sabots du petit Wolff ...................................... 5



Camille Lemonnier.................................................... 13

La Noël du petit joueur de violon........................ 14



Guy de Maupassant................................................... 46

Conte de Noël...................................................... 47



Alphonse Daudet ....................................................... 57

Les trois messes basses ....................................... 58



Nathaniel Hawthorne................................................ 72

Le banquet de Noël ............................................. 73



Charles Dickens....................................................... 105

L’arbre de Noël ................................................. 106



Robert Louis Stevenson .......................................... 135

Markheim .......................................................... 136





210

Anatole Le Braz....................................................... 167

La Noël de Marthe............................................. 168

L’aventure du pilote .......................................... 186









211

212

Cet ouvrage est le 289ème publié

dans la collection À tous les vents

par la Bibliothèque électronique du Québec.







La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.









213


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