Contes de Noël
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Contes de Noël
Coppée – Lemonnier – Dickens – Daudet
Le Braz – Stevenson...
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents
Volume 289 : version 1.01
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Contes de Noël
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François Coppée
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Les sabots du petit Wolff
Il était une fois, – il y a si longtemps que tout le
monde a oublié la date, – dans une ville du nord de
l’Europe, – dont le nom est si difficile à prononcer que
personne ne s’en souvient, – il était une fois un petit
garçon de sept ans, nommé Wolff, orphelin de père et
de mère, et resté à la charge d’une vieille tante,
personne dure et avaricieuse, qui n’embrassait son
neveu qu’au Jour de l’An et qui poussait un grand
soupir de regret chaque fois qu’elle lui servait une
écuellée de soupe.
Mais le pauvre petit était d’un si bon naturel, qu’il
aimait tout de même la vieille femme, bien qu’elle lui
fit grand peur et qu’il ne pût regarder sans trembler la
grosse verrue, ornée de quatre poils gris, qu’elle avait
au bout du nez.
Comme la tante de Wolff était connue de toute la
ville pour avoir pignon sur rue et de l’or plein un vieux
bas de laine, elle n’avait pas osé envoyer son neveu à
l’école des pauvres ; mais elle avait tellement chicané,
pour obtenir un rabais, avec le magister chez qui le petit
Wolff allait en classe, que ce mauvais pédant, vexé
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d’avoir un élève si mal vêtu et payant si mal, lui
infligeait très souvent, et sans justice aucune, l’écriteau
dans le dos et le bonnet d’âne, et excitait même contre
lui ses camarades, tous fils de bourgeois cossus, qui
faisaient de l’orphelin leur souffre-douleur.
Le pauvre mignon était donc malheureux comme les
pierres du chemin et se cachait dans tous les coins pour
pleurer, quand arrivèrent les fêtes de Noël.
La veille du grand jour, le maître d’école devait
conduire tous ses élèves à la messe de minuit et les
ramener chez leurs parents.
Or, comme l’hiver était très rigoureux, cette année-
là, et comme, depuis plusieurs jours, il était tombé une
grande quantité de neige, les écoliers vinrent tous au
rendez-vous chaudement empaquetés et emmitouflés,
avec bonnets de fourrure enfoncés sur les oreilles,
doubles et triples vestes, gants et mitaines de tricot et
bonnes grosses bottines à clous et à fortes semelles.
Seul, le petit Wolff se présenta grelottant sous ses
habits de tous les jours et des dimanches, et n’ayant aux
pieds que des chaussons de Strasbourg dans de lourds
sabots.
Ses méchants camarades, devant sa triste mine et sa
dégaine de paysan, firent sur son compte mille risées ;
mais l’orphelin était tellement occupé à souffler sur ses
doigts et souffrait tant de ses engelures, qu’il n’y prit
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pas garde. – Et la bande de gamins, marchant deux par
deux, magister en tête, se mit en route pour la paroisse.
Il faisait bon dans l’église, qui était toute
resplendissante de cierges allumés ; et les écoliers,
excités par la douce chaleur, profitèrent du tapage de
l’orgue et des chants pour bavarder à demi-voix. Ils
vantaient les réveillons qui les attendaient dans leurs
familles. Le fils du bourgmestre avait vu, avant de
partir, une oie monstrueuse, que des truffes tachetaient
de points noirs comme un léopard. Chez le premier
échevin, il y avait un petit sapin dans une caisse, aux
branches duquel pendaient des oranges, des sucreries et
des polichinelles. Et la cuisinière du tabellion avait
attaché derrière son dos, avec une épingle, les deux
brides de son bonnet, ce qu’elle ne faisait que dans ses
jours d’inspiration, quand elle était sûre de réussir son
fameux plat sucré.
Et puis, les écoliers parlaient aussi de ce que leur
apporterait le petit Noël, de ce qu’il déposerait dans
leurs souliers, que tous auraient soin, bien entendu, de
laisser dans la cheminée avant d’aller se mettre au lit ; –
et dans les yeux de ces galopins, éveillés comme une
poignée de souris, étincelait par avance la joie
d’apercevoir, à leur réveil, le papier rose des sacs de
pralines, les soldats de plomb rangés en bataillon dans
leur boîte, les ménageries sentant le bois verni et les
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magnifiques pantins habillés de pourpre et de clinquant.
Le petit Wolff, lui, savait bien, par expérience, que
sa vieille avare de tante l’enverrait se coucher sans
souper ; mais, naïvement, et certain d’avoir été, toute
l’année, aussi sage et aussi laborieux que possible, il
espérait que le petit Noël ne l’oublierait pas, et il
comptait bien, tout à l’heure, placer sa paire de sabots
dans les cendres du foyer.
La messe de minuit terminée, les fidèles s’en
allèrent, impatients du réveillon, et la bande des
écoliers, toujours deux par deux et suivant le
pédagogue, sortit de l’église.
Or, sous le porche, assis sur un banc de pierre
surmonté d’une niche ogivale, un enfant était endormi,
un enfant couvert d’une robe de laine blanche, et pieds
nus, malgré la froidure. Ce n’était point un mendiant,
car sa robe était propre et neuve, et, près de lui, sur le
sol, on voyait, liés dans une serge, une équerre, une
hache, une bisaiguë, et les autres outils de l’apprenti
charpentier. Éclairé par la lueur des étoiles, son visage
aux yeux clos avait une expression de douceur divine,
et ses longs cheveux bouclés, d’un blond roux,
semblaient allumer une auréole autour de son front.
Mais ses pieds d’enfant, bleuis par le froid de cette nuit
cruelle de décembre, faisaient mal à voir.
Les écoliers, si bien vêtus et chaussés pour l’hiver,
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passèrent indifférents devant l’enfant inconnu ;
quelques-uns même, fils des plus gros notables de la
ville, jetèrent sur ce vagabond un regard où se lisait tout
le mépris des riches pour les pauvres, des gras pour les
maigres.
Mais le petit Wolff, sortant de l’église le dernier,
s’arrêta tout ému devant le bel enfant qui dormait.
– « Hélas ! se dit l’orphelin, c’est affreux ! ce
pauvre petit va sans chaussures par un temps si rude...
Mais, ce qui est encore pis, il n’a même pas, ce soir, un
soulier ou un sabot à laisser devant lui, pendant son
sommeil, afin que le petit Noël y dépose de quoi
soulager sa misère ! »
Et, emporté par son bon coeur, Wolff retira le sabot
de son pied droit, le posa devant l’enfant endormi, et,
comme il put, tantôt à cloche-pied, tantôt boitillant et
mouillant son chausson dans la neige, il retourna chez
sa tante.
– « Voyez le vaurien ! s’écria la vieille, pleine de
fureur au retour du déchaussé. Qu’as-tu fait de ton
sabot, petit misérable ? »
Le petit Wolff ne savait pas mentir, et bien qu’il
grelottât de terreur en voyant se hérisser les poils gris
sur le nez de la mégère, il essaya, tout en balbutiant, de
conter son aventure.
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Mais la vieille avare partit d’un effrayant éclat de
rire.
– « Ah ! monsieur se déchausse pour les mendiants !
Ah ! monsieur dépareille sa paire de sabots pour un va-
nu-pieds !... Voilà du nouveau, par exemple !... Eh bien,
puisqu’il en est ainsi, je vais laisser dans la cheminée le
sabot qui te reste, et le petit Noël y mettra cette nuit, je
t’en réponds, de quoi te fouetter à ton réveil... Et tu
passeras la journée de demain à l’eau et au pain sec... Et
nous verrons bien si, la prochaine fois, tu donnes encore
tes chaussures au premier vagabond venu ! »
Et la méchante femme, après avoir donné au pauvre
petit une paire de soufflets, le fit grimper dans la
soupente où se trouvait son galetas. Désespéré, l’enfant
se coucha dans l’obscurité et s’endormit bientôt sur son
oreiller trempé de larmes.
Mais, le lendemain matin, quand la vieille, réveillée
par le froid et secouée par son catarrhe, descendit dans
sa salle basse, – ô merveille ! – elle vit la grande
cheminée pleine de jouets étincelants, de sacs de
bonbons magnifiques, de richesses de toutes sortes ; et,
devant ce trésor, le sabot droit, que son neveu avait
donné au petit vagabond, se trouvait à côté du sabot
gauche, qu’elle avait mis là, cette nuit même, et où elle
se disposait à planter une poignée de verges.
Et, comme le petit Wolff, accouru aux cris de sa
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tante, s’extasiait ingénument devant les splendides
présents de Noël, voilà que de grands rires éclatèrent au
dehors. La femme et l’enfant sortirent pour savoir ce
que cela signifiait, et virent toutes les commères réunies
autour de la fontaine publique. Que se passait-il donc ?
Oh ! une chose bien plaisante et bien extraordinaire !
Les enfants de tous les richards de la ville, ceux que
leurs parents voulaient surprendre par les plus beaux
cadeaux, n’avaient trouvé que des verges dans leurs
souliers.
Alors, l’orphelin et la vieille femme, songeant à
toutes les richesses qui étaient dans leur cheminée, se
sentirent pleins d’épouvante. Mais, tout à coup, on vit
arriver M. le curé, la figure bouleversée. Au-dessus du
banc placé près de la porte de l’église, à l’endroit même
où, la veille, un enfant, vêtu d’une robe blanche et pieds
nus, malgré le grand froid, avait posé sa tête
ensommeillée, le prêtre venait de voir un cercle d’or,
incrusté dans les vieilles pierres.
Et tous se signèrent dévotement, comprenant que ce
bel enfant endormi, qui avait auprès de lui des outils de
charpentier, était Jésus de Nazareth en personne,
redevenu pour une heure tel qu’il était quand il
travaillait dans la maison de ses parents, et ils
s’inclinèrent devant ce miracle que le bon Dieu avait
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voulu faire pour récompenser la confiance et la charité
d’un enfant.
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Camille Lemonnier
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La Noël du petit joueur de violon
I
– Jean, dit à son domestique M. Cappelle de la
maison Cappelle et Cie, allez donc voir quel est ce
tapage à la porte de la rue.
– Je n’ai pas besoin de me déranger, monsieur
Cappelle, pour savoir que c’est le petit mendiant à qui
vous m’avez fait donner deux sous ce matin, répondit
Jean en regardant par la fenêtre du bureau.
– Ces mendiants ne nous laisseront donc jamais
tranquilles, s’écria M. Cappelle. Tous les ans, je donne
cent francs au bourgmestre pour les pauvres de la ville.
Dites-lui cela, Jean, de ma part, et faites-le partir.
– Attendez un peu que j’aie fini d’épousseter votre
grand fauteuil, monsieur Cappelle, et vous verrez si je
n’irai pas le lui dire. C’est incroyable comme il y a
toujours de la poussière dans votre bureau. Comment
donc ! cent francs aux pauvres de la ville ! Je lui dirai
cela, soyez tranquille, et s’il lui prend envie de
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recommencer, je lui dirai par-dessus le marché que je
n’ai pas le temps de courir du matin au soir après des
rien-du-tout, des gueux, des rats, monsieur Cappelle...
Et Jean donnait de si furieux coups de son plumeau
sur le fauteuil que les plumes se détachaient par
poignées... – Oui, monsieur Cappelle, des rats. Cent
francs par an ! vous badinez, je pense.
– Doucement, s’il vous plaît, Jean, vous allez
déchirer le cuir de mon fauteuil. J’entends de nouveau
le violon. Sortirez-vous à la fin ?
– Oui, monsieur Cappelle, fit Jean, en passant son
plumeau sous son bras. Mettez-vous seulement un peu à
la fenêtre pour entendre comment je vais l’arranger.
Puis il se planta au milieu du bureau, croisa ses bras,
et regardant son maître d’un air attendri, la tête sur le
côté, s’écria :
– Est-il Jésus Dieu possible que des rien-du-tout, des
gueux, des rats, oui, des rats, monsieur Cappelle,
viennent ennuyer jusque dans sa maison un monsieur si
honnête, et qui donne cent francs par an aux pauvres de
la ville ? Non, monsieur, cela n’est pas croyable.
Ayant ainsi parlé, Jean se dirigea lentement du côté
de la porte, les bras croisés et le nez en terre, avec de
petits hochements de tête, comme un homme qui
médite sur ce qu’il vient de dire, mais, au moment de
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sortir, il releva les yeux, et interpellant son maître :
– Ainsi donc, monsieur Cappelle, je lui dirai de
votre part... Qu’est-ce qu’il faudra dire, s’il vous plaît,
monsieur ?
– Jean ! attendez un peu, cria en ce moment une
joyeuse voix de petite fille.
Et Hélène, que tout le monde appelait Leentje dans
la maison, entra en sautillant dans le bureau de son
père. Oh ! la jolie enfant ! Elle avait dix ans, les joues
roses, les cheveux blonds, les yeux bruns, et sa grande
tresse serrée dans des noeuds de soie bleue battait son
dos, comme une gerbe d’épis tressés.
– Père, supplia-t-elle, un petit sou pour le joueur de
violon qui est devant la porte de la maison. Jean ira le
lui porter.
Mais M. Cappelle lui répondit avec humeur :
– Qu’as-tu à t’occuper de cet affreux petit drôle ?
J’en ai assez de sa manivelle.
– Ah ! père, il est si gentil, fit l’enfant en joignant
les mains, très doucement, et il joue si bien ; il n’a peut-
être plus de père, car enfin... Est-ce que tu me laisserais
aller jouer du violon aux portes des maisons, père ?
– Leentje, voilà une sotte question... Qu’y a-t-il de
commun entre nous et les pauvres gens ? Tu es la fille
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de Jacob Cappelle, de la maison Cappelle et Cie.
– La plus riche maison de la ville, Leentje, dit Jean
en crachant derrière sa main, dans le corridor.
– Eh bien, père... Tiens ! je voulais te dire quelque
chose de très raisonnable et voilà que j’ai oublié...
Attends. Ah ! je sais maintenant... Je ne voudrais jamais
que ma poupée manquât de rien tant que je serai
vivante, et pourtant je ne suis que sa maman. Voyons,
un petit sou, s’il te plaît, papa, ou je le prends sur
l’argent de mes économies.
– Tiens, voilà le sou, Leentje, mais c’est le dernier
qu’aura ce petit mendiant. À votre âge, mademoiselle,
j’étais déjà plus sérieux : je m’occupais des intérêts de
la maison, au lieu de prendre attention à des coureurs de
rue.
– Je suis pourtant bien sage, père. Je sais tous les
jours ma leçon et j’ai eu hier encore trois bons points
pour mon écriture.
– Oui, ma chérie, mais tu es pendue tout le jour à ma
poche. Un sou est un sou, et dix sous font un franc, et
un franc avec d’autres francs font au bout de l’année un
joli intérêt. Crois-tu qu’on nous donnerait comme cela
des sous à la porte des maisons si nous étions pauvres ?
Ici Jean crut devoir intervenir, et crachant encore
une fois derrière sa main, dans le corridor, il s’écria :
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– Ah bien, non, Leentje, qu’on ne nous les donnerait
pas. Un si bon monsieur et qui, tous les ans, donne cent
francs aux pauvres ! Ah bien, non, et pour ma part,
monsieur Cappelle, je vous dirais : Allez-vous-en ; nous
avons bien assez déjà de nos pauvres, auxquels nous
payons cent francs par an. Est-ce que je mendie, moi ?
Je suis domestique chez monsieur Cappelle et je
travaille. Eh bien, travaillez aussi. Voilà ce que je
dirais.
M. Cappelle haussa les épaules, et poussant du doigt
Leentje vers la porte :
– Allons, fillette, dit-il, va avec Jean. Voici la fin de
l’année et j’ai à revoir mes livres de comptes.
Ils descendirent et brusquement Jean se mit à crier
de toute la force de ses poumons :
– Hé ! Là-bas ! Hé ! Mendiant ! Garnement ! Propre
à rien !
L’archet cessa de faire grincer les cordes du violon
et un jeune garçon se leva de la marche en pierre sur
laquelle il était assis, dans l’encoignure d’une porte.
Alors Jean prit un air majestueux et la main tendue,
comme un avocat qui commence un plaidoyer :
– Monsieur Cappelle vous fait dire, de sa part, qu’il
donne cent francs par an aux pauvres de la ville et que...
– Venez, petit, venez par ici, interrompit Leentje,
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poussant à travers la porte sa jolie tête rose.
Et de la main, elle lui faisait signe d’approcher.
Le petit mendiant qui avait ôté son chapeau, en
souriant gauchement, quand Jean s’était mis à lui parler,
entra dans le grand vestibule peint en marbre blanc,
étonné, regardant la hauteur des voûtes, avec de réitérés
mouvements de tête humbles et lents pour saluer.
Jean ferma la porte, examina le garçon des pieds à la
tête et tout à coup indigné, montra Leentje et s’écria :
– Savez-vous bien à qui vous parlez ? À Leentje, la
fille de M. Cappelle. Et M. Meganck, le notaire lui-
même, n’est pas plus riche que M. Cappelle, quoique
son cocher ait un frac avec de l’argent dessus.
Mais l’enfant avait posé le doigt sur les haillons du
musicien :
– N’ayez pas peur, dit-elle, et répondez-moi. Vous
n’avez plus de père, petit ?
Il fixait à présent les yeux sur la pointe de ses
pauvres vieux souliers, haussant les épaules,
doucement, pour montrer qu’il ne comprenait pas ; puis
par contenance, un poing sur sa hanche, il se mit à
siffler dans ses dents, d’un air à la fois timide et résolu.
– Bon ! c’est un sourd-muet, s’exclama Jean. J’ai vu
ça de suite. Voyons, répondez. N’est-ce pas que vous
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êtes sourd-muet ?
– Comment voulez-vous qu’il soit sourd-muet, Jean,
puisqu’il chantait hier en jouant du violon ?
Alors le jeune garçon mit son instrument sous son
menton et ouvrit la bouche comme s’il s’apprêtait à
chanter ; mais Leentje posa la main sur l’archet et lui
dit :
– Moi, j’aime le violon, mais mon papa ne l’aime
pas. Je vous ai demandé si vous n’aviez plus de papa ?
Est-ce que vous ne m’avez pas compris ?
Il leva sur Leentje deux beaux grands yeux noirs,
doux comme du velours, et haussa de nouveau ses
épaules ; mais cette fois un triste sourire plissait le coin
de sa petite bouche bien formée.
– Ah ! s’écria tout à coup Leentje gaiement, en
frappant ses mains l’une dans l’autre, il veut dire qu’il
n’est pas du pays. D’où viendrait-il, Jean ?
Jean fit alors le tour du jeune garçon, les mains
derrière le dos, levant et abaissant son long nez de
travers pour mieux voir les habits du petit mendiant, et
une grimace dédaigneuse plissait le bas de sa grosse
figure bien nourrie.
– Tenez, lui dit Leentje, j’ai demandé à mon père un
sou que voici et j’y joins trois sous qui m’appartiennent.
Cela vous fait quatre sous pour vous acheter un gâteau,
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car c’est la Noël ce soir. J’ai bien encore vingt sous
dans ma tirelire, mais j’ai promis de les donner à la
vieille Catherine. Amusez-vous bien : une autre fois je
vous montrerai ma poupée. Vous ne la connaissez pas ?
Elle a coûté vingt francs. C’est une poupée très jolie.
Et Leentje mit ses quatre sous dans les doigts du
jeune garçon. Il eut un beau geste reconnaissant, et de la
main dans laquelle Leentje avait glissé les sous, il
frappa sa poitrine avec tant de vivacité qu’elle le
regarda pour savoir s’il ne s’était pas fait de mal. Il
baissa aussitôt les yeux et une grosse larme coula sur
ses joues pâles, tandis qu’il portait son argent à sa
bouche et le baisait religieusement.
– Il poverello ! cria-t-il tout à coup d’une seule voix,
avec une grande énergie.
Et glissant très vite son violon sous son menton, il
posa l’archet sur les cordes et ouvrit la bouche, en
regardant en l’air, la tête sur l’épaule.
– Leentje ! Leentje ! cria une voix dans l’escalier.
Et Mina, la bonne, parut dans le corridor, tout
essoufflée.
– Que faites-vous ici, Leentje ? Je vous cherche
dans toute la maison. Est-il permis de faire courir ainsi
les gens ! Dieu du ciel ! Mon corset vient de craquer. Je
serai obligée de remettre une agrafe.
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Mais elle, toute à son admiration :
– Voyez, Mina, quel gentil petit garçon ! C’est le
même qui nous a suivies dimanche quand nous sommes
allées, Nelle et moi, à la boutique de M. Pouffs, le
marchand de volailles, car vous étiez retournée ce jour-
là chez vos parents, Mina. Il jouait du violon en nous
suivant. Nelle a voulu le chasser en lui montrant son
poing, mais il n’a pas eu peur de Nelle, et seulement il a
mis son violon sous son bras. Ne trouvez-vous pas qu’il
est bien gentil, Mina ?
– Comment pouvez-vous trouver gentil un affreux
petit garçon sale, noir, mal lavé et qui porte les cheveux
si longs, Leentje ? Je n’ai jamais rien vu de plus laid
que ce vilain petit singe, et vous feriez mieux de ne pas
m’exposer à prendre un rhume en vous attendant.
– Mina ! Mina ! pourquoi dites-vous du mal de mon
petit mendiant après l’avoir trouvé si gentil hier au soir,
car je vous ai donné hier une pièce neuve de cinquante
centimes pour la lui remettre, et vous êtes remontée en
disant que vous n’aviez jamais vu un plus doux ni plus
joli mouton.
– Bon, Leentje, ce que je vous en dis aujourd’hui est
pour vous mettre un peu en colère contre moi. C’est un
doux mouton, voilà.
– Un doux et un joli mouton, Mina.
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– Oui, tout ce que vous voudrez, Leentje, un doux et
joli mouton. Êtes-vous contente ? Je sais très bien que
vous m’avez donné une jolie pièce de cinquante
centimes toute neuve, avec la tête du roi Léopold
dessus. Oui, je la vois encore d’ici.
Elle toussait en parlant, un peu gênée, car elle l’avait
gardée pour elle.
Et Mina était, en effet, descendue la veille pour
remettre la pièce au jeune garçon ; mais au moment
d’ouvrir la porte, elle avait vu le fils du sacristain
Klokke à genoux dans la neige et cherchant à regarder
par la fenêtre de la cave. Et Klokke, qui était jaloux, lui
avait dit :
– Pourquoi venez-vous à la porte, Mina ? Est-ce que
vous m’avez entendu frapper contre la vitre ? J’ai
pourtant frappé bien doucement. Je suis sûr que
quelqu’un a rendez-vous à cette heure avec vous. Est-ce
le gros Luppe, le Crollé, ou Metten, le cocher de M.
Meganek ? Dites-le-moi, Mina, ou je vous pince.
– Qu’est-ce que vous me chantez là ? s’était écriée
la grosse petite bonne. Vous êtes toujours planté devant
le carreau pour savoir ce que je fais. Klokke ! c’est fini.
Je ne veux plus rien avoir pour vous. Mariez-vous
ailleurs. J’en ai assez de toutes vos raisons. Qu’est-ce
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que vous dites ?
– Eh bien, si c’est comme cela, je m’en vais. J’en ai
assez de tous les museaux que je vois tourner par ici.
Vous avez beau dire, je pars pour ne plus revenir.
– Je ne dis rien.
– Non, non, c’est inutile. Nous irons chacun de notre
côté. J’en connais qui vous valent bien, et il n’y a que le
choix qui m’embarrasse. Votre amie Justine...
– Eh bien ! prenez Justine : je vous l’abandonne,
avec son cou sur le côté et son air de n’y pas toucher.
Votre ami Dirk...
– Prenez Dirk. Voilà un joli mufle. Sans compter
qu’il boit tout son mois en un jour. Il y a bien de quoi
faire la fière !
– Vous me rendrez mon mouchoir et mon gant, s’il
vous plaît, avant dimanche, car je ne veux plus que
vous ayez rien à moi.
– Ni moi non plus. Vous me rendrez le cent
d’aiguilles et le petit pot de pommade.
– Le petit pot de pommade ! Il y a beau temps qu’il
n’y en a plus, de la pommade, dans votre petit pot.
Allez, ne me retenez pas plus longtemps. Je suis bien
sotte de vouloir encore causer avec vous.
– Eh bien ! gardez le petit pot, Mina, en souvenir de
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moi, et s’il vous en faut encore un...
– Je ne vous connais plus.
– Hein ?
– Bonsoir.
– Voyons, Mina, est-ce moi que vous attendiez, ou
un autre ?
– Rien...
– Dites-moi si tout est fini entre nous ?
– Bonsoir.
– Ah ! Mina, le pauvre Klokke a-t-il mérité d’être
aussi durement traité ?
– Prenez Justine.
– Ce sont là des histoires, ma petite Mina ; je n’ai
rien pour Justine.
– Il n’y a que le choix qui vous embarrasse.
– J’étais venu avec l’intention de vous donner...
– Hein ?
– Mais c’est inutile, puisque tout est rompu.
– Dites toujours.
– Non, cela ne sert à rien.
– Voyons un peu.
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– À quoi bon ?
– C’est pour voir.
– Ce sera pour une autre.
– Alors, bonsoir.
– Mina, dites-moi pourquoi vous êtes venue à la
porte et je vous dirai...
– Ah ! Klokke, vous ne méritez pas qu’on vous
aime. Qu’est-ce que c’est que vous me donnez ?
– Mina, je vous apportais une petite broche en jais.
– Montrez un peu pour voir. Mon petit Klokke, c’est
très gentil d’avoir pensé à votre Mina. On voit bien
l’amitié que les gens ont pour quelqu’un aux cadeaux
qu’ils lui font.
– Maintenant, Mina, nous ne nous quitterons plus.
Dites-moi pourquoi vous avez ouvert la porte ?
– Ah ! Klokke, c’est pour cet affreux mendiant qui
jouait tantôt du violon devant la maison. Où est-il ?
L’avez-vous vu partir ?
– Le voilà qui tourne le coin de la rue.
– Leentje m’a donné de l’argent pour lui.
– Hem ! hem !
– Pourquoi faites-vous hem ! hem ! Klokke ?
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– C’est que si j’étais à votre place, Mina...
– Que feriez-vous à ma place ?
– Je sais bien ce que je ferais. Les mendiants sont
assez riches comme cela.
– N’en dites rien à personne, Klokke. Nous le
mettrons avec les autres pour le jour de notre mariage.
– Ah ! Mina, il y aura toujours du pain sur la
planche avec une femme comme vous.
Et voilà comment il se fait que le petit mendiant
n’eut pas la jolie pièce que Leentje avait donnée pour
lui à la bonne amie de Klokke, le fils du sacristain.
Mais la fine Mina n’avait garde d’en rien laisser
paraître et elle faisait à présent semblant de se rappeler
très bien qu’elle la lui avait donnée.
– C’est égal, Leentje, dit-elle, vous feriez mieux de
ne pas vous occuper de ces petits traîneurs de pavé. Ce
sont tous des fripons et des fils du diable. J’en ai vu
comme cela pas mal à Bruxelles, quand j’étais en
service chez M. Schoreels, le ferblantier, et j’entendais
dire autour de moi qu’ils venaient de si loin que c’était
au moins de Macaroni ou d’Italie, je ne sais plus au
juste, mais c’est quelque chose comme cela.
– Mina ! Mina ! C’est donc plus loin que Bruxelles.
Ah ! pauvre petit garçon ! Je lui garderai certainement
un morceau du gâteau de Noël.
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– Voilà votre père qui vous appelle. Rentrez vite, de
peur qu’il ne vous trouve encore dans le vestibule.
– Bonsoir, petit mendiant, dit alors l’enfant, en
faisant aller ses mignonnes mains ; maman m’a appris à
prier Dieu pour les pauvres. Je dirai dimanche à la
messe une prière pour que vous soyez toujours un gentil
petit garçon.
Alors Jean, redevenu hautain, le bourra dans les
épaules.
– Allons, sortez d’ici. M. Cappelle vous fait dire de
sa part qu’il donne tous les ans cent francs aux pauvres
de la ville.
– Vous êtes bien dur, Jean, dit Leentje.
– Qui ça ? Moi, dur, Leentje ? On m’a toujours dit
que j’avais un coeur de poulet.
– Vous le rudoyez.
– Le rudoyer ! moi ! Sortirez-vous à la fin, vilain
rat ?
Le petit mendiant regarda l’argent qu’il avait dans la
main, murmura quelques mots que personne ne comprit
et gagna la rue. Au moment de sortir, il leva ses yeux
noirs sur Jean, avec colère.
– Allez ! allez ! lui cria Jean, je me moque de vos
grands yeux. Vous ne pouvez rien contre moi. Je suis
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ici dans un bon service où je ne manque de rien et où je
gagne de bon argent. Propre à rien ! Brigand !
Et la porte se ferma.
II
Le petit joueur de violon remit son chapeau sur sa
tête, serra autour de ses reins le vieux manteau bleu
qu’une corde attachait à son corps et se mit à remonter
la rue en frappant ses pieds gelés sur le pavé plein de
neige.
Le soir tombait et le long des façades les vitres
s’éclairaient l’une après l’autre. Des lampes brillaient
sur les tables. De temps en temps, une fenêtre s’ouvrait
sur la lumière chaude des chambres ; un homme ou une
femme se penchait, fermait les volets. Les vitrines des
boutiques, scintillantes de givre, étalaient des
arabesques, légères comme des dentelles, sur lesquelles
dansait l’ombre des brosses, des torchons, des paquets
de chandelles et des nattes en paille qui pendaient à
l’étalage. On voyait les boutiquiers aller et venir avec
empressement derrière leur comptoir, en riant, parce
que les gros sous pleuvaient ce soir-là dans leur tiroir,
29
et les chalands tapaient leurs sabots à terre pour se
réchauffer, en attendant leur tour d’être servis.
La vitrine du marchand de vin était une vraie
merveille ; le malin compère avait rangé l’une à côté de
l’autre, sur les planches, toute une armée de bouteilles,
renfermant de belles liqueurs roses, brunes, jaunes et
violettes que la lumière de la lampe faisait miroiter
comme des topazes, des rubis, des améthystes et des
saphirs. Et sur le trottoir, la neige se colorait de feux qui
reflétaient la nuance des liqueurs dans les bouteilles.
Près de là, le charcutier avait pendu à sa fenêtre de
longs chapelets de saucissons, enguirlandés de fleurs en
papier d’or, et de la belle saucisse luisante tournait en
rond sur une assiette, à côté d’un grand foie de porc
dont le brave homme était en train de couper une
tranche.
L’enfant poussa la porte qui se mit à carillonner, et
du doigt montra le foie.
– Qu’est-ce que c’est, mon petit bonhomme ? lui dit
le marchand. Je veux bien vous donner une tranche de
foie, mais il faut me la payer.
Et en même temps il frottait plusieurs fois de suite
son pouce contre son index pour donner plus de poids à
ses paroles.
L’enfant tira de sa poche un de ses sous et le mit sur
30
le comptoir, en passant sa main dessus, de crainte que
l’homme ne le prit avant de l’avoir servi. Le grand
couteau luisant plongea alors dans le foie et une tranche
s’en détacha ; puis le petit mendiant ôta sa main de
dessus le sou et s’en alla, emportant sa marchandise. Il
avait grand’faim, il mordait dans la tranche à belles
dents, et en un instant il n’en resta plus rien. Il glissa
alors sa main dans sa poche pour voir s’il avait encore
ses autres sous et continua son chemin.
Le pâtissier avait imaginé pour la Noël une montre
extraordinaire. Des cramiques étalaient leurs dos bruns
piqués de raisins, laissant sortir par places la miche
dorée ; et une pièce montée, superbe, avait la forme
d’une tour. Cette tour, dont la base était en pâte de
pouding, étageait trois rangs de galeries circulaires ; en
haut de la dernière, parmi les fruits confits qui brillaient
sur le sucre de la croûte glacée, une petite femme en
jupe blanche, posée sur l’orteil du pied gauche, haussait
en l’air sa jambe droite en ouvrant les bras comme si
elle allait s’envoler. Puis des meringues soulevaient,
non loin de la tour, leur écume figée au milieu de
laquelle deux cerises et une prune semblaient des îlots
battus par les flots. Contre la vitre, de grandes couques
hérissées de drapeaux en soie rouge et bleue et de
plumes frisées posaient debout, à côté d’hommes en
spikelaus et en biscuit, qui avaient l’air de dire bonjour
aux passants. Il y avait aussi des assiettes remplies de
31
dragées, de pralines au chocolat, de fondants, de sucres
de couleur, de caramels, mais la plus belle chose était
certainement la tour aux trois étages, à cause de sa
hauteur et de ses fruits.
Le petit vagabond s’arrêta longtemps devant ces
merveilles, n’ayant jamais rien vu d’aussi beau. Il se
baissait, se haussait, se penchait à droite, se penchait à
gauche, faisait avec son haleine des trous dans le givre
des vitres, pour mieux voir. Et tantôt il sautait sur une
jambe tantôt sur l’autre, frappant ses vieilles semelles
sur le trottoir et chantant entre ses dents un air de son
pays. Doucement il passa le bout de sa langue sur la
vitre et lécha le givre à petits coups, croyant lécher les
confitures.
Le pâtissier s’aperçoit tout à coup qu’il y a
quelqu’un derrière sa vitrine et il fait un geste de colère.
Le petit joueur se sauve alors ; mais le boulanger, lui
aussi, a fait de grands hommes en spikelaus, des
cramiques de fine farine, des couques en forme
d’oiseau, avec des plumes et des drapeaux. Et l’enfant
s’arrête de nouveau, regarde ces belles choses avec le
désir d’en manger.
Il n’a pris, depuis le matin, pour toute nourriture,
qu’un petit pain de deux sous et une tranche de foie. À
la fin il se décide, pousse la porte vitrée du maître
mitron, montre du doigt les bonshommes qui sont à la
32
vitrine, et parmi ceux-là le plus beau. Mais la
boulangère appuie le pouce de sa main droite sur la
paume de sa main gauche, l’avertissant ainsi qu’il doit
avant tout payer. Il tire son sou et le pose sur le
comptoir.
La méchante femme hausse alors les épaules et lui
dit d’une voix aigre :
– Avez-vous pensé vraiment, petit drôle, que vous
auriez ce grand bonhomme pour un sou ?
Puis elle prend le sou, le tourne dans ses doigts et lui
donne un petit pain blanc, le plus sec de la fournée.
Comme c’est bon, du pain ! Il l’avale en quelques
coups de dents et porte ensuite sa main à sa bouche
pour y ramasser les miettes roulées dans les coins.
III
Constamment la sonnette des marchands carillonne
ses drelin drelin ; car de riches et pauvres vont à la
boutique, ce soir-là, pour acheter les cadeaux de Noël.
Les ménagères passent en courant, la tête baissée sur la
poitrine, les mains pelotonnées dans leur tablier, à cause
de la bise qui rougit le nez et les doigts : et l’une tient
33
dans les bras un cramique qui répand derrière elle une
bonne odeur de pâte aux oeufs, l’autre porte à son
poignet un cabas d’où sortent des goulots de bouteilles.
Des petits garçons et des petites filles passent aussi,
chargés de provisions, et quelques-uns s’arrêtent pour
ouvrir les paquets et prendre délicatement un bonbon,
un morceau de sucre, un macaron.
De vieilles femmes, enveloppées de manteaux et le
capuchon sur les yeux, sortent de l’église en
marmottant entre leurs dents, qui claquent de froid, et il
y en a qui tiennent à la main une chaufferette par les
trous de laquelle le vent fait pétiller la braise.
Le petit musicien voit briller dans la noire église les
hautes fenêtres en forme de trèfle ; la porte étant restée
ouverte, un flot de lumière se répand sur le parvis,
jusqu’à ses pieds, avec une tiède odeur d’encens. Il
pénètre sous les voûtes jaunies par le reflet des cierges,
et se dirige vers le poêle où se meurt un petit feu de
houille. Il tend avidement ses mains et ses pieds vers la
fonte brûlante : il passe ensuite ses mains sur ses
jambes et sur ses bras pour les imprégner de la chaleur
du poêle, et une douce action de grâces s’élève de son
coeur pour remercier le Sauveur qui, aux approches de
la grande nuit de Noël, lui donne du feu pour se
réchauffer.
L’église est silencieuse : on n’entend dans les nefs
34
muettes que le grincement des chaises sur les dalles
bleues, le pas du sacristain dans le choeur, et le
claquement des sabots, lorsque les vieilles femmes en
manteau noir se dirigent du côté du bénitier afin d’y
tremper leurs doigts avant de sortir. Et de temps à autre
une d’entre elles s’arrête près du poêle et ouvre au feu
ses petites mains sèches, en regardant de côté avec
défiance le jeune vagabond. Il sent alors glisser dans
son sang une chaude langueur ; sa tête retombe sur sa
poitrine ; il s’affaisse dans son vieux manteau troué
dont il s’est fait un oreiller. Une voix irritée éclate tout
à coup à son oreille. C’est le sacristain qui lui fait signe
de partir. Il se lève, regarde fièrement cet homme qui le
chasse, ramasse son violon et s’en va, lentement, en
boitant, car ses pieds ont gonflé dans les vieilles
bandelettes de cuir qui retiennent ses souliers à ses
jambes. Il ouvre la porte, et la bise glacée le frappe de
nouveau au visage.
Alors le jeune garçon se parle ainsi à lui-même :
– Francesco, mon pauvre Francesco, pourquoi as-tu
quitté la montagne ? Tu avais une mère à la montagne
et tu l’as quittée. Où sont les autres, ceux qui m’ont
précédé dans mon tour du monde ? Paolo est mort dans
la campagne, pendant qu’il faisait chaud encore et que
les arbres étaient verts. Il a bien du bonheur, Paolo ! Un
jour, quand il gèle et qu’on n’a plus la force de
35
marcher, on regarde derrière soi et l’on cherche de quel
côté du ciel est la montagne. C’est alors, mon
Francesco, que le chemin paraît long et l’on se dit
qu’on n’arrivera jamais. J’ai perdu en chemin Paolo, et
Pietro aussi, mon cher Pietro, plus jeune que moi de
deux ans, et les autres m’ont quitté en me disant : Bon
voyage. Buppo était le plus grand, mais il toussait. Que
sera-t-il arrivé de lui et des autres ? Bonjour, Buppo,
Paolo, Pietro et les autres. Ce sera tantôt la nuit de
Noël ; il y a fête dans le ciel et ceux de la montagne
sont descendus vers Naples. Tous les ans, à la Noël,
nous allions à Naples, avec les cornemuses et les
violons, et les gens nous donnaient de la galette, du
fromage, des fruits ou de petites pièces de monnaie,
tout le long du chemin. Naples ! Naples ! Et tout le long
du chemin, il y avait des crèches avec l’âne, les mages
et notre Sauveur, devant lesquelles ronflaient les
cornemuses et chantaient les hommes de la plaine. Chez
les hommes d’ici il n’y a point de crèches et les mains
ne jettent que du cuivre rouge. Ma mère me disait :
« Francesco, tu es le dernier de mes entrailles et je te
vois partir avec douleur. Mais on est riche où tu vas :
voilà pourquoi je ne veux pas te retenir. Dieu soit avec
toi ! Quand tu reviendras, je pourrai mourir. Va donc,
mon cher enfant. » Puis elle m’a donné ce violon et elle
est venue avec les autres mères jusqu’aux montagnes
qui paraissent bleues quand on les voit de loin. Ensuite
36
elles sont restées les bras tendus, et quand le soir est
venu, nous avons joué de la cornemuse et du violon,
afin qu’elles pussent encore nous entendre. Et
maintenant, je reviens, mais plus pauvre que lorsque je
suis parti, car je n’ai plus d’espérance.
En ce moment il entendit à quelques pas de lui trois
petits garçons qui chantaient à la porte d’une maison, et
l’un d’eux tenait au bout d’un bâton une lanterne où
brûlait une chandelle. C’étaient des enfants de la
campagne, en sabots, avec des écharpes sur la tête, et ils
chantaient des complaintes de Noël pour gagner
quelques sous. Le plus grand se haussait sur la pointe
des pieds et chantait à travers le trou de la serrure, afin
qu’on l’entendît mieux de l’intérieur ; le second
chantait en tournant sur lui-même, les mains dans les
poches, et l’on voyait sa bouche large ouverte, car il
criait de toutes ses forces ; le troisième criait aussi, mais
il s’interrompait à tout moment pour renifler car son
nez coulait, et il se remettait à crier avec une telle force
que sa voix semblait devoir se briser. Et tantôt l’un,
tantôt l’autre disait : « Plus fort », pendant que celui qui
avait le nez à la serrure tapait de petits coups du bout de
son sabot contre la porte : alors ils se mettaient à crier
tous les trois comme des diables. Et leur chanson était à
l’unisson ; mais l’un avait déjà fini quand l’autre
37
commençait, et le dernier courait toujours après le
premier, sans pouvoir l’atteindre. La petite chandelle
tremblante éclairait leurs nez rouges et faisait danser
leur ombre derrière eux jusqu’au bout de la rue : et eux-
mêmes dansaient à la dernière note de la chanson, en
sautant et en retombant sur le plat de leurs sabots, sans
rire. Et voici ce que disait leur chanson :
– Noël ! ils sont venus, les petits – Les petits et les
plus petits encore – Dire bonjour à l’âne du Seigneur –
De Notre Seigneur Jésus-Christ. – Il y a du foin et des
navets cuits – Des carottes et du pain bénit. – Mangez,
les gens, les bêtes aussi, – Koekebakken et pain cuit. –
Noël ! Noël ! Amen !
– Noël ! baas ! dirent les rois. – Du foin pour nos
trois chevaux, – Mais pour nous des koekebakken –
Lesquels nos dents couperont. – S’il en reste un tout
petit morceau, – Mettez de côté pour les cochons. –
Mangez, les gens, les bêtes aussi, – Koekebakken et
pain cuit. – Noël ! Noël ! Amen !
– Pour chandelle une petite étoile – Montre là où
dort Notre Seigneur – Dans son maillot cousu de fil
blanc. – Sur la paille qui est dans la crèche, – Il dort, le
joli petit mouton. – Blokke kloppen1 – S’il s’éveille,
1
Les sabots cognent.
38
c’est pour mourir. – Mangez, les gens, les bêtes aussi, –
Koekebakken et pain cuit. – Noël ! Noël ! Amen !
– Car il mourra pour nous sauver de l’enfer, – Jésus-
Christ, le fils de notre chère Dame. – Les petits et les
plus petits encore – Auront le cramique et du beurre en
paradis – Avec de la bonne musique de violon. –
Mangez, les gens, les bêtes aussi, – Koekebakken et
pain cuit. – Noël ! Noël ! Amen !
– Oh ! baas, Si vous êtes contents des petits enfants,
– Donnez-leur, par amour de Christus, – De l’argent
pour acheter des couques – Des couques avec des
prientjes1 dessus. – Blokke kloppen. Nous ôterons nos
sabots pour y faire coucher le chat. – Mangez, les gens,
les bêtes aussi, – Koekebakken et pain cuit. – Noël !
Noël ! Amen !
Les trois petits garçons allaient recommencer pour
la troisième fois leur complainte quand ils entendirent
tout à coup jouer du violon à côté d’eux : c’était
Francesco qui, humble et souriant, les accompagnait, et
du pied il battait la mesure pour tâcher d’être d’accord
avec eux. Ils cessèrent alors de chanter, et le plus grand
mit son poing sous le nez de Francesco en lui disant :
1
Petites figures de plâtre que les boulangers flamands mettent sur
leurs pâtisseries de Noël.
39
– Nous ne voulons partager notre argent avec
personne.
Ainsi chassé, il s’en va, de rue en rue, jouant à la
porte des maisons et devant les boutiques, mais l’archet
glisse à peine sur les cordes, car les crins en sont gelés.
Où passera-t-il la nuit ? Au fond d’une cour sombre,
sous un hangar, une charrette de paille est remisée. Il
pénètre doucement dans le hangar et soulève la paille
pour se glisser dessous. Un chien sort en ce moment de
sa niche et fait entendre des aboiements furieux. Il
revient sur ses pas et se dirige vers cette maison où la
charité, la grâce et la douceur lui sont apparues sous les
traits de Leentje ! Voici, en effet, la belle maison
blanche avec sa grande porte peinte en chêne sur
laquelle les poignées de bronze imitent des têtes de
lions, et un peu au-dessus, dans le panneau de gauche,
une superbe plaque de cuivre reluisante étale le nom de
CAPPELLE et Cie, gravé en grosses lettres. Il regarde les
fenêtres partout closes, et il y en a trois au premier
étage qui sont éclairées.
Qui donc est encore éveillé dans la maison ? Les
sons d’un piano, comme une musique de paradis,
s’échappent par les fentes des volets, et bientôt une
petite voix d’or s’élève dans le silence de la nuit. Cette
voix lui rappelle le murmure avec lequel sa mère le
berçait, les chants des petits enfants de la montagne, le
40
vent dans les arbres, mille choses tendres et lointaines.
Puis la voix cesse, mais il l’entend longtemps encore,
comme un chant de Noël, au fond de son coeur.
Des portes s’ouvrent dans la rue et il en sort des
ombres qui marchent rapidement ; quelques-unes
balancent à la main de petites lanternes qui rougissent
la neige, car les réverbères de la ville sont éteints.
Toutes ces petites lanternes se dirigent du même côté, là
où la cloche sonne pour la messe de minuit. La porte de
la maison Cappelle et Cie s’ouvre aussi et une joyeuse
lumière se répand au-dehors : des hommes et des
femmes, chaudement vêtus, serrent la main au maître de
la maison, et une petite voix, celle qui a chanté, leur
jette le bonsoir ; puis la compagnie se sépare en riant, la
porte se referme et les fenêtres où brillait l’éclat des
lampes, une à une s’obscurcissent. Ah ! M. Cappelle a
voulu fêter le réveillon et il a bien fait les choses : on a
bu du thé, du vin chaud et du punch ; la table est encore
remplie de beaux pâtés et de belles tartes dans lesquels
le couteau a taillé de grandes brèches. Mina déshabille
Leentje et la couche dans des draps chauds, après
l’avoir embrassée ; et au moment de s’endormir,
Leentje tourne la tête du côté de son arbre de Noël,
qu’elle a fait monter dans la chambre, avec la poupée,
les étuis, les boîtes à ouvrages et les cornets de dragées.
Alors la lumière qui danse au haut de la maison sur le
rideau de Leentje, comme une étoile dans le brouillard,
41
s’éteint à son tour, et l’obscurité enveloppe le doux
sommeil de la fille de M. Cappelle.
IV
Ah ! qu’ils sont gais, les petits flocons de neige,
lorsque, pareils à des papillons d’hiver bondissant sur le
tremplin de la bise, ils montent, descendent, montent
encore et qu’un enfant passe, à travers la fenêtre
entr’ouverte, sa main dodue pour les saisir ! Qu’ils sont
gais pour tout autre que le pauvre Francesco, dans cette
nuit glacée de Noël ! De grosses larmes roulent au bord
de ses yeux, tandis qu’il souffle son haleine sur le bout
de ses doigts. Le monde est bien dur ! Que va-t-il faire
maintenant ? Il voit dans l’ombre une porte profonde
dont la neige n’a pas recouvert le seuil ; il y va. Tenez,
le voilà qui s’assied, après avoir eu soin de tirer son
manteau sous lui ; et son menton sur ses genoux, il
s’endort.
Tout à coup il lui semble que la terre s’est dérobée
sous ses pieds. Est-ce lui qui monte ? Est-ce la terre qui
descend ? Qu’importe ! ce qui se découvre à ses yeux
est bien plus beau que la terre. Et tout de suite il sent
une odeur délicieuse, comme celle qui sortait de la cave
42
du pâtissier. L’air est embaumé de vanille, de safran, de
cannelle, de citron, et un petit vent chaud répand ces
bonnes odeurs au loin. Dieu ! qu’elles sont enivrantes !
Il les sent couler dans ses veines comme le jus des fruits
mûrs.
De magnifiques campagnes s’étendent à présent
devant lui, avec des tons de pourpre, d’émeraude et de
turquoise, jusqu’aux horizons de montagnes qui
dentellent l’azur du ciel. Et un abricot, étincelant
comme un soleil, répand sa lumière sur les gelées, les
sirops et les crèmes du paysage. Jamais le vrai soleil ne
lui a paru à la fois si brillant et si humide !
« Seigneur ! Seigneur ! que tout cela est bon et qu’il
fait doux de vivre ! » Ainsi se parle Francesco, car il
vient de prendre un bain dans la crème et il a mangé
trois îles coup sur coup.
Puis une montagne en caramel se dresse devant lui,
surmontée de la même tour qu’il a vue chez le pâtissier.
Qui donc habite la tour ? Ce ne peut être qu’une fée, et
la fée sans doute est la reine du pays qu’il vient de
parcourir.
Mais comment pénétrer dans la muette et splendide
tour ? Il cherche en vain la sonnette. Toc, toc ! fait-il
enfin. Et une voix, douce comme de la confiture, lui
répond du fond de la tour : Entrez.
43
Il entre.
De grands escaliers en sucre montent d’une galerie
de pouding vers une galerie de nougat. Toc, toc ! fait-il
encore. Et la même voix répond : Plus haut.
Toujours frappant, il arrive à la dernière galerie, qui
est en biscuit aux amandes, après avoir passé par toute
sorte de merveilles ; et tout à coup il se trouve en
présence de la petite danseuse du pâtissier. Elle lui
sourit très gentiment et lui dit :
– Je t’attendais, mon petit Francesco.
À vrai dire, elle n’était plus posée sur la pointe de
son orteil, la jambe droite levée, comme il l’avait
aperçue la première fois, au haut de la tour, chez le
pâtissier. Non, elle était debout sur ses deux pieds et lui
tendait la main, à présent.
Jamais Francesco n’avait vu une si jolie personne, ni
plus mignonne, ni plus potelée, ni mieux faite, et elle
était tout en sucre, avec des couleurs éclatantes qui la
rendaient encore plus à son goût. Oh ! c’était de bon
sucre, allez ! et si appétissant que Francesco, qui ne
savait que répondre à la jolie personne, se mit à lui
lécher le cou, sous ses cheveux blond-cendré.
D’où vient qu’il pensa tout à coup que cette jolie
créature était la même que celle qui lui avait fait la
charité, tandis qu’il se trouvait encore sur la terre ? Et
44
comme si la petite danseuse eût compris ce qui se
passait en lui, elle lui dit :
– Oui, c’est bien moi. Voici ma main : épousons-
nous. Mon royaume sera aussi le tien.
Alors, Francesco mit sa main dans la sienne et ils
furent mariés.
Le bel abricot couleur de soleil s’obscurcit en ce
moment : aussitôt une teinte crépusculaire revêtit la
crête des monts, et la plaine entière se couvrit d’une
couche glacée de confitures aux lueurs sombres.
– Voici la nuit, Francesco, lui dit la petite fille en
sucre, nous allons nous séparer.
Et Francesco la vit fondre lentement, comme une
étoile dans les clartés croissantes du matin, et la tour se
fondit, et les montagnes se fondirent et les paysages se
mirent à fondre aussi pendant que lui-même se sentait
fondre, fondre toujours un peu plus.
Jusqu’à ce que...
Le matin la servante de la maison, en ouvrant la
porte pour aller chez le boulanger, trouva sur le seuil un
petit cadavre glacé.
– Chut ! ne le réveillons pas. Il est parti, le pauvre
Francesco, sur l’aile du rêve à travers la nuit de Noël.
45
Guy de Maupassant
46
Conte de Noël
Le docteur Bonenfant cherchait dans sa mémoire,
répétant à mi-voix : « Un souvenir de Noël ?... Un
souvenir de Noël ?... »
Et tout à coup, il s’écria :
– Mais si, j’en ai un, et un bien étrange encore ;
c’est une histoire fantastique. J’ai vu un miracle ! Oui,
Mesdames, un miracle, la nuit de Noël.
Cela vous étonne de m’entendre parler ainsi, moi
qui ne crois guère à rien. Et pourtant j’ai vu un
miracle ! Je l’ai vu, fis-je, vu, de mes propres yeux vu,
ce qui s’appelle vu.
En ai-je été fort surpris ? non pas ; car si je ne crois
point à vos croyances, je crois à la foi, et je sais qu’elle
transporte les montagnes. Je pourrais citer bien des
exemples ; mais je vous indignerais et je m’exposerais
aussi à amoindrir l’effet de mon histoire.
Je vous avouerai d’abord que si je n’ai pas été
convaincu et converti par ce que j’ai vu, j’ai été du
moins fort ému, et je vais tâcher de vous dire la chose
naïvement, comme si j’avais une crédulité d’Auvergnat.
47
J’étais alors médecin de campagne, habitant le
bourg de Rolleville, en pleine Normandie.
L’hiver, cette année-là, fut terrible. Dès la fin de
novembre, les neiges arrivèrent après une semaine de
gelées. On voyait de loin les gros nuages venir du nord ;
et la blanche descente des flocons commença.
En une nuit, toute la plaine fut ensevelie.
Les fermes, isolées dans leurs cours carrées, derrière
leurs rideaux de grands arbres poudrés de frimas,
semblaient s’endormir sous l’accumulation de cette
mousse épaisse et légère.
Aucun bruit ne traversait plus la campagne
immobile. Seuls les corbeaux, par bandes, décrivaient
de longs festons dans le ciel, cherchant leur vie
inutilement, s’abattant tous ensemble sur les champs
livides et piquant la neige de leurs grands becs.
On n’entendait rien que le glissement vague et
continu de cette poussière gelée tombant toujours.
Cela dura huit jours pleins, puis l’avalanche s’arrêta.
La terre avait sur le dos un manteau épais de cinq pieds.
Et, pendant trois semaines ensuite, un ciel, clair
comme un cristal bleu le jour, et, la nuit, tout semé
d’étoiles qu’on aurait crues de givre, tant le vaste
espace était rigoureux, s’étendit sur la nappe unie, dure
et luisante des neiges.
48
La plaine, les haies, les ormes des clôtures, tout
semblait mort, tué par le froid. Ni hommes ni bêtes ne
sortaient plus ; seules les cheminées des chaumières en
chemise blanche révélaient la vie cachée, par les minces
filets de fumée qui montaient droit dans l’air glacial.
De temps en temps on entendait craquer les arbres,
comme si leurs membres de bois se fussent brisés sous
l’écorce ; et, parfois, une grosse branche se détachait et
tombait, l’invincible gelée pétrifiant la sève et cassant
les fibres.
Les habitations semées çà et là par les champs
semblaient éloignées de cent lieues les unes des autres.
On vivait comme on pouvait. Seul, j’essayais d’aller
voir mes clients les plus proches, m’exposant sans cesse
à rester enseveli dans quelque creux.
Je m’aperçus bientôt qu’une terreur mystérieuse
planait sur le pays. Un tel fléau, pensait-on, n’était point
naturel. On prétendit qu’on entendait des voix la nuit,
des sifflements aigus, des cris qui passaient.
Ces cris et ces sifflements venaient sans aucun doute
des oiseaux émigrants qui voyagent au crépuscule, et
qui fuyaient en masse vers le sud. Mais allez donc faire
entendre raison à des gens affolés. Une épouvante
envahissait les esprits et on s’attendait à un événement
extraordinaire.
49
La forge du père Vatinel était située au bout du
hameau d’Épivent, sur la grande route, maintenant
invisible et déserte. Or, comme les gens manquaient de
pain, le forgeron résolut d’aller jusqu’au village. Il resta
quelques heures à causer dans les six maisons qui
forment le centre du pays, prit son pain et des
nouvelles, et un peu de cette peur épandue sur la
campagne.
Et il se mit en route avant la nuit.
Tout à coup, en longeant une haie, il crut voir un
oeuf sur la neige ; oui, un oeuf, déposé là, tout blanc
comme le reste du monde. Il se pencha, c’était un oeuf
en effet. D’où venait-il ? Quelle poule avait pu sortir du
poulailler et venir pondre en cet endroit ? Le forgeron
s’étonna, ne comprit pas ; mais il ramassa l’oeuf et le
porta à sa femme.
– Tiens, la maîtresse, v’là un oeuf que j’ai trouvé sur
la route !
La femme hocha la tête :
– Un oeuf sur la route ? Par ce temps-ci, t’es soûl,
bien sûr ?
– Mais non, la maîtresse, même qu’il était au pied
d’une haie, et encore chaud, pas gelé. Le v’là, j’me l’ai
mis sur l’estomac pour qui n’refroidisse pas. Tu le
mangeras pour ton dîner.
50
L’oeuf fut glissé dans la marmite où mijotait la
soupe, et le forgeron se mit à raconter ce qu’on disait
par la contrée.
La femme écoutait toute pâle.
– Pour sûr que j’ai entendu des sifflets l’autre nuit,
même qu’ils semblaient v’nir de la cheminée.
On se mit à table, on mangea la soupe d’abord, puis,
pendant que le mari étendait du beurre sur son pain, la
femme prit l’oeuf et l’examina d’un oeil méfiant.
– Si y avait quéque chose dans c’t’oeuf ?
– Qué que tu veux qu’y ait ?
– J’sais ti, mé ?
– Allons, mange-le, et fais pas la bête.
Elle ouvrit l’oeuf. Il était comme tous les oeufs, et
bien frais.
Elle se mit à le manger en hésitant, le goûtant, le
laissant, le reprenant. Le mari disait :
– Eh bien ! qué goût qu’il a, c’t’oeuf ?
Elle ne répondait pas et elle acheva de l’avaler ;
puis, soudain, elle planta sur son homme des yeux fixes,
hagards, affolés ; leva les bras, les tordit et, convulsée
de la tête aux pieds, roula par terre en poussant des cris
horribles.
51
Toute la nuit elle se débattit en des spasmes
épouvantables, secouée de tremblements effrayants,
déformée par de hideuses convulsions. Le forgeron,
impuissant à la tenir, fut obligé de la lier.
Et elle hurlait sans repos, d’une voix infatigable :
– J’l’ai dans l’corps ! J’l’ai dans l’corps !
Je fus appelé le lendemain. J’ordonnai tous les
calmants connus sans obtenir le moindre résultat. Elle
était folle.
Alors, avec une incroyable rapidité, malgré
l’obstacle des hautes neiges, la nouvelle, une nouvelle
étrange, courut de ferme en ferme : « La femme du
forgeron qu’est possédée ! » Et on venait de partout,
sans oser pénétrer dans la maison ; on écoutait de loin
ses cris affreux poussés d’une voix si forte qu’on ne les
aurait pas crus d’une créature humaine.
Le curé du village fut prévenu. C’était un vieux
prêtre naïf. Il accourut en surplis comme pour
administrer un mourant et il prononça, en étendant les
mains, les formules d’exorcisme, pendant que quatre
hommes maintenaient sur un lit la femme écumante et
tordue.
Mais l’esprit ne fut point chassé.
Et la Noël arriva sans que le temps eût changé.
52
La veille au matin, le prêtre vint me trouver :
– J’ai envie, dit-il, de faire assister à l’office de cette
nuit cette malheureuse. Peut-être Dieu fera-t-il un
miracle en sa faveur, à l’heure même où il naquit d’une
femme.
Je répondis au curé :
– Je vous approuve absolument, monsieur l’abbé. Si
elle a l’esprit frappé par la cérémonie sacrée (et rien
n’est plus propice à l’émouvoir), elle peut être sauvée
sans autre remède.
Le vieux prêtre murmura :
– Vous n’êtes pas croyant, docteur, mais aidez-moi,
n’est-ce pas ? Vous vous chargez de l’amener ?
Et je lui promis mon aide.
Le soir vint, puis la nuit ; et la cloche de l’église se
mit à sonner, jetant sa voix plaintive à travers l’espace
morne, sur l’étendue blanche et glacée des neiges.
Des êtres noirs s’en venaient lentement, par groupes,
dociles au cri d’airain du clocher. La pleine lune
éclairait d’une lueur vive et blafarde tout l’horizon,
rendait plus visible la pâle désolation des champs.
J’avais pris quatre hommes robustes et je me rendis
à la forge.
La Possédée hurlait toujours, attachée à sa couche.
53
On la vêtit proprement malgré sa résistance éperdue, et
on l’emporta.
L’église était maintenant pleine de monde, illuminée
et froide ; les chantres poussaient leurs notes
monotones ; le serpent ronflait ; la petite sonnette de
l’enfant de choeur tintait, réglant les mouvements des
fidèles.
J’enfermai la femme et ses gardiens dans la cuisine
du presbytère, et j’attendis le moment que je croyais
favorable.
Je choisis l’instant qui suit la communion. Tous les
paysans, hommes et femmes, avaient reçu leur Dieu
pour fléchir sa rigueur. Un grand silence planait
pendant que le prêtre achevait le mystère divin.
Sur mon ordre, la porte fut ouverte et mes quatre
aides apportèrent la folle.
Dès qu’elle aperçut les lumières, la foule à genoux,
le choeur en feu et le tabernacle doré, elle se débattit
d’une telle vigueur qu’elle faillit nous échapper, et elle
poussa des clameurs si aiguës qu’un frisson
d’épouvante passa dans l’église ; toutes les têtes se
relevèrent ; des gens s’enfuirent.
Elle n’avait plus la forme d’une femme, crispée et
tordue en nos mains, le visage contourné, les yeux fous.
On la traîna jusqu’aux marches du choeur et puis on
54
la tint fortement accroupie à terre.
Le prêtre s’était levé ; il attendait. Dès qu’il la vit
arrêtée, il prit en ses mains l’ostensoir ceint de rayons
d’or, avec l’hostie blanche au milieu, et, s’avançant de
quelques pas, il l’éleva de ses deux bras tendus au-
dessus de sa tête, le présentant aux regards effarés de la
Démoniaque.
Elle hurlait toujours, l’oeil fixé, tendu sur cet objet
rayonnant.
Et le prêtre demeurait tellement immobile qu’on
l’aurait pris pour une statue.
Et cela dura longtemps, longtemps.
La femme semblait saisie de peur, fascinée ; elle
contemplait fixement l’ostensoir, secouée encore de
tremblements terribles, mais passagers, et criant
toujours, mais d’une voix moins déchirante.
Et cela dura encore longtemps.
On eût dit qu’elle ne pouvait plus baisser les yeux,
qu’ils étaient rivés sur l’hostie ; et elle ne faisait plus
que gémir ; et son corps raidi s’amollissait, s’affaissait.
Toute la foule était prosternée le front par terre.
La Possédée maintenant baissait rapidement les
paupières, puis les relevait aussitôt, comme impuissante
à supporter la vue de son Dieu. Elle s’était tue. Et puis
55
soudain, je m’aperçus que ses yeux demeuraient clos.
Elle dormait du sommeil des somnambules, hypnotisée,
pardon ! vaincue par la contemplation persistante de
l’ostensoir aux rayons d’or, terrassée par le Christ
victorieux.
On l’emporta, inerte, pendant que le prêtre remontait
vers l’autel.
L’assistance bouleversée entonna le Te Deum
d’action de grâces.
Et la femme du forgeron dormit quarante heures de
suite, puis se réveilla sans aucun souvenir de la
possession ni de la délivrance.
Voilà, mesdames, le miracle que j’ai vu.
Le docteur Bonenfant se tut, puis ajouta d’une voix
contrariée :
– Je n’ai pu refuser de l’attester par écrit.
Clair de lune, 1884.
56
Alphonse Daudet
57
Les trois messes basses
Conte de Noël
I
– Deux dindes truffées, Garrigou ?...
– Oui, mon révérend, deux dindes magnifiques
bourrées de truffes. J’en sais quelque chose, puisque
c’est moi qui ai aidé à les remplir. On aurait dit que leur
peau allait craquer en rôtissant, tellement elle était
tendue...
– Jésus-Maria ! moi qui aime tant les truffes !...
Donne-moi vite mon surplis, Garrigou... Et avec les
dindes, qu’est-ce que tu as encore aperçu à la
cuisine ?...
– Oh ! toutes sortes de bonnes choses... Depuis midi
nous n’avons fait que plumer des faisans, des huppes,
des gelinottes, des coqs de bruyère. La plume en volait
partout... Puis de l’étang on a apporté des anguilles, des
carpes dorées, des truites, des...
58
– Grosses comment, les truites, Garrigou ?
– Grosses comme ça, mon révérend... Énormes !...
– Oh ! Dieu ! il me semble que je les vois... As-tu
mis le vin dans les burettes ?
– Oui, mon révérend, j’ai mis le vin dans les
burettes... Mais dame ! il ne vaut pas celui que vous
boirez tout à l’heure en sortant de la messe de minuit. Si
vous voyiez cela dans la salle à manger du château,
toutes ces carafes qui flambent pleines de vins de toutes
les couleurs... Et la vaisselle d’argent, les surtouts
ciselés, les fleurs, les candélabres !... Jamais il ne se
sera vu un réveillon pareil. M. le marquis a invité tous
les seigneurs du voisinage. Vous serez au moins
quarante à table, sans compter le bailli ni le tabellion...
Ah ! vous êtes bien heureux d’en être, mon révérend !...
Rien que d’avoir flairé ces belles dindes, l’odeur des
truffes me suit partout... Meuh !...
– Allons, allons, mon enfant. Gardons-nous du
péché de gourmandise, surtout la nuit de la Nativité...
Va bien vite allumer les cierges et sonner le premier
coup de la messe ; car voilà que minuit est proche, et il
ne faut pas nous mettre en retard...
Cette conversation se tenait une nuit de Noël de l’an
de grâce mil six cent et tant, entre le révérend dom
Balaguère, ancien prieur des Barnabites, présentement
59
chapelain gagé des sires de Trinquelage, et son petit
clerc Garrigou, ou du moins ce qu’il croyait être le petit
clerc Garrigou, car vous saurez que le diable, ce soir-là,
avait pris la face ronde et les traits indécis du jeune
sacristain pour mieux induire le révérend père en
tentation et lui faire commettre un épouvantable péché
de gourmandise. Donc, pendant que le soi-disant
Garrigou (hum ! hum !) faisait à tour de bras carillonner
les cloches de la chapelle seigneuriale, le révérend
achevait de revêtir sa chasuble dans la petite sacristie
du château ; et, l’esprit déjà troublé par toutes ces
descriptions gastronomiques, ils se répétait à lui-même
en s’habillant :
– Des dindes rôties... des carpes dorées... des truites
grosses comme ça !...
Dehors, le vent de la nuit soufflait en éparpillant la
musique des cloches, et, à mesure, des lumières
apparaissaient dans l’ombre aux flancs du mont
Ventoux, en haut duquel s’élevaient les vieilles tours de
Trinquelage. C’étaient des familles de métayers qui
venaient entendre la messe de minuit au château. Ils
grimpaient la côte en chantant par groupes de cinq ou
six, le père en avant, la lanterne en main, les femmes
enveloppées dans leurs grandes mantes brunes où les
enfants se serraient et s’abritaient. Malgré l’heure et le
froid, tout ce brave peuple marchait allègrement,
60
soutenu par l’idée qu’au sortir de la messe il y aurait,
comme tous les ans, table mise pour eux en bas dans les
cuisines. De temps en temps, sur la rude montée, le
carrosse d’un seigneur, précédé de porteurs de torches,
faisait miroiter ses glaces au clair de lune, ou bien une
mule trottait en agitant ses sonnailles, et, à la lueur des
falots enveloppés de brume, les métayers
reconnaissaient leur bailli et le saluaient au passage :
– Bonsoir, bonsoir, maître Arnoton !
– Bonsoir, bonsoir, mes enfants !
La nuit était claire, les étoiles avivées de froid ; la
bise piquait, et un fin grésil glissant sur les vêtements
sans les mouiller, gardait fidèlement la tradition des
Noëls blancs de neige. Tout en haut de la côte, le
château apparaissait comme le but, avec sa masse
énorme de tours, de pignons, le clocher de sa chapelle
montant dans le ciel bleu noir, et une foule de petites
lumières qui clignotaient, allaient, venaient, s’agitaient
à toutes les fenêtres, et ressemblaient, sur le fond
sombre du bâtiment, aux étincelles courant dans des
cendres de papier brûlé... Passé le pont-levis et la
poterne, il fallait, pour se rendre à la chapelle, traverser
la première cour, pleine de carrosses, de valets, de
chaises à porteurs, toute claire du feu des torches et de
la flambée des cuisines. On entendait le tintement des
tournebroches, le fracas des casseroles, le choc des
61
cristaux et de l’argenterie remués dans les apprêts d’un
repas ; par là-dessus, une vapeur tiède, qui sentait bon
les chairs rôties et les herbes fortes des sauces
compliquées, faisait dire aux métayers, comme au
chapelain, comme au bailli, comme à tout le monde :
– Quel bon réveillon nous allons faire après la
messe !
II
Drelindin din !... Drelindin din !...
C’est la messe de minuit qui commence. Dans la
chapelle du château, une cathédrale en miniature, aux
arceaux entrecroisés, aux boiseries de chêne, montant
jusqu’à hauteur des murs, les tapisseries ont été
tendues, tous les cierges allumés. Et que de monde ! Et
que de toilettes ! Voici d’abord, assis dans les stalles
sculptées qui entourent le choeur, le sire de
Trinquelage, en habit de taffetas saumon, et près de lui
tous les nobles seigneurs invités. En face, sur des prie-
Dieu garnis de velours, ont pris place la vieille
marquise douairière dans sa robe de brocart couleur de
feu et la jeune dame de Trinquelage, coiffée d’une
62
haute tour de dentelle gaufrée à la dernière mode de la
cour de France. Plus bas on voit, vêtus de noir avec de
vastes perruques en pointe et des visages rasés, le bailli
Thomas Arnoton et le tabellion maître Ambroy, deux
notes graves parmi les soies voyantes et les damas
brochés. Puis viennent les gras majordomes, les pages,
les piqueurs, les intendants, dame Barbe, toutes ses
clefs pendues sur le côté à un clavier d’argent fin. Au
fond, sur les bancs, c’est le bas office, les servantes, les
métayers avec leurs familles ; et enfin, là-bas, tout
contre la porte qu’ils entrouvrent et referment
discrètement, messieurs les marmitons qui viennent
entre deux sauces prendre un petit air de messe et
apporter une odeur de réveillon dans l’église tout en
fête et tiède de tant de cierges allumés.
Est-ce la vue de ces petites barrettes blanches qui
donne des distractions à l’officiant ? Ne serait-ce pas
plutôt la sonnette de Garrigou, cette enragée petite
sonnette qui s’agite au pied de l’autel avec une
précipitation infernale et semble dire tout le temps :
– Dépêchons-nous, dépêchons-nous... Plus tôt nous
aurons fini, plus tôt nous serons à table.
Le fait est que chaque fois qu’elle tinte, cette
sonnette du diable, le chapelain oublie sa messe et ne
pense plus qu’au réveillon. Il se figure les cuisiniers en
rumeur, les fourneaux où brûle un feu de forge, la buée
63
qui monte des couvercles entrouverts, et dans cette buée
deux dindes magnifiques, bourrées, tendues, marbrées
de truffes...
Ou bien encore il voit passer des files de pages
portant des plats enveloppés de vapeurs tentantes, et
avec eux il entre dans la grande salle déjà prête pour le
festin. Ô délices ! voilà l’immense table toute chargée
et flamboyante, les paons habillés de leurs plumes, les
faisans écartant leurs ailes mordorées, les flacons
couleur de rubis, les pyramides de fruits éclatant parmi
les branches vertes, et ces merveilleux poissons dont
parlait Garrigou (ah ! bien oui, Garrigou !) étalés sur un
lit de fenouil, l’écaille nacrée comme s’ils sortaient de
l’eau, avec un bouquet d’herbes odorantes dans leurs
narines de monstres. Si vive est la vision de ces
merveilles, qu’il semble à dom Balaguère que tous ces
plats mirifiques sont servis devant lui sur les broderies
de la nappe d’autel, et deux ou trois fois, au lieu de
Dominus vobiscum ! il se surprend à dire le Benedicite.
À part ces légères méprises, le digne homme débite son
office très consciencieusement, sans passer une ligne,
sans omettre une génuflexion ; et tout marche assez
bien jusqu’à la fin de la première messe ; car vous
savez que le jour de Noël le même officiant doit
célébrer trois messes consécutives.
– Et d’une ! se dit le chapelain avec un soupir de
64
soulagement ; puis, sans perdre une minute, il fait signe
à son clerc ou celui qu’il croit être son clerc, et...
Drelindin din !... Drelindin din !
C’est la seconde messe qui commence, et avec elle
commence aussi le péché de dom Balaguère.
– Vite, vite, dépêchons-nous, lui crie de sa petite
voix aigrelette la sonnette de Garrigou, et cette fois le
malheureux officiant tout abandonné au démon de
gourmandise, se rue sur le missel et dévore les pages
avec l’avidité de son appétit en surexcitation.
Frénétiquement, il se baisse, se relève, esquisse les
signes de croix, les génuflexions, raccourcit tous ses
gestes pour avoir plus tôt fini. À peine s’il étend ses
bras à l’Évangile, s’il frappe sa poitrine au Confiteor.
Entre le clerc et lui c’est à qui bredouillera le plus vite.
Versets et répons se précipitent, se bousculent. Les
mots à moitié prononcés, sans ouvrir la bouche, ce qui
prendrait trop de temps, s’achèvent en murmures
incompréhensibles.
Oremus ps... ps... ps...
Mea culpa... pa... pa...
Pareils à des vendangeurs pressés foulant le raison
de la cuve, tous deux barbotent dans le latin de la
messe, en envoyant des éclaboussures de tous les côtés.
Dom... scum !... dit Balaguère.
65
... Stutuo !... répond Garrigou ; et tout le temps la
damnée petite sonnette est là qui tinte à leurs oreilles,
comme ces grelots qu’on met aux chevaux de poste
pour les faire galoper à la grande vitesse. Pensez que de
ce train-là une messe basse est vite expédiée.
– Et de deux ! dit le chapelain tout essoufflé ; puis,
sans prendre le temps de respirer, rouge, suant, il
dégringole les marches de l’autel et...
Drelindin din !... Drelindin din !...
C’est la troisième messe qui commence. Il n’y a
plus que quelques pas à faire pour arriver à la salle à
manger ; mais, hélas ! à mesure que le réveillon
approche, l’infortuné Balaguère se sent pris d’une folie
d’impatience et de gourmandise. Sa vision s’accentue,
les carpes dorées, les dindes rôties sont là, là... Il les
touche... il les... Oh ! Dieu !... Les plats fument, les vins
embaument ; et, secouant son grelot enragé, la petite
sonnette lui crie :
– Vite, vite, encore plus vite !...
Mais comment pourrait-il aller plus vite ? Ses lèvres
remuent à peine. Il ne prononce plus les mots... À
moins de tricher tout à fait le bon Dieu et de lui
escamoter sa messe... Et c’est ce qu’il fait, le
malheureux !... De tentation en tentation, il commence
par sauter un verset, puis deux. Puis l’Épître est trop
66
longue, il ne la finit pas, effleure l’évangile, passe
devant le Credo sans entrer, saute le Pater, salue de loin
la préface, et par bonds et par élans se précipite ainsi
dans la damnation éternelle, toujours suivi de l’infâme
Garrigou (vade retro, Satanas !) qui le seconde avec
une merveilleuse entente, lui relève sa chasuble, tourne
les feuillets deux par deux, bouscule les pupitres,
renverse les burettes, et sans cesse secoue la petite
sonnette de plus en plus fort, de plus en plus vite.
Il faut voir la figure effarée que font tous les
assistants ! Obligés de suivre à la mimique du prêtre
cette messe dont ils n’entendent pas un mot, les uns se
lèvent quand les autres s’agenouillent, s’asseyent quand
les autres sont debout ; et toutes les phases de ce
singulier office se confondent sur les bancs dans une
foule d’attitudes diverses. L’étoile de Noël en route
dans les chemins du ciel, là-bas, vers la petite étable,
pâlit d’épouvante en voyant cette confusion...
– L’abbé va trop vite... On ne peut pas suivre,
murmure la vieille douairière en agitant sa coiffe avec
égarement.
Maître Arnoton, ses grandes lunettes d’acier sur le
nez, cherche dans son paroissien où diantre on peut bien
en être. Mais au fond, tous ces braves gens, qui eux
aussi pensent à réveillonner, ne sont pas fâchés que la
messe aille ce train de poste ; et quand dom Balaguère,
67
la figure rayonnante, se tourne vers l’assistance en
criant de toutes ses forces : Ite missa est, il n’y a qu’une
voix dans la chapelle pour lui répondre un Deo gratias
si joyeux, si entraînant, qu’on se croirait déjà à table au
premier toast du réveillon.
III
Cinq minutes après, la foule des seigneurs s’asseyait
dans la grande salle, le chapelain au milieu d’eux. Le
château, illuminé de haut en bas, retentissait de chants,
de cris, de rires, de rumeurs ; et le vénérable dom
Balaguère plantait sa fourchette dans une aile de
gelinotte, noyant le remords de son péché sous des flots
de vin du pape et de bon jus de viandes. Tant il but et
mangea, le pauvre saint homme, qu’il mourut dans la
nuit d’une terrible attaque, sans avoir eu seulement le
temps de se repentir ; puis, au matin, il arriva dans le
ciel encore tout en rumeur des fêtes de la nuit, et je
vous laisse à penser comme il y fut reçu.
– Retire-toi de mes yeux, mauvais chrétien ! lui dit
le souverain Juge, notre maître à tous. Ta faute est assez
grande pour effacer toute une vie de vertu... Ah ! tu
m’as volé une messe de nuit... Eh bien ! tu m’en paieras
68
trois cents en place, et tu n’entreras en paradis que
quand tu auras célébré dans ta propre chapelle ces trois
cents messes de Noël en présence de tous ceux qui ont
péché par ta faute et avec toi...
... Et voilà la vraie légende de dom Balaguère
comme on la raconte au pays des olives. Aujourd’hui le
château de Trinquelage n’existe plus, mais la chapelle
se tient encore droite tout en haut du mont Ventoux,
dans un bouquet de chênes verts. Le vent fait battre sa
porte disjointe, l’herbe encombre le seuil ; il y a des
nids aux angles de l’autel et dans l’embrasure des
hautes croisées dont les vitraux coloriés ont disparu
depuis longtemps. Cependant il paraît que tous les ans,
à Noël, une lumière surnaturelle erre parmi ces ruines,
et qu’en allant aux messes et aux réveillons, les paysans
aperçoivent ce spectre de chapelle éclairé de cierges
invisibles qui brûlent au grand air, même sous la neige
et le vent. Vous en rirez si vous voulez, mais un
vigneron de l’endroit, nommé Garrigue, sans doute un
descendant de Garrigou, m’a affirmé qu’un soir de
Noël, se trouvant un peu en ribote, il s’était perdu dans
la montagne du côté de Trinquelage ; et voici ce qu’il
avait vu... Jusqu’à onze heures, rien. Tout était
silencieux, éteint, inanimé. Soudain, vers minuit, un
carillon sonna tout en haut du clocher, un vieux, vieux
carillon qui avait l’air d’être à dix lieues. Bientôt, dans
le chemin qui monte, Garrigue vit trembler des feux,
69
s’agiter des ombres indécises. Sous le porche de la
chapelle, on marchait, on chuchotait :
– Bonsoir, maître Arnoton !
– Bonsoir, bonsoir, mes enfants !...
Quand tout le monde fut entré, mon vigneron, qui
était très brave, s’approcha doucement et, regardant par
la porte cassée, eut un singulier spectacle. Tous ces
gens qu’il avait vus passer étaient rangés autour du
choeur, dans la nef en ruine, comme si les anciens
bancs existaient encore. De belles dames en brocart
avec des coiffes de dentelle, des seigneurs chamarrés du
haut en bas, des paysans en jaquettes fleuries ainsi
qu’en avaient nos grands-pères, tous l’air vieux, fané,
poussiéreux, fatigué. De temps en temps, des oiseaux
de nuit, hôtes habituels de la chapelle, réveillés par
toutes ces lumières, venaient rôder autour des cierges
dont la flamme montait droite et vague comme si elle
avait brûlé derrière une gaze ; et ce qui amusait
beaucoup Garrigue, c’était un certain personnage à
grandes lunettes d’acier, qui secouait à chaque instant
sa haute perruque noire sur laquelle un de ces oiseaux
se tenait droit tout empêtré en battant silencieusement
des ailes...
Dans le fond, un petit vieillard de taille enfantine, à
genoux au milieu du choeur, agitait désespérément une
sonnette sans grelot et sans voix, pendant qu’un prêtre,
70
habillé de vieil or, allait, venait devant l’autel, en
récitant des oraisons dont on n’entendait pas un mot...
Bien sûr, c’était dom Balaguère, en train de dire sa
troisième messe basse.
Lettres de mon moulin.
71
Nathaniel Hawthorne
72
Le banquet de Noël
Fantaisie philosophique
– J’ai cherché dans ce travail, disait Rodrigue, tout
en s’asseyant dans le kiosque avec Rosina et le
sculpteur, et en déroulant un manuscrit ; j’ai cherché à
définir un personnage que j’ai rencontré dans mainte
occasion ; la triste expérience que j’ai acquise de bonne
heure, comme vous le savez tous les deux, m’a donné
quelque connaissance du coeur humain, sur lequel j’ai
fait des études approfondies. Mais il est un genre
d’homme, une sorte de créature, veux-je dire, dont je
crains de ne pouvoir jamais bien comprendre la vie et
les instincts.
– C’est très bien, ce que vous dites là ; mais
dépeignez-nous cet individu, répondit le sculpteur.
Donnez-nous-en une idée quelconque, et expliquez-
vous au plus tôt.
– Soit, j’y consens, quoique, à mon avis, ce soit du
temps perdu, répliqua Rodrigue. On pourrait croire de
prime abord que l’être dont il s’agit est de la nature de
73
ceux que vous avez formés d’un bloc de marbre, qu’il a
été doué d’une intelligence extérieure, mais qu’il lui
manque la dernière touche d’un créateur divin. Il a
toutes les apparences d’un homme : je dirai même que
ses formes sont plus belles que celles de tout autre être
de son espèce que vous pourriez rencontrer. On le
prendrait pour un sage ; son esprit est susceptible de
culture et de goût : et cependant il n’excite aucune
sympathie et n’en éprouve sans doute aucune. Quand
on le connaît intimement, on découvre qu’il est glacé,
immatériel. C’est une simple vapeur perdue dans
l’immensité.
– Je crois, observa Rosina, que j’ai une certaine idée
de l’être dont vous voulez parler.
– Tant mieux, répondit le mari de cette charmante
femme en souriant du bout des lèvres ; mais n’anticipez
pas sur mes paroles, et ne cherchez pas à définir
d’avance ce que je vais lire. J’ai créé, dans le récit que
voilà, un homme qui probablement n’a jamais existé :
comprenant ce qui manque à son organisation
spirituelle, parcourant le monde sans éprouver aucune
émotion, et désirant changer son fardeau d’insensibilité
contre un fardeau de chagrin réel, contre une angoisse
de douleurs plus affreuses que tout ce que le sort puisse
envoyer à un misérable condamné à vivre sur la Terre.
Rodrigue, probablement satisfait de cette préface,
74
commença à lire ce qui suit :
Un vieux gentilhomme fit dans son testament un
legs tout à fait en rapport avec la vie mélancolique et
excentrique qu’il avait menée. Il laissa une somme
considérable dont l’intérêt devait servir annuellement et
pour toujours à organiser, le jour de Noël, un banquet
auquel prendraient part dix personnes choisies parmi les
plus malheureuses qu’on pourrait trouver dans le pays.
L’intention du testateur n’était pas de faire oublier à
des infortunés leurs chagrins pour quelques heures ; il
voulait au contraire agir de telle sorte qu’ils en
ressentissent mieux les atteintes. En choisissant même
ce jour consacré et ordinairement joyeux, où ceux qui
étaient invités au banquet auraient pu perdre un instant
la souvenance de leurs maux au milieu des
acclamations de joie proclamées à l’occasion de cette
solennité par toute la chrétienté, le testateur n’avait que
l’intention de perpétuer son peu de foi dans les oeuvres
de la Providence, laquelle, prétendait-il, s’inquiétait fort
peu du sort des pauvres humains.
Le vieux gentilhomme avait désigné, pour ses
exécuteurs testamentaires, deux de ses plus intimes
amis, qui étaient, comme lui, deux sombres humoristes,
et dont la seule occupation était d’observer tous les
malheurs auxquels nous sommes exposés. Ils se
refusaient même à l’évidence qui prouve qu’un Dieu
75
bienfaisant a placé le bien à côté du mal, et que chaque
devoir que nous accomplissons, tout pénible qu’il soit,
est la source d’un vrai plaisir. Ces deux philosophes,
d’un genre tout particulier, étaient donc chargés
d’inviter les convives du banquet ou de les choisir
parmi ceux qui prétendaient avoir quelque droit à
assister à ce bizarre festin.
Le premier repas eut lieu. Pour dire vrai, l’aspect
des convives n’était pas fait pour satisfaire ceux qui les
auraient aperçus rangés autour de cette table, car les
chagrins de ces personnages ne suffisaient pas pour
donner une idée du grand nombre des souffrances
répandues sur la Terre. Et pourtant, après un examen de
quelques instants, on ne pouvait contester que ces
souffrances, tout en provenant de causes en apparence
imaginaires, accusaient néanmoins la nature de notre
organisation.
Les décorations de la salle du banquet étaient
arrangées de manière à rappeler aux convives que le
seul but que nous soyons sûrs d’atteindre ici-bas, c’est
la mort. Telle avait été la pensée immuable du testateur.
Éclairée au moyen de torches, cette salle était toute
tendue de drap noir, ornée de guirlandes faites de
branches de cyprès et de couronnes d’immortelles
desséchées, semblables à celles qu’on jette sur les
cercueils. Chaque assiette était entourée de persil. Le
76
vin, décanté dans une urne d’argent, était versé à
chaque convive dans de petits vases pareils à des
lacrymatoires romains. Les exécuteurs de ce legs
singulier, – je ne saurais dire si c’était leur goût qui
avait présidé à tous ces détails, – n’avaient pas oublié
l’usage des anciens Égyptiens qui plaçaient un squelette
à la table du festin, dans le but de se moquer de la
gaieté des convives. Le squelette était enveloppé d’un
manteau noir et placé sur un siège au centre de la table.
On prétendait que le testateur lui-même avait vécu en
compagnie de ce triste emblème de la mort, et qu’il
avait stipulé, dans son testament, qu’on placerait
chaque année ce squelette au milieu des dix convives
qu’il invitait au banquet de la fête de Noël. Selon toute
probabilité, le vieux gentilhomme désirait prouver que,
pendant sa longue existence, il n’avait jamais cru à une
autre vie.
– Que signifie cette couronne ? demandèrent à la
fois plusieurs invités en entrant dans la salle où le
banquet était préparé.
Ces gens-là faisaient allusion à une couronne de
cyprès appendue à l’extrémité du bras du squelette, qui
sortait seul des plis du manteau noir dont il était
enveloppé.
Un des exécuteurs testamentaires répondit :
– C’est une couronne qui sera offerte, non pas au
77
plus digne, mais au plus malheureux, lorsqu’il aura
prouvé qu’il a le droit de l’obtenir.
Le premier invité était un homme d’un caractère
doux, mais tout à fait dénué d’énergie pour combattre le
profond découragement auquel il était naturellement
enclin ; aussi, sans que rien en apparence pût
l’empêcher de prétendre au bonheur, avait-il passé sa
vie dans la plus molle indolence, à tel point que son
sang, ayant presque oublié de circuler dans ses veines,
oppressait sa poitrine et faisait battre son coeur avec
violence. Son malheur dépendait donc de son
organisation.
Le deuxième convive était misérable parce qu’il
avait un esprit inquiet et malade ; il était même devenu
tellement impressionnable qu’un mot piquant d’un
ennemi, la plaisanterie la plus inoffensive d’un
étranger, la pression d’une main amie, lui étaient
pénibles comme c’est ordinairement l’habitude de ces
gens-là. Sa principale occupation était d’exposer ses
griefs à ceux qui voulaient bien les entendre.
Le troisième individu était un hypocondriaque à qui
son imagination faisait trouver des monstres partout ; il
en apercevait même au coin de son feu. Il se figurait
voir des dragons dans les nuages, des esprits infernaux
cachés sous les traits des plus jolies femmes, quelque
chose d’affreux et de malfaisant dans tout ce que la
78
nature offre de plus enchanteur.
Son voisin était un de ces hommes qui, dans leur
première jeunesse, ont eu une trop grande confiance
dans leurs semblables ; il avait trop espéré d’eux ; il
avait été si souvent trompé qu’il était devenu
misanthrope.
Depuis plusieurs années, il cherchait tous les motifs
possibles pour haïr et mépriser l’humanité entière. Et il
n’avait, pour faire cela, qu’à envisager le meurtre, la
débauche, la fausseté, l’ingratitude, le manque de bonne
foi entre amis, les vices instinctifs chez les enfants, tous
les crimes cachés des êtres créés à l’image de Dieu, et
qui ont tous les dehors de la vertu : il lui fallait
seulement examiner une à une toutes ces tristes réalités,
qui cherchent à se décorer des apparences les plus
attrayantes. Mais à chaque mauvaise action qu’il
inscrivait sur son catalogue, à chaque nouvelle
découverte qui augmentait la triste nomenclature
instructive à laquelle il avait voué sa vie, son coeur,
naturellement aimant et confiant, recommençait à
saigner.
L’homme qui venait ensuite avait des sourcils épais
et tenait les yeux baissés. Sa physionomie exprimait la
passion et montrait une animation sans pareille. Dès sa
plus tendre enfance, il s’était cru un messager inspiré
par la Divinité, et avait essayé de remplir la mission à
79
laquelle il pensait être destiné. Hélas ! il n’avait pas été
assez éloquent pour se faire écouter. Une fois
convaincu de son impuissance, il s’était sans cesse
adressé cette pénible question : « Pourquoi les hommes
ne veulent-ils pas m’entendre et se laisser persuader ? –
C’est parce que je suis un fou. Qu’ai-je à faire ici-bas ?
Quand trouverai-je ma tombe ? » Pendant tout le festin,
cet homme se versait de fréquentes rasades pour
éteindre, disait-il, le feu céleste qui le consumait, et qui
était inutile à sa race.
Tout à coup, on vit entrer, après avoir froissé et jeté
un billet de bal, un petit-maître qui, la veille du jour de
ce banquet, avait aperçu quatre ou cinq rides sur son
front, et plus de cheveux blancs sur sa tête qu’il ne
pouvait en compter. Doué d’intelligence et de
sentiment, le vieux dandy avait follement dépensé sa
jeunesse, et était arrivé à cette époque de la vie où la
folie nous abandonne et nous oblige à aimer la sagesse.
Pour compléter le nombre des convives, les
exécuteurs testamentaires avaient invité un malheureux
poète réduit à la plus grande misère, et un idiot qu’ils
avaient trouvé au coin de la rue. Ce dernier avait juste
assez d’intelligence pour savoir ce qui lui manquait ; il
cherchait donc vainement ce que la nature lui avait
refusé ; et, dans ce but, il errait çà et là dans les rues en
gémissant, car il s’apercevait que ses efforts étaient
80
inutiles.
La seule dame qui eût pénétré dans la salle du
banquet aurait été parfaitement belle, si elle n’eût
légèrement louché de l’oeil gauche ; mais ce défaut, si
petit qu’il fût, la chagrinait à un tel point qu’elle passait
sa vie dans la solitude et qu’elle n’osait même pas se
regarder dans une glace. On plaça cette infortunée en
face du squelette.
Il nous reste un autre convive à décrire. C’était un
jeune homme de bonne mine, à l’air doux, au maintien
élégant. À le voir, on eût pensé qu’il aurait plutôt dû
aller s’asseoir à quelque joyeuse table qu’à celle où se
trouvaient tous ces malheureux.
Un bruit de murmures s’éleva parmi les autres
convives, lorsqu’ils remarquèrent le regard inquisiteur
jeté sur eux par le nouveau venu.
– Que vient faire ce monsieur parmi nous ?
Pourquoi le squelette du fondateur de cette fête ne se
lève-t-il pas et ne chasse-t-il pas cet étranger ?
– C’est honteux, ajouta le malade, qui éprouva un
nouvel élancement au coeur. Ce gentleman vient ici
pour se moquer de nous ! Nous allons servir de texte à
ses plaisanteries, quand il retournera auprès de ses amis,
à la taverne voisine. Il rira avec eux de nos misères et
les exposera peut-être sur le théâtre dans un drame de sa
81
composition.
– Eh, qu’importe ! reprit l’hypocondriaque en
souriant d’un air de dédain ; il portera à ses lèvres une
cuillerée de soupe faite avec des vipères ; et s’il y a une
macédoine de scorpions sur la table, il faudra bien qu’il
en ait sa part. Après tout, si notre banquet de Noël lui
convient, il y reviendra l’année prochaine !
– Ne le troublez pas, murmura avec douceur le
personnage mélancolique ; peu importe qu’il acquière,
quelques années plus tôt ou plus tard, la conscience du
malheur ! Si ce jeune homme se croit heureux
maintenant, laissez-le s’asseoir parmi nous, car il ignore
quels sont les maux qui l’attendent.
Le pauvre idiot s’approcha du nouveau convive avec
cet air inquiet et inquisiteur qu’on remarquait toujours
en lui, ce qui faisait dire qu’il était sans cesse à la
recherche de l’esprit qui lui manquait. Après s’être livré
à un court examen, le pauvre insensé toucha la main de
l’étranger, tout en retirant immédiatement la sienne ;
puis il branla la tête et un frisson parcourut ses
membres.
– C’est froid, c’est froid ! s’écria l’idiot.
Le jeune homme ne put réprimer un frisson de
terreur, et sourit pourtant avec grâce.
– Messieurs et madame, dit alors un des
82
ordonnateurs de la fête, n’allez pas nous taxer
d’insanité, et croire que nous avons admis ce jeune
étranger, qui s’appelle Gervayse Hastings, sans avoir
pris de minutieuses informations. – Croyez-moi,
personne entre vous n’a, plus que lui, le droit de venir
s’asseoir à cette table.
Chacun se crut obligé d’accepter ces paroles ; puis
ensuite les invités prirent leurs places : la bonne
harmonie fut bientôt troublée par l’hypocondriaque, qui
repoussa sa chaise en se plaignant à haute voix, parce
que, disait-il, on avait mis devant lui un plat contenant
des crapauds et des vipères. On chercha à lui faire
comprendre qu’il se trompait ; il reprit alors
tranquillement son siège. Le vin coulait à grands flots
de l’urne sépulcrale ; mais on eût dit qu’il en sortait
mêlé à de sombres inspirations ; ainsi, au lieu d’exciter
à la gaieté, il ne servait qu’à augmenter la tristesse
générale. Les convives se racontaient des histoires
effrayantes sur certains personnages qui auraient eu de
grands droits à venir s’asseoir parmi eux. On parlait des
maux auxquels tous les hommes sont exposés, de
crimes horribles, d’existences qui n’avaient été que de
longues agonies, d’autres qui paraissaient heureuses et
qui avaient été empoisonnées tôt ou tard par de cuisants
chagrins. On s’entretenait des derniers moments des
humains, de leurs dernières paroles, des instructions
qu’on pouvait en tirer ; des différentes manières de
83
mettre fin à ses jours, des moyens préférables à
employer pour y parvenir : le couteau, le poison, la
noyade, la pendaison ou la vapeur du charbon.
La plupart des convives, comme c’est l’habitude
chez les gens très affligés, aimaient à parler de leurs
malheurs et cherchaient à en faire le sujet de la
conversation générale. Ils voulaient, avant tout, prouver
que leur propre infortune était la plus grande de toutes.
Le misanthrope, énumérant tous les torts du genre
humain à son égard, prétendait que l’homme est
incapable d’éprouver aucun bon sentiment, et il se
plaisait à rappeler tous les faits qui pouvaient appuyer
son opinion. Puis, dès qu’il eut exprimé sa manière de
penser, il cacha son visage dans ses mains et pleura
amèrement.
Ce banquet, on le voit, était une fête à laquelle
chaque homme et chaque femme, quelque favorisés
qu’ils fussent par la fortune, eût pu, dans un moment
donné, réclamer le triste privilège d’assister.
Tant que dura le festin, on remarqua que le jeune
étranger, Gervayse Hastings, n’éprouva pas la moindre
émotion. Toutes les tristes pensées exprimées par ses
compagnons le trouvaient insensible : son regard
trahissait plus d’étonnement que celui du pauvre idiot,
dont le coeur cherchait à comprendre, et qui souvent
parvenait à son but. La conversation de Gervayse était
84
froide, incisive, légère et souvent éloquente ; mais on
découvrait que celui qui parlait n’avait jamais ni aimé
ni souffert.
– Monsieur, dit d’un ton brusque le misanthrope qui
répondit à quelques observations d’Hastings, je vous
prie de ne plus m’adresser la parole. Nous ne pouvons
nous comprendre, car nos sentiments n’ont rien de
sympathique. De quel droit êtes-vous venu vous joindre
à nous ? Je ne saurais le deviner ; mais il me semble
qu’après avoir prononcé les phrases malséantes que
nous venons d’entendre, vous devez nous considérer,
mes compagnons et moi, comme des ombres flottant
sur la muraille. À dire vrai, vous nous produisez le
même effet.
Le jeune homme se prit à sourire, s’inclina avec
politesse, repoussa sa chaise en arrière sans se lever, et
boutonna son habit sur sa poitrine, comme si la salle du
festin fût devenue plus froide. L’idiot fixa encore une
fois son regard mélancolique sur le jeune homme et
murmura ces paroles :
– C’est froid ! c’est froid ! c’est froid !
Le banquet une fois terminé, les convives se
retirèrent. À peine eurent-ils franchi le seuil de la porte
que la scène qui venait d’avoir lieu ne semblait plus à
leurs souvenirs que la vision d’un esprit malade.
85
De temps à autre, pendant l’année suivante, ces
infortunés s’entrevirent çà et là, ce qui convainquit
chacun d’eux qu’ils étaient bien tous des habitants de la
Terre, et qu’ils existaient réellement. À diverses
reprises, plusieurs d’entre eux se trouvèrent le soir, face
à face, enveloppés dans de sombres manteaux.
Quelquefois aussi ils se rencontrèrent dans des
cimetières. Il arriva aussi que certains convives du
banquet de Noël tressaillirent en se reconnaissant à la
lumière du soleil, au milieu d’une rue fréquentée, où ils
erraient comme des spectres. Sans doute ces gens-là
étaient surpris que le squelette ne sortît pas aussi à
l’heure de midi.
Mais chaque fois que, par suite de leurs affaires, les
convives du banquet de Noël étaient obligés de se mêler
à la foule, ils étaient certains de rencontrer le jeune
homme, qui, sans qu’on pût en découvrir la cause, avait
pris part à cette fête lugubre.
En le voyant se mêler aux heureux du jour ; en
apercevant son oeil brillant ; en entendant résonner ses
paroles légères et insouciantes ; chacun d’eux se disait
en lui-même, avec indignation :
– Quel traître ! quel vil imposteur ! La Providence,
dans un temps donné, permettra qu’il ait réellement le
droit de venir s’asseoir au milieu de nous.
Le jeune homme, loin de détourner son regard,
86
l’arrêtait, au contraire, sur chaque triste visage passant
près de lui, et semblait dire avec un air de mépris :
« Hélas ! si vous connaissiez mon secret, vous pourriez
alors comparer vos droits avec les miens ! »
Les mois et les heures s’écoulèrent et ramenèrent les
gaietés de Noël, accompagnées des cérémonies de
l’église, des jeux, des festins et de la joie sur tous les
visages. La salle du banquet se revêtit encore de ses
noires draperies : on l’éclaira avec les torchères
funèbres, et on décora la table d’une façon toute
sépulcrale. Le squelette, recouvert de son manteau,
reprit sa place désignée, tenant entre ses doigts la
couronne de cyprès, présent destiné au convive le plus
affligé.
Comme les ordonnateurs de la fête étaient certains
que l’on trouverait toujours sur la Terre de nouvelles
misères, et comme ils désiraient jouir de ce spectacle
sous toutes les formes, ils ne crurent pas convenable de
réunir les convives de l’année précédente : de nouvelles
figures vinrent donc se placer autour de la table.
Là se trouvait un homme à la conscience timorée,
qui portait une tache de sang dans son coeur, – souvenir
de la mort de l’un de ses semblables, – mort qui, pour
sa plus grande torture, avait été suivie de circonstances
si extraordinaires, – que le malheureux pensait que ses
souffrances venaient des voeux qu’il avait formés pour
87
que la mort le visitât lui-même à son tour.
En effet, depuis l’époque de ce meurtre, l’existence
de cet homme était empoisonnée ; il vivait dans une
perpétuelle agonie, s’accusant intérieurement d’avoir
tué son semblable : sans cesse il avait présents à la
mémoire tous les détails de cette horrible catastrophe.
C’était là sa seule pensée.
À côté de cet homme, il y avait une mère, –
autrefois heureuse, et maintenant désolée. Il s’était
cependant écoulé un grand nombre d’années depuis le
jour où elle était allée à une partie de plaisir, et avait
trouvé à son retour son petit enfant étouffé dans son
berceau. Toujours, depuis cet instant funeste, la
malheureuse était persécutée par cette pensée terrible
que son enfant étouffait dans son cercueil.
Cette malheureuse avait pour voisine, au banquet de
Noël, une vieille dame qui, depuis son adolescence,
avait été atteinte d’un tremblement convulsif qui
ébranlait toute sa personne. Rien n’était plus effrayant
que l’aspect de son ombre vacillante sur la muraille ;
ses lèvres tremblaient, et l’expression de ses yeux
semblait annoncer que son âme aussi était agitée.
Cet état provenait de la confusion qui existait dans
son intelligence : personne ne pouvait dire quel terrible
chagrin avait frappé l’infortunée d’une manière aussi
cruelle : les exécuteurs testamentaires avaient pourtant
88
jugé qu’ils devaient l’admettre au nombre des convives,
non d’après ce qu’ils connaissaient de son histoire, mais
sur la seule inspection de son triste visage.
Les convives ne purent réprimer un mouvement de
surprise lorsqu’ils virent paraître un certain M. Smith,
gentleman à la face rubiconde, qui avait probablement
reçu plus d’une invitation bien préférable à celle qui le
conviait à cette fête. L’expression ordinaire de la
physionomie de ce personnage annonçait que, pour la
cause la plus futile, il était disposé à rire. M. Smith
évitait cependant tout ce qui pouvait exciter sa gaieté,
car il était atteint d’une maladie de coeur qui, à chaque
instant, menaçait de mettre fin à ses jours. Toute
émotion de joie pouvait lui être fatale, et l’animation
produite par de riantes pensées aurait pu occasionner la
même fin terrible. Eu égard à sa triste situation, M.
Smith s’était fait admettre au banquet, dans l’espoir d’y
puiser un fonds de mélancolie qui prolongerait ses
jours.
On avait aussi invité deux époux, par cette seule
raison, bien connue de tous, qu’ils étaient affreusement
malheureux dès qu’ils se trouvaient réunis : il allait
donc sans dire qu’ils devaient se rencontrer à ce festin.
Pour faire pendant à ces deux malheureux, on
apercevait autour de cette table deux autres individus
qui n’avaient jamais été mariés. Dans leur première
89
jeunesse, ils s’étaient promis de s’adorer toujours :
mais, séparés par les circonstances, ils étaient demeurés
si longtemps loin l’un de l’autre que maintenant ils ne
pouvaient plus sympathiser. Isolés dans la vie, ces deux
êtres considéraient l’éternité comme un désert sans
bornes.
Près du squelette, était assis un des plus joyeux fils
de la Terre, – un spéculateur, – un chercheur d’or ; – sa
principale affaire étant son grand livre, – la Bourse lui
servait de prison. – Ce personnage avait été fort surpris
en recevant cette invitation, car il se figurait être le plus
fortuné des mortels. Ceux qui l’avaient convié au festin
déclaraient qu’il ne savait pas combien grande était sa
misère.
Un instant après, on vit entrer dans la salle un
individu avec lequel nos lecteurs ont déjà fait
connaissance. C’était Gervayse Hastings, dont la
présence, l’année précédente, avait soulevé tant de
questions et causé de nombreuses critiques.
Hastings s’assit encore à la même place, avec
l’intime conviction qu’elle lui appartenait, et qu’il
n’avait nullement besoin de l’assentiment d’autrui ; et
pourtant, chose étonnante, son air enjoué, sa
physionomie placide ne trahissaient aucun chagrin.
Ceux qui l’examinaient et qui étaient experts dans l’art
de découvrir les peines de leurs semblables regardèrent
90
un instant Gervayse Hastings, et, tout en branlant la
tête, n’éprouvèrent pour lui aucune sympathie.
– Qui est donc ce jeune homme ? demanda l’homme
à la conscience troublée. Assurément, il n’a jamais
souffert. De quel droit vient-il s’asseoir parmi nous ?
– Savez-vous que c’est très mal d’entrer ici sans être
frappé d’un chagrin mortel ! murmura la vieille dame
d’une voix aussi tremblante que l’était toute sa
personne. Quittez-nous, jeune homme ! Votre coeur n’a
jamais été brisé ; et je tremble plus encore pour mon
repos, rien qu’à vous regarder.
– Son coeur brisé ! oh non, j’en réponds, répliqua
M. Smith en portant la main sur sa poitrine et en
s’efforçant de paraître triste, car il craignait de se livrer
à un fatal éclat de rire. Je connais fort bien ce
gentleman ; il a devant lui les plus belles espérances,
aussi ne doit-il pas se mêler à nous. Il n’a pas plus le
droit de s’asseoir à cette table que l’enfant qui n’est pas
encore né. Il ne fut jamais malheureux, et probablement
il ne le sera jamais.
– Très honorés convives, s’écrièrent alors les
ordonnateurs du banquet, allons, de grâce, ayez
confiance en nous et soyez certains du moins que notre
profonde vénération pour la mémoire de celui qui a
institué ce festin ne nous permet pas de désobéir à ses
dernières volontés. Recevez ce jeune homme à votre
91
table. Qu’il nous suffise de vous assurer qu’aucun de
vous ne voudrait troquer son coeur pour celui qui bat
dans la poitrine de Gervayse Hastings.
– Si cela était, j’en serais enchanté, très enchanté,
répliqua M. Smith avec un mélange de joie et de
tristesse. Mais ces messieurs ne savent pas ce qu’ils
disent ; mon coeur est le seul qui souffre réellement ici,
puisque certainement il sera cause de ma mort !
Malgré toutes ces récriminations, comme le
jugement des exécuteurs testamentaires était sans appel,
la compagnie prit place autour de la table. Le convive,
qu’on aurait volontiers expulsé, n’entama la
conversation avec aucun de ses voisins ; il paraissait
seulement écouter avec une grande attention, dans
l’espoir de découvrir quelque vérité. À dire vrai, les
plaintes exprimées par ces infortunés ne pouvaient
point être le sujet d’une instruction ou d’une
consolation, quelles qu’elles fussent, pour personne.
La conversation générale parut si absurde au bon M.
Smith qu’il ne put s’empêcher d’éclater de rire, quoique
ses médecins lui eussent expressément défendu cette
incartade ; et certes la science avait raison cette fois, car
le malheureux tomba en arrière en faisant une affreuse
grimace et expira sur-le-champ.
Cette catastrophe mit fin au repas.
92
– Eh quoi ! vous ne tremblez pas ? demanda la
vieille dame à Gervayse Hastings, qui regardait
fixement le cadavre. N’est-ce pas un horrible spectacle
à voir, et n’est-il pas terrible de penser qu’un homme
d’une nature si ardente et si robuste est mort en une
minute ? Mon âme tremblera toujours, mais en ce
moment elle tremble bien plus encore ; aussi je ne puis
comprendre comment vous êtes calme !
– En quoi cet événement subit peut-il m’apprendre
quelque chose, madame, ou me faire éprouver la
moindre émotion ? répondit Gervayse Hastings en
poussant un profond soupir. Les hommes passent
devant moi comme les ombres sur une muraille. Leurs
actions, leurs passions, leurs sentiments produisent à
mes yeux l’effet d’une lumière vacillante. Dans une
seconde, tout s’évanouit ! Ni ce cadavre, ni ce squelette,
ni le tremblement continuel de cette vieille dame ne
peuvent me procurer la sensation que je cherche.
Les convives se séparèrent.
Nous n’entrerons pas dans des détails plus
circonstanciés sur ces singuliers festins, lesquels, selon
la volonté du fondateur, eurent lieu régulièrement à
l’époque désignée.
Quelques années plus tard, les exécuteurs de ces
bizarres volontés adoptèrent la coutume d’inviter de
loin et de près des individus dont les infortunes
93
semblaient plus grandes que celles de leurs semblables,
soit à cause de leur intelligence cultivée, soit eu égard à
la haute position qu’ils avaient occupée. Le noble exilé
par la Révolution française et le soldat qui avait déposé
les armes à la chute de l’Empire vinrent prendre part à
ce banquet. Les monarques détrônés, errants sur la
Terre, furent admis à ce triste et lugubre festin.
L’homme d’État, dont le parti était vaincu, pouvait, s’il
le désirait, être encore un grand homme pendant tout le
temps que durait le repas.
Le nom d’Aaron Burns* prit place parmi tous ces
représentants des misères humaines, quand sa ruine, la
plus grande et la plus frappante, causée par des
circonstances morales plus étonnantes que celles de la
vie de tout autre homme, fut entièrement accomplie.
À l’époque de sa vieillesse, Stephen Girard**,
lorsque son opulence lui parut un fardeau trop lourd à
porter, chercha une fois à être admis au banquet de
Noël.
Et cependant ces personnages ne pouvaient point
donner mieux que d’autres ces enseignements
extraordinaires de misère et de chagrin qui sont étudiés
*
Célèbre Américain.
**
Français d’origine, parvenu à une opulence princière et ayant
déshérité sa famille au profit de la ville de Philadelphie.
94
surtout dans la vie ordinaire. Mais il est bon de
remarquer que plus les malheureux sont illustres, plus
ils éveillent de profondes sympathies ; et cela non parce
que leurs malheurs sont plus terribles, mais parce que
étant placés sur un piédestal élevé ceux qui les
éprouvent servent bien mieux d’exemples au genre
humain.
J’ajouterai qu’à chaque banquet de Noël Gervayse
Hastings se mêlait aux convives : mais l’infortuné
changeait graduellement. De la brillante jeunesse, il
était passé à la virilité soucieuse ; puis de la virilité à la
vieillesse, qui avait imprimé un certain air de dignité à
sa physionomie. Il était le seul individu qui vînt aussi
assidûment chaque année, et cependant sa présence
excitait toujours de nouveaux murmures de la part de
ceux qui connaissaient son caractère et sa position :
ceux-là même dont le coeur était brisé ne pouvaient
fraterniser avec lui.
– Qui est donc cet homme impassible ? s’était-on
demandé plus de cent fois.
– A-t-il souffert ? a-t-il commis quelque faute ? Sa
personne ne porte ni traces de douleur ni de remords.
Alors pourquoi se trouve-t-il ici ?
– Demandez-le à ceux qui sont chargés de faire les
invitations, ou interrogez-le lui-même. Telle était la
réponse générale.
95
– Mais cet homme est bien connu dans la ville, et
tout ce qu’on dit de lui prouve qu’il doit être heureux.
D’où vient qu’il arrive ici tous les ans pour se placer au
milieu des convives comme une vraie statue de
marbre ?
– Demandez-le au squelette : peut-être vous
donnera-t-il le mot de l’énigme.
– En vérité, c’est extraordinaire, se disait-on à la
ronde.
L’existence de Gervayse était non seulement
prospère, mais encore fort brillante. Tout lui avait
réussi ; sa fortune aurait suffi pour satisfaire les goûts
les plus dispendieux. Il aurait pu voyager dans les
contrées les plus éloignées ; s’il avait eu l’amour de la
science, il aurait pu se former une nombreuse
bibliothèque. Hélas ! malgré toute son opulence, cet
homme était malheureux. Il avait désiré jouir du
bonheur domestique et aurait dû le trouver avec une
épouse charmante et affectionnée, des enfants qui
promettaient la réalisation des plus douces espérances.
Hastings s’était élevé au-dessus des limites qui séparent
les hommes obscurs des hommes distingués ; et il
s’était acquis une réputation sans tache dans des affaires
de la plus haute importance. Sa renommée n’était
pourtant pas populaire, car il lui manquait ce qui est
nécessaire pour acquérir l’affection des masses. Pour le
96
public, Hastings était une froide abstraction, dépourvue
d’enthousiasme et de la faculté de faire passer dans le
coeur de la multitude les impulsions du sien ; c’est
surtout à ce don divin que le peuple reconnaît ses
favoris. J’ajouterai que ceux qui étaient admis dans
l’intimité de cet infortuné et qui désiraient l’aimer
étaient effrayés de voir que cela leur était impossible.
Ils l’approuvaient et l’admiraient ; mais dans ces
moments où l’esprit humain cherche à découvrir la
réalité, ils s’éloignaient de Gervayse, qui n’avait pas le
pouvoir de leur donner ce qu’ils voulaient trouver ; et,
ils éprouvaient ce sentiment de regret que l’on ressent
lorsqu’on retire sa main, après l’avoir tendue à une
ombre que l’on a aperçue sur la muraille.
La jeunesse d’Hastings, tout à coup disparue, et
l’effet qu’il produisait devinrent bientôt plus
perceptibles ; ses enfants, lorsqu’il leur tendait les bras,
venaient, sans la moindre joie, s’asseoir sur ses
genoux ; bien plus, ils n’y prenaient jamais place sans y
être invités. Sa femme pleurait en secret et s’accusait
intérieurement de rester insensible auprès de lui.
Hastings lui-même paraissait ressentir les effets de cette
froideur qu’il répandait sur tous ceux qui l’entouraient.
Il aurait donné tout au monde pour pouvoir se
réchauffer. La vieillesse, qui l’accabla avant l’âge,
l’engourdit bientôt plus encore. Un jour, il perdit sa
97
femme et quelques-uns de ses enfants, puis ensuite les
autres le quittèrent, et le vieux Gervayse Hastings resta
seul. Il ne désirait plus d’entourage.
C’est ainsi qu’il continua à vivre, et, à chaque fête
de Noël, il ne manquait pas de se rendre au lugubre
banquet. Son privilège était devenu un droit, et s’il avait
réclamé la place d’honneur, le squelette la lui aurait
cédée.
Lorsque Hastings eut atteint ses quatre-vingts ans,
cet homme au visage pâle, au front chauve, à la
physionomie immobile, voulut venir encore une fois
s’installer à la place du banquet de Noël, où il était
admis tous les ans. Sa physionomie était toujours aussi
impassible. Le temps l’avait changé à l’extérieur ; mais
intérieurement il ne lui avait fait ni bien ni mal. Avant
de s’asseoir dans le fauteuil qui lui était destiné,
Hastings jeta un regard inquisiteur autour de la table,
dans le but de s’assurer qu’il n’y retrouverait pas
quelques-uns des convives des années précédentes. – Le
malheureux n’avait rien appris à ces tristes fêtes. Il
ignorait encore ce profond secret, – la vie dans la vie, –
qui se manifeste par la joie ou par le chagrin.
– Mes amis, fit tout à coup Gervayse Hastings en
prenant cet air d’assurance seul permis à un convive de
fondation, soyez les bienvenus ! Je bois à tous vos
voeux dans cette coupe sépulcrale !
98
Les invités répondirent avec urbanité, mais d’une
manière qui prouvait qu’ils ne sympathisaient pas avec
ce personnage d’un aspect glacial, car tous semblaient
dire qu’ils refusaient de le reconnaître pour un de leurs
frères.
Donnons avant tout à nos lecteurs une description
succincte de ceux qui assistaient au banquet.
Là se trouvait un ministre protestant très
enthousiaste, appartenant probablement à la famille de
ces anciens puritains qui avaient foi en leur vocation et
se comptaient au nombre des puissants de la terre.
Cédant aux tendances de l’époque, ce ministre s’était
éloigné des principes sévères de la foi primitive : son
esprit errait dans d’obscures régions, où il ne trouvait
que ténèbres et déceptions. Ses idées étaient tellement
confuses que bien souvent il se tordait les mains avec
désespoir, tandis qu’en d’autres circonstances il riait de
sa propre folie. Cet homme était vraiment misérable.
Près de lui était assis un utopiste. – Sa secte était
nombreuse, quoiqu’il se crût le seul de son espèce
depuis la création du monde. – Cet individu avait formé
le projet de faire disparaître de la surface du globe
toutes les douleurs physiques et morales, et d’assurer le
bonheur de chacun : mais l’incrédulité des hommes
l’empêchait d’accomplir ses projets. Son chagrin était
tellement profond que tous les maux auxquels il ne
99
pouvait remédier semblaient s’être appesantis sur lui.
Un vieillard d’un aspect fort simple, couvert de
vêtements noirs, attirait ensuite l’attention des
personnes présentes. On le prenait pour le père Miller*
qui paraissait s’abandonner au désespoir en attendant le
moment fatal qui devait tout anéantir.
Là se trouvait encore un homme connu pour son
orgueil et son obstination ; il avait possédé de grandes
richesses, il s’était vu à la tête d’une grande
administration où il avait pu régir despotiquement ses
subordonnés qui tremblaient en sa présence. Mais
quand survint une ruine totale, tout son pouvoir avait
disparu.
On remarquait aussi un philanthrope qui s’affligeait
tellement de tous les malheurs des humains et de la
négligence que l’on mettait à prendre des mesures
générales pour les soulager, qu’il n’avait pas le courage
de faire le peu de bien dont il était capable. Ce
personnage se contentait d’être malheureux par
sympathie.
Près de lui était assis un individu dont l’espèce ne
date que de l’époque actuelle. Depuis qu’il avait atteint
l’âge où on lit les journaux, il s’était vanté d’appartenir
*
Fanatique américain qui avait prédit la fin du monde pour le mois de
mai 1848.
100
à un parti politique. Pendant les discussions de ces
dernières années, son esprit s’était tellement troublé
qu’il ne savait plus à quel parti s’attacher. Le chagrin
qu’éprouvait cet homme ne peut être compris que par
ceux qui l’ont éprouvé.
À son côté on avait placé un orateur populaire qui
avait perdu la voix ; et, comme c’était là à peu près tout
ce qu’il possédait, il était tombé dans un état de
mélancolie désespéré.
À la table du banquet se trouvaient aussi deux
dames : l’une était une pauvre ouvrière presque morte
de faim, malade de la poitrine ; elle représentait là un
million de femmes de sa condition, toutes aussi
misérables qu’elle. L’autre personne était une femme
douée d’une mâle énergie dont elle ne pouvait faire
usage. Elle ne trouvait dans le monde rien à faire et rien
qui lui procurât ou du plaisir ou du chagrin. Cette
pauvre infortunée était devenue presque folle en voyant
que son sexe était exclu des grandes affaires.
Comme le nombre des convives était complet, on
avait ajouté une petite table pour trois ou quatre pauvres
chercheurs d’emploi, que les ordonnateurs du festin
avaient cru pouvoir admettre. Ces pauvres diables
étaient dans une si grande détresse qu’ils avaient
réellement besoin d’un bon repas.
Tous ceux qui assistaient à ce banquet étaient
101
vraiment dignes de compassion. Le vieux Gervayse les
intéressait peu, et il aurait pu disparaître sans qu’aucun
des convives demandât : Où est-il allé ?
– Monsieur, dit enfin le philanthrope à Hastings,
voici bien des années que vous prenez part à cette fête,
et probablement vous avez tiré de la vue de tous ces
convives du malheur de très utiles enseignements.
J’envie votre sort. Pouvez-vous me révéler un secret
pour remédier à la masse des misères qui affligent le
monde ?
– Je ne connais qu’une seule misère, répondit
Gervayse d’un air tranquille, et c’est la mienne.
– La vôtre ! répliqua le philanthrope ; si vous vous
rappelez l’existence heureuse et brillante que vous avez
menée toute votre vie, comment osez-vous dire que
vous êtes le seul infortuné de l’espèce humaine ?
– Je vous le dirais que vous ne le comprendriez pas,
répliqua Gervayse Hastings d’une voix faible, et avec
une prononciation embarrassée, en employant
quelquefois un mot pour un autre. Personne ne m’a
compris, pas même ceux qui étaient atteints du même
mal. Ce que j’éprouve est l’absence de toute espèce de
passions. Il me semble que mon coeur est formé de
vapeur. Il m’est impossible de saisir la réalité. Ainsi, en
ayant l’air de posséder tout ce qui est au pouvoir des
hommes, tout ce qu’ils désirent, je n’ai réellement rien
102
possédé, ni joie, ni chagrin. Toutes choses, toutes
personnes, et j’ai eu la preuve de ce que j’avance à cette
table même depuis que je viens m’y asseoir, m’ont fait
l’effet d’ombres vacillant sur la muraille. Ma femme,
mes enfants et mes amis ont produit sur moi la même
sensation. Il en est de même de vous que je vois devant
moi. Je n’ai réellement pas connu l’existence, et je ne
suis moi-même qu’une ombre comme ce qui m’entoure.
– Et que pensez-vous de l’autre Vie ? demanda à
Hastings le ministre en levant les yeux au ciel.
– Hélas ! je suis plus malheureux que vous, répliqua
le vieillard, car je n’ai pas la faculté nécessaire pour
craindre ou pour espérer. Mon malheur est le seul au
monde, ma souffrance est la seule qui ne guérit pas. Ce
coeur froid, cette existence sans réalité, ah ! c’est une
vraie montagne de glace qui pèse sur ma poitrine !
Le hasard fit qu’à la fin de cette conversation les
ligaments usés du squelette se détachèrent, et, tout à
coup, ses os desséchés et la couronne de cyprès
tombèrent sur la table. Cet incident attira l’attention des
convives et fut cause que l’on perdit Hastings de vue
pendant quelques instants. Lorsque les membres du
banquet reportèrent leurs regards sur le vieillard, ils
s’aperçurent qu’il avait subi une transformation
complète.
Son ombre avait cessé de vaciller sur la muraille...
103
........................................................................................
– Et maintenant, Rosine, que pensez-vous de ce
récit ? demanda Rodrigue en roulant le manuscrit qu’il
venait de lire.
– Franchement, je vous répondrai que votre
apologue n’est pas entièrement complet, répliqua-t-elle.
Je comprends bien le caractère que vous avez cherché à
dépeindre, mais, si je le comprends, c’est plutôt à force
d’y penser que grâce à la clarté de ce que vous venez de
raconter.
– Oh ! ce que vous éprouvez était inévitable,
observa le sculpteur. Comme les caractères sont tous
négatifs, si Gervayse Hastings avait éprouvé le moindre
chagrin au banquet de Noël, il eût été bien plus facile de
définir son caractère. Il existe dans le monde des
personnages pareils à cet homme ; et, de temps en
temps, nous rencontrons ces monstres dans le sens
moral. Il est difficile de comprendre comment ces êtres
existent ici-bas, et nul ne peut expliquer quelle sera leur
existence dans un autre monde. On dirait qu’ils sont
étrangers à toutes choses, et rien ne fatigue plus l’esprit
que de chercher à comprendre quelle est leur destinée.
Traduit de l’anglais par B.-H. Révoil.
104
Charles Dickens
105
L’arbre de Noël
Je viens de passer la soirée avec une joyeuse
compagnie d’enfants réunis autour de ce charmant jouet
venu d’Allemagne qu’est un arbre de Noël. Cet arbre,
planté au milieu d’une large table ronde et s’élevant au-
dessus de leurs têtes, était magnifiquement illuminé par
une multitude de petites bougies et tout garni d’objets
étincelants. Il y avait des poupées aux joues roses qui se
cachaient derrière les feuilles vertes ; il y avait des
montres, de vraies montres, ou du moins avec les
aiguilles mobiles, de ces montres qu’on peut remonter
continuellement ; il y avait de petites tables vernies, de
petites chaises, de petits lits, de petites armoires et
autres meubles en miniature, fabriqués à
Wolverhampton, qui semblaient préparés pour le
nouveau ménage d’une fée ; il y avait de petits hommes
à la face réjouie, beaucoup plus agréables à voir que
bien des hommes réels, – car si vous leur ôtiez la tête,
vous les trouviez pleins de dragées ; – il y avait des
violons et des tambours ; il y avait des tambourins, des
livres, des boîtes à ouvrage, des boîtes de peinture, des
boîtes de bonbons, toutes sortes de boîtes ; il y avait,
106
pour les filles aînées de la maison, des bijoux bien plus
brillants que des bijoux en or et en diamants des
grandes demoiselles ; il y avait des corbeilles et des
pelotes à épingles ; il y avait des fusils, des sabres et
des drapeaux ; il y avait des sorcières en carton, qui se
tenaient par la main pour danser la ronde du sabbat ; il y
avait des totons, des sabots, des toupies, des étuis à
aiguilles, des essuie-plumes, des flacons de sels, des
carnets de bal, des porte-briquets, des fruits naturels
artificiellement convertis en fruits d’or, et des
imitations de pommes, de poires et de noix, contenant
des surprises ; bref, comme le disait tout bas devant moi
un charmant enfant à un autre charmant enfant, son
meilleur ami : « Il y avait de tout, et plus encore. » En
admirant cette collection si variée d’objets de toutes
formes qui pendaient à l’arbre comme des fruits
magiques et fascinaient les regards de tous ces frais
visages, dont quelques-uns pouvaient à peine se mettre
au niveau de la table et dont quelques autres
exprimaient leur timide étonnement sur le sein d’une
jolie mère, d’une jeune tante ou d’une fraîche nourrice,
j’éprouvai de nouveau toutes les sensations de ma
propre enfance et me laissai aller à l’idée que rien dans
la vie réelle ne vaut peut-être les douces illusions de
l’âge des arbres de Noël et de tant d’autres arbres
enchantés.
Me voici rentré chez moi, seul, l’unique personne du
107
logis qui soit éveillée ; ma rêverie se prolonge ;
pourquoi y résisterais-je ? pourquoi ne
m’abandonnerais-je pas au charme qui me ramène à
mes premières années, à tout ce qui m’a successivement
captivé sur les rameaux de l’arbre magique, alors que,
chaque hiver, Noël me retrouvait un heureux et crédule
enfant ?
Il est là, devant moi, cet arbre qui déploie en liberté
son ombre mystérieuse. D’abord, je reconnais mes
joujoux : voilà, tout là-haut, parmi les feuilles lustrées
et les baies rouges du houx, le culbuteur avec ses mains
dans les poches, qui ne voulait jamais se tenir tranquille
par terre, mais qui, une fois mis sur le parquet, roulait
sur lui-même et ne s’arrêtait enfin que pour fixer sur
moi ses yeux de homard, dont j’affectais de rire
beaucoup, quoique au fond du coeur je me défiasse de
lui. À côté du culbuteur, voici cette tabatière infernale,
de laquelle s’élançait un avocat démoniaque, en robe
noire et en perruque de crin, ouvrant une large bouche,
tirant une langue de drap rouge, et qu’il n’y avait pas
moyen de faire rentrer dans sa boîte, car il s’en
échappait toujours, la nuit surtout, pendant mes rêves.
Tout près encore est la grenouille avec la poix de
cordonnier sous les pattes, qui bondissait aussi
inopinément et quelquefois allait éteindre la bougie ou
retombait sur votre main ; sale bête à la peau verdâtre
tachetée de rouge. Sur le même rameau se trouve la
108
dame de carton, en jupe de soie bleue, qu’on faisait
danser devant le flambeau, jolie et gracieuse dame...
Mais je n’en saurais dire autant du grand pantin qui se
pendait contre la muraille et qu’on mettait en
mouvement avec une ficelle... il avait une expression
sinistre, un nez atroce, et quand il relevait les jambes
jusqu’à son cou, il était difficile de rester seul avec lui
sans avoir peur.
Ce masque... quand donc me regarda-t-il pour la
première fois, ce masque terrible ? Qui le mit sur son
visage et pourquoi m’effraya-t-il à ce point que cette
impression est une date dans ma vie ? Ce n’est pas un
visage hideux en lui-même : il a même l’intention
d’être drôle ; pourquoi donc ses traits vulgaires me
furent-ils si intolérables ? Ce n’était pas sans doute
parce qu’il me cachait le visage de celui ou de celle qui
l’essaya devant moi : un tablier eût produit le même
effet. Était-ce l’immobilité du masque ? Le visage de la
poupée était immobile aussi, et je n’en étais pas effrayé.
Peut-être cette fixité soudaine, substituée à l’animation
d’une figure réelle, me donna-t-elle le premier
pressentiment du changement qui doit tout à coup se
produire sur tout visage humain. Je ne pouvais m’y
accoutumer. Rien ne put, de longtemps, me distraire de
mon émotion ; ni deux tambours qui, au moyen d’une
manivelle, faisaient entendre une musique grinçante ; ni
un régiment de soldats qui sortirent l’un après l’autre
109
d’une caserne en carton et s’alignèrent, roides et muets,
sur une pince à zigzags ; ni une vieille femme faite en
papier mâché et en fil d’archal, qui découpait un pâté à
deux petits marmots. Cela ne servit guère de me
montrer que le masque était de carton et puis de
l’enfermer pour que je ne le visse plus sur aucun visage.
Le souvenir seul de cette figure, l’idée qu’elle existait
quelque part, cela suffisait pour me réveiller la nuit tout
en sueur et criant : « Oh ! mon Dieu ! il vient... Oh ! le
masque ! »
Je ne m’inquiétais jamais alors de savoir de quoi
était fait mon cher baudet, que voilà encore avec un
panier de chaque côté de son bât ! Sa peau était une
vraie peau d’âne au toucher, je m’en souviens. Et le
grand cheval noir, moucheté de rouge, ce cheval sur le
dos duquel je pouvais monter, croyez-vous que j’eusse
pensé un moment qu’il différait en rien de ceux qu’on
voit communément courir sur la plaine de New-
Market ? Je vois bien maintenant de quoi sont faits les
quatre chevaux de trait, en bois non verni, attelés à un
chariot de roulage que je dételais et remisais sous le
piano. Leur queue n’est qu’une houppe de fourrure, leur
crinière est également en crin postiche, et leurs jambes
ne sont que de grosses chevilles ; mais ils ne
m’apparaissaient pas ainsi quand ils me furent apportés
comme cadeau de Noël. C’étaient des chevaux parfaits,
alors, et je trouvais parfaits aussi leurs harnais cloués
110
sans façon contre leur poitrail. Je découvris un jour que
cette boîte à musique ne contenait qu’un appareil de fil
d’archal et de cure-dents ; je faisais peu de cas de ce
petit saltimbanque en manches de chemise, qui
recommençait sans cesse sa culbute sur un cadre de
sapin ; ce n’était qu’un pauvre imbécile selon moi ;
mais ce que je trouvais merveilleux, ce qui m’amusait
prodigieusement, c’est cette échelle de Jacob, faite de
petites tablettes de bois rouge qui se succédaient l’une à
l’autre, pour exposer chacune un tableau différent avec
un tintement de petites clochettes.
Ah ! la maison de poupée !... dont je n’étais pas le
propriétaire, mais où j’allais en visite. Je n’admire pas
le nouveau palais du Parlement la moitié autant que
cette maison, à façade couleur de pierre avec de vraies
fenêtres à vitres, un seuil de porte et un balcon réel...
plus vert qu’aucun des balcons que je vois aujourd’hui,
excepté dans les villes de bains de mer, et même ceux-
ci ne sont que de pauvres imitations de celui de la
maison de poupée. La façade s’ouvrait, du haut en bas,
à deux battants, et c’était un peu contraire à l’illusion,
j’en conviens, parce qu’on y cherchait en vain l’escalier
intérieur ; mais l’illusion renaissait quand elle se
refermait. Ouverte même, il y avait trois chambres
distinctes : le salon avec fauteuils et canapé, la chambre
à coucher avec un ameublement d’une rare élégance, et,
mieux encore, la cuisine avec sa cheminée, son
111
fourneau, tout un assortiment d’ustensiles, y compris
une délicieuse bassinoire et un cuisinier de profil qui se
préparait sans cesse à faire frire deux poissons.
Combien de festins de la Barmécide j’ai faits sur cette
table où figurait tout un service en plats de bois, chacun
contenant son mets particulier, tel qu’un jambon ou une
dinde, qui y étaient fixés au moyen d’un peu de colle
forte, et garnis de quelque chose de vert qui devait être,
je crois, de la mousse ! Quelle est celle de toutes nos
sociétés de tempérance qui pourrait m’offrir un thé
comme ceux que je prenais dans ces jolies petites tasses
bleues qui entouraient, sur le plateau, une petite théière
en bois d’où coulait un liquide sentant un peu
l’allumette, mais auquel je trouvais un goût de nectar ?
Peu m’importait que les pinces à sucre fussent
disloquées comme les mains de Polichinelle ! Un jour,
il est vrai, j’épouvantai la maison de mes cris, comme si
je m’étais empoisonné ; je venais d’avaler une de mes
petites cuillers d’étain qui s’était fondue dans un thé
trop brûlant... mais j’en fus quitte pour quelques
coliques, et encore moins aiguës que celles dont je
souffrais quand on m’administrait une potion purgative.
Mais après les jouets vinrent les livres. En voilà tout
un rayon sur les branches inférieures de mon arbre de
Noël, entre le cylindre à fouler le gazon et les autres
petits instruments de jardinage. Ces volumes sont
minces, pour la plupart, mais nombreux, et avec de jolis
112
cartonnages bleus ou rouges. Quelles lettres
pittoresques dans ces Alphabets, lettres à
personnages !... A, la première de toutes, A, qui était un
Archer, et qui transperçait une grenouille de ses
flèches : A, qui était, ailleurs, un Archevêque, un
Archange, et je ne sais quoi encore. De même pour les
autres lettres, excepté X, qui était toujours Xerxès ou
Xantippe ; Y, qui était invariablement un Yacht, et Z
invariablement un Zèbre. Mais, dans le volume suivant,
déjà, c’est bien une autre magie ; l’arbre de Noël, lui-
même, se change en une tige de fève, cette merveilleuse
tige de fève dont Jack, le tueur de géants, se servit
comme d’une échelle pour escalader la maison du
géant. Voilà des géants à deux têtes en personne, armés
de leurs massues, qui grimpent d’un rameau à l’autre,
comme le long d’un escalier, traînant par les cheveux
des chevaliers et des dames qu’ils vont croquer à leur
dîner. Ah ! Jack ! brave Jack ! au secours ! Jack arrive
heureusement avec son sabre qui tranche les montagnes
et ses souliers qui le transportent, en quelques pas, à
une distance de cent lieues. Admirable Jack ! Heureux
rival du Petit Poucet ! plus d’une fois je me demandai
s’il n’existait pas plusieurs Jack, ou si c’était un seul et
unique Jack qui pouvait accomplir tant d’exploits.
Avec quel bonheur je te revois, ô Chaperon rouge !
C’était un bon vêtement pour la saison que le manteau
en laine écarlate à l’abri duquel je te vis apparaître, un
113
soir de Noël, lorsque tu vins, ton panier au bras, me
raconter la perfidie du loup, cet hypocrite dont l’appétit
était si féroce... qu’après avoir mangé ta grand-mère, il
put te manger encore toi-même, en faisant cette horrible
plaisanterie que vous savez, sur ses dents. La petite fille
surnommée le Chaperon rouge fut mes premières
amours. Il me semblait que si j’avais pu épouser le Petit
Chaperon rouge, j’aurais joui du parfait bonheur.
Hélas ! il n’en fut rien ; mais, en souvenir du Petit
Chaperon rouge, chaque fois que je faisais la procession
des animaux de mon arche de Noé, le loup était
toujours mis à la queue de tous les autres, comme un
monstre qui devait être dégradé ! Ô ma belle arche de
Noé ! je voulus voir un jour si elle tiendrait bien la mer,
et elle fit eau dans le lavoir où je tentai l’épreuve. Je
l’aurais désirée, parfois, un peu plus large, car mes
animaux n’y entraient tous qu’avec peine et en
s’entassant les uns sur les autres ; la porte ne se fermait
qu’imparfaitement, au moyen d’un loquet en fil de fer :
enfin, quelques-unes des bêtes qui y trouvaient leur
salut contre le déluge n’étaient pas très solides sur leurs
pattes, entre autres l’oie, qui trébuchait continuellement
et entraînait, dans sa chute, toutes les créatures mises en
équilibre devant elle ; le léopard, l’âne et le cheval
avaient une queue dépouillée de sa peinture, qui se
réduisait peu à peu à un bout de ficelle. Mais que de
chefs-d’oeuvre de l’art ! la mouche, presque aussi
114
grosse qu’un éléphant, la bête à bon Dieu, le papillon,
et Noé lui-même, avec sa femme et ses enfants,
semblables à des ouvriers en tabac !
Silence ! une forêt ! Qui est dans cet arbre ? Ce n’est
pas Robin des bois, ni Valentin, frère d’armes d’Orson,
ni le Nain jaune, ni aucun de ces personnages de mes
premiers livres de contes, dont je ne parlerais pas ; c’est
un roi d’Orient, un turban au front, un brillant cimeterre
au poing. Par Allah ! il y en a deux, car je vois le
second qui regarde par-dessus l’épaule de l’autre. Au
pied de l’arbre, sur le gazon, est étendu de tout son long
un géant endormi ; un géant noir qui incline sa tête sur
les genoux d’une princesse, comme sur son oreiller. À
côté est une cage en cristal, garnie de quatre serrures en
acier poli, dans laquelle il tient la princesse prisonnière
quand il est éveillé. J’aperçois les quatre clefs à sa
ceinture. La princesse fait signe aux deux rois dans
l’arbre, et ils descendent sans bruit. C’est le début des
Mille et Une nuits.
Ah ! désormais, les choses les plus communes
deviennent enchantées pour moi. Toutes les lampes sont
des lampes merveilleuses ; toutes les bagues sont des
talismans ; tous les vases de fleurs sont remplis de
trésors cachés sous un peu de terre ; tous les arbres
protègent Ali Baba dans leur feuillage. Je voudrais jeter
tous les biftecks dans la vallée des Diamants, afin que
115
les pierres précieuses vinssent s’y coller et être
transportées ainsi par les aigles dans leurs nids, d’où il
n’y aurait plus qu’à les effaroucher avec de grandes
clameurs pour s’enrichir. Toutes les tartes sont faites
selon la recette du fils du vizir de Bassora, qui se fit
pâtissier après avoir été déposé, en caleçon, à la porte
de Damas. Les savetiers sont tous des Mustapha qu’on
conduit, les yeux bandés, près d’un cadavre coupé en
quatre morceaux, afin de les leur faire recoudre. Tout
anneau de fer soudé à une pierre indique l’entrée d’une
caverne n’attendant plus que le magicien, et toutes les
cages sont des volières en bois d’aloès remplies de
rossignols. Toutes les dattes importées d’Orient
proviennent du même palmier que ce funeste noyau de
datte avec lequel le marchand creva l’oeil au fils
invisible du génie. Toutes les olives ont été produites
par celles de la jarre qui servit à convaincre de fraude le
marchand d’olives que le Commandeur des Croyants fit
juger par un tribunal enfantin ; toutes les pommes
ressemblent aux trois pommes qui furent achetées, pour
trois sequins, au jardinier du sultan, et dont l’esclave
noir avait volé une. Tous les chiens sont de la race de ce
chien, ou homme métamorphosé en chien, qui sauta sur
le comptoir du boulanger et mit la patte sur la fausse
pièce de monnaie ; tous les grains de riz me rappellent
le riz que la goule ne pouvait ramasser que grain à
grain, à cause de ses festins nocturnes dans le cimetière.
116
Mon cheval à bascule lui-même, – que voici, avec ses
naseaux convulsivement retournés pour indiquer sa
noble race, – devrait avoir une cheville à son cou pour
s’envoler avec moi, à l’exemple du cheval de bois sur
lequel s’envola le prince de Perse devant toute la cour
de son père.
Oui, tous les objets que je reconnais aux rameaux de
mon arbre de Noël brillent de cette merveilleuse
lumière. Quand je suis éveillé dans mon lit avant le
jour, à cette époque de l’année où la neige blanchit les
toits des maisons, j’entends Dinarzade qui répète : « Ma
soeur, ma soeur, si vous ne dormez pas, finissez-moi, je
vous en prie, l’histoire du jeune roi des Îles-Noires. »
Schéhérazade répond : « Si mon seigneur le sultan
daigne me laisser vivre un jour de plus, ma soeur, non
seulement je finirai cette histoire mais encore je vous en
dirai une plus extraordinaire que celle-là. » Alors le
gracieux sultan s’éloigne, donnant des ordres pour
suspendre l’exécution, et nous respirons tous les trois.
Tantôt je distingue sous mon arbre de Noël
Robinson Crusoé sur son île déserte, Philip Quarll
parmi les singes, Sandford et Merton, avec M. Barlow ;
tantôt des figures moins familières, qui s’approchent ou
reculent dans un vague lointain, se séparent ou se
mêlent ; et puis, résultat de mes terreurs du masque ou
d’une digestion pénible, c’est un cauchemar qui
117
m’oppresse, un fantastique cauchemar où je retrouve les
réminiscences de longues nuits d’hiver, alors que, pour
me punir, on m’envoyait au lit après souper, et que je
m’éveillais, au bout de deux heures, avec la sensation
d’avoir dormi deux nuits de suite, désespérant de voir
luire la clarté du matin... oppressé par le poids de mon
remords.
Et maintenant une rangée de quinquets sort
lentement du plancher devant un rideau vert. Une
clochette tinte, – une clochette magique qui résonne
encore à mon oreille comme aucune autre clochette.
Une musique se fait entendre au milieu d’un
bourdonnement de voix avec une odeur prononcée
d’huile et d’écorces d’orange. Soudain la clochette
magique commande à la musique de se taire ; le grand
rideau vert se relève de lui-même majestueusement, et
la pièce commence ! Le chien fidèle de Montargis vient
venger la mort de son maître, traîtreusement assassiné
dans la forêt de Bondy. Un paysan bouffon, à la trogne
rouge et coiffé d’un très petit chapeau, remarque que la
sagaticité du chien est en vérité surprenante. La
sagaticité est un mot plaisant que je n’ai pu oublier, et
qui survivra dans ma mémoire aux bons mots les plus
spirituels. Le paysan bouffon fut depuis ce soir-là un
ami, quoique, ne l’ayant pas revu depuis maintes
années, je ne puisse vous dire précisément si c’était le
garçon de chambre ou le palefrenier d’une auberge de
118
village. J’assiste ensuite, en versant des larmes amères,
aux malheurs de la pauvre Jane Shore, qui s’en va,
échevelée et mourant de faim, à travers les rues de
Londres ; ou j’apprends comment George Barnwell tua
le plus digne des oncles et en eut un si cruel regret
qu’on aurait dû lui faire grâce. Viens me consoler, viens
vite, ô Pantomime, sur ta scène de prodiges, où les
clowns sont vomis par les obus et lancés jusqu’au lustre
de la salle, cette brillante constellation ; où les
Arlequins, tout couverts d’écailles d’or pur, rivalisent
d’éclat et de cabrioles avec le poisson volant ; où
Pantalon, vénérable vieillard, met des fers rouges dans
ses poches et accuse le clown de l’avoir volé ; où une
transformation succède à une autre, et où, de surprise en
surprise, tout fait croire que tout est facile et que rien
n’est impossible. Hélas ! c’est à présent aussi que
j’éprouve pour la première fois, pénible sensation !
combien il est triste, le lendemain, de retourner aux
prosaïques réalités de la vie quotidienne ! Mon
imagination me ramène aux merveilles qui m’ont tant
charmé ; je soupire en pensant à la petite fée avec sa
longue baguette, et je voudrais partager son immortalité
féerique ; mais, quoiqu’elle m’apparaisse de nouveau
sous diverses formes parmi les rameaux de mon arbre
de Noël, elle disparaît presque aussitôt, et elle ne
consent jamais à demeurer auprès de moi.
Reviens, fée de mes plus doux enchantements, qui
119
m’as inspiré l’amour du théâtre, même l’amour du
théâtre des marionnettes et jusqu’à celui du théâtre-
joujou, avec son proscenium de carton, ses loges
peuplées de poupées, ses décorations à l’aquarelle et ses
acteurs pendus à un fil.
Mais silence encore ! écoutez la musique des
crèches et des modernes confrères de la Passion*. Cette
musique a interrompu mon sommeil d’enfant : elle a
évoqué autour de ma couchette des images qui
ravissaient ma piété naïve et que je salue encore
aujourd’hui avec respect sous un arbre de Noël. Un
ange parle à un groupe de bergers, dans un champ ; des
voyageurs marchent les yeux levés vers le ciel, suivant
une étoile ; un nouveau-né a pour berceau la crèche
d’une étable. De graves vieillards sont réunis dans un
temple et un enfant s’entretient avec eux. Une figure
solennelle, avec un visage d’une beauté et d’une
douceur ineffables, aide de la main une jeune fille
morte à se relever ; la même figure est debout près de la
porte d’une ville, rappelant à la vie le fils d’une veuve ;
vous la revoyez assise au milieu de la chambre d’une
maison, et, par le toit mis à découvert, on descend
jusqu’à elle avec des cordes un malade dans son lit.
Une tempête bouleverse la mer, un navire est sur le
*
Waits. Musiciens de Noël qui rappellent les pifferari de l’Italie.
120
point de périr ; la même figure s’avance sur les flots
vers le navire. La voilà sur le rivage enseignant une
multitude. Elle est entourée d’enfants et en tient un sur
ses genoux. Elle rend la vue aux aveugles, la parole aux
muets, le mouvement aux paralytiques, la force aux
infirmes, l’intelligence à ceux qui en étaient privés.
Enfin, elle est sur une croix, mourante, entourée de
soldats armés ; les ténèbres s’épaississent ; la terre
tremble ; on n’entend plus qu’une voix qui dit :
« Pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font. »
D’autres souvenirs et d’autres images se multiplient
aux plus bas rameaux de l’arbre de Noël : mes livres
d’école fermés ; Virgile et Ovide muets ; Térence et
Plaute abandonnés sur un théâtre ; des pupitres qui ont
été mutilés avec des canifs ; l’ardoise aux calculs avec
une démonstration interrompue ; la règle de trois ayant
cessé ses impertinentes questions ; les raquettes, les
cerceaux, les cordes à sauter laissés là aussi ; mais
l’arbre est toujours plus vert, quoique le gazon qui est à
ses pieds se soit fané sous les pas qui l’ont foulé
joyeusement : c’est que j’ai quitté l’école pour la
maison paternelle, c’est que les études et les récréations
de la vie scolaire sont remplacées par les jeux et les
danses de la famille.
Ah ! nous voilà tous réunis confortablement autour
du foyer, où je retrouve un parfum de marrons rôtis et
121
d’autres excellentes choses : j’écoute et puis je parle à
mon tour, faisant mes débuts de conteur : nous nous
racontons des histoires et, je l’avoue avec un peu de
honte, ce sont des histoires de revenants. Quelle
attention silencieuse ! quelle foi dans tous les regards !
Nous voyons avec les yeux des personnages eux-
mêmes, nous passons par toutes les émotions qu’ils ont
éprouvées. Comme ce tableau de l’hiver est vrai ! Nous
cheminons sous un ciel brumeux, à travers une lande
sauvage, jusqu’à ce que nous soyons arrivé devant une
avenue qui nous conduit à un vieux château dont les
fenêtres sont éclairées par les lumières des
appartements : nous sonnons à la grille qui tourne sur
ses gonds et nous introduit sous les grands arbres aux
branches dépouillées. À mesure que nous avançons, ils
forment derrière nous une voûte plus sombre, comme si
nous avions franchi les arceaux d’un souterrain qui
nous défend de retourner sur nos pas. Mais nous
sommes un voyageur fatigué qui a perdu son chemin,
brave gentilhomme qui ne songe guère à battre en
retraite, si l’on veut bien lui accorder l’hospitalité
jusqu’au lendemain. Le château ne nous ferme pas sa
porte : transi de froid, nous voyons, d’abord, avec une
sensation de bien-être, la vaste cheminée du vestibule,
et puis celle du salon, où brûlent d’énormes bûches que
soutiennent de vieux chenets de bronze semblables à
des lions accroupis. Aux murailles lambrissées sont des
122
portraits qui nous regardent avec un air soupçonneux ;
notre hôte et notre hôtesse ont une compagnie à souper ;
ils célèbrent la Noël et nous invitent à nous mettre à
table avec eux. Après le souper, nous sommes conduit à
la chambre où nous devons coucher. C’est une chambre
gothique. Nous n’aimons guère le portrait d’un
chevalier en vert qui est au-dessus de la cheminée.
Notre lit est un bizarre lit noir, qui a pour ornements, du
côté des pieds, deux sculptures en bois qui sembleraient
avoir été enlevées, exprès pour nous, aux tombes de la
chapelle ; mais nous ne sommes pas un voyageur
superstitieux et nous n’y faisons bientôt plus attention.
Nous congédions notre domestique, fermons la porte,
et, après nous être revêtu de notre robe de chambre,
nous nous asseyons devant le feu pour nous livrer à
notre rêverie. Nous nous mettons au lit, mais nous ne
pouvons nous endormir ; nous nous agitons et tournons
sur nous-même ; c’est en vain, le sommeil ne vient pas.
Les tisons de la cheminée jettent de capricieuses lueurs
qui donnent une teinte lugubre à tout ce qui nous
entoure. Nous ne pouvons nous empêcher de regarder
de temps en temps, à travers nos rideaux, les deux
figures du lit et celle qui est au-dessus de la cheminée,
le chevalier vert à la physionomie sinistre. Par l’effet
des reflets de la lumière, ces figures semblent se
mouvoir, ce qui n’a rien de gai... quoique nous ne
soyons pas un voyageur superstitieux.
123
Nous devenons nerveux, de plus en plus nerveux, et
nous avons beau vouloir dominer nos nerfs par notre
raison, nos nerfs l’emportent. Nous nous disons :
« C’est vraiment ridicule » ; mais nous n’y tenons plus,
il faut sonner et prétexter une indisposition. Déjà notre
main se dirigeait vers le cordon de la sonnette, quand la
porte s’ouvre d’elle-même et entre une jeune femme,
horriblement pâle, avec une longue chevelure flottante,
qui glisse jusqu’au feu, s’assoit dans le même fauteuil
que nous occupions naguère, et là se tord les mains.
Nous remarquons alors que ses vêtements sont
humides. Notre langue se colle à notre palais et nous ne
pouvons prononcer un seul mot ; mais nous observons
avec toute l’attention dont nous sommes capable cette
apparition. Ses vêtements sont humides, ses longs
cheveux souillés de vase ; elle est dans le costume que
les femmes portaient il y a deux cents ans, et à sa
ceinture pend un trousseau de clefs rouillées. Elle est
donc là, assise, et nous ne savons comment nous ne
perdons pas connaissance, tant nous sommes terrifié.
Tout à coup la jeune femme se lève et va essayer ses
clefs rouillées à toutes les serrures de la chambre :
aucune ne va. Puis elle fixe les yeux sur le portrait du
chevalier vert et dit à voix basse, avec un accent
terrible : « Les cerfs le savent. » Après quoi elle se tord
encore les mains, passe devant notre lit, et se retire par
où elle était venue. Nous passons à la hâte notre robe de
124
chambre ; nous prenons nos pistolets (car nous
voyageons toujours avec des pistolets), et nous voulons
suivre l’apparition ; mais nous trouvons la porte fermée.
Nous tournons la clef, nous regardons dans la galerie
sombre... personne. Nous tâchons de trouver la chambre
où notre domestique est couché, et nous ne parvenons
pas à la découvrir.
Nous nous promenons dans la galerie sombre
jusqu’au point du jour, et nous rentrons dans notre
chambre déserte, où le sommeil nous gagne. C’est notre
domestique qui nous réveille, notre domestique, qui ne
voit jamais, lui, de revenants. Nous descendons auprès
de nos hôtes et faisons un triste déjeuner, tous les
convives disant que nous avons un air singulier. Notre
hôte nous accompagne pour nous montrer tout son
château, et nous l’entraînons nous-même devant le
portrait du chevalier vert... Là tout est expliqué. Le
chevalier vert avait trompé une jeune fille de charge
attachée à la famille et d’une rare beauté. La jeune fille
s’était noyée dans une pièce d’eau, où son corps fut
découvert parce que les cerfs refusaient de s’y
désaltérer. « Depuis ce temps-là, nous dit notre hôte, on
a toujours prétendu qu’elle traversait la maison à
l’heure de minuit, essayant ses clefs rouillées à toutes
les serrures et surtout à celle de cette chambre à
coucher, qui était la chambre du chevalier vert. » Nous
confions alors à notre hôte l’apparition que nous avons
125
vue, et lui, d’un air sombre, il nous prie de ne pas en
parler. Voilà toute l’histoire ; mais elle est vraie,
comme nous l’avons attesté avant de mourir (car nous
sommes mort), en présence de témoins respectables.
Nous n’en finissons pas avec les vieilles maisons et
les châteaux gothiques, avec les galeries retentissantes,
les chambres à coucher mystérieuses et les vastes
appartements où reviennent les esprits, appartements
condamnés et fermés depuis des siècles, où nous
pouvons nous promener tout à notre aise, un frisson
entre les épaules, pour y rencontrer des spectres sans
nombre ; mais ce qu’il y a de remarquable peut-être,
c’est que ces spectres peuvent se réduire à quelques
types généraux, les spectres ayant peu d’originalité et
suivant des sentiers battus. Ainsi, par exemple, il est,
dans un certain vieux château, une certaine chambre
dont le parquet est taché d’un sang que rien au monde
ne peut faire disparaître, depuis que certain mauvais
seigneur, lord, baronnet, chevalier ou simple
gentilhomme, s’y brûla la cervelle. Vous aurez beau
frotter le parquet, comme a fait le propriétaire actuel, ou
le raboter comme fit son père, ou le laver à la soude
caustique comme fit son grand-père, les taches de sang
subsistent, ni plus rouges ni plus pâles, toujours les
mêmes. Ainsi, dans une autre maison, il est une porte
hantée qui ne veut jamais rester ouverte, ou une autre
porte qui ne veut jamais rester fermée, et de l’autre côté
126
de laquelle on entend un bruit de rouet, un bruit de
marteau, un bruit de pas, un cri d’angoisse, un soupir,
un galop de cheval, une chaîne qu’on traîne. Ailleurs,
c’est une tour d’horloge qui, à l’heure de minuit, sonne
treize coups quand le chef de la famille est au moment
de mourir, ou c’est un noir carrosse fantastique qui, à
tel jour et à telle heure, est toujours vu par quelqu’un,
attendant à la porte de la cour. Écoutez ce qui arriva à
lady Mary***. Elle était allée à la campagne, chez des
amis, dans un manoir des montagnes d’Écosse.
Fatiguée de son long voyage, elle avait demandé la
permission de se retirer de bonne heure, le soir de son
arrivée. Le lendemain matin, étant descendue pour
déjeuner, elle dit très innocemment : « Comme on s’est
couché tard ici ! et pourquoi ne m’avoir pas prévenue
qu’il y avait une grande soirée ? » Chacun de demander
à milady ce qu’elle veut dire, et milady de répondre :
« J’ai entendu les carrosses qui allaient et venaient toute
la nuit sur la terrasse. » Alors le propriétaire du manoir
pâlit et sa dame aussi, tandis que Charles de Macdougal
fait signe à lady Mary de ne pas en dire davantage.
Chacun se tait ; mais, après le déjeuner, Charles
Macdougal dit tout bas à lady Mary qu’une tradition de
la famille explique ce bruit de carrosses comme un
signe de mort prochaine. En effet, à deux mois de là,
mourait la dame du manoir. Et lady Mary, qui était une
des dames d’honneur à la Cour, raconta souvent cette
127
histoire à la vieille reine Charlotte, quoique le roi
George l’interrompît toujours en s’écriant : « Quoi !
encore des revenants ! des revenants ! c’est assez ! »
Il est encore une autre anecdote non moins
authentique : celle de ce jeune homme bien connu de la
plupart d’entre nous, qui, lorsqu’il était étudiant de
l’université, avait un ami intime avec lequel il
s’entretenait un jour de la possibilité de revenir sur terre
après sa mort. « Eh bien ! dit-il, convenons ensemble
que celui de nous deux qui mourra le premier apparaîtra
à l’autre. » Longtemps après, les deux amis avaient
suivi des carrières différentes, lorsqu’une nuit, celui que
nous connaissons ayant fait une excursion dans une
province du Nord prit gîte à une auberge isolée au
milieu des tourbières du Yorkshire. Il s’était couché,
mais il ne dormait pas, et ayant regardé dans la
chambre, où brillait la lune à travers les vitres de la
croisée, il vit son ancien camarade debout près d’un
bureau et qui avait les yeux fixés sur lui ; il l’appela par
son nom, et l’autre, d’une voix solennelle, lui répondit :
« Oui, c’est moi ; ne m’approchez pas, je suis mort. Je
viens pour vous tenir ma promesse ; mais je ne puis
trahir les secrets du monde que j’habite. » À ces mots,
le spectre devint une forme de moins en moins
distincte, et, se fondant en quelque sorte dans les rayons
de la lune, il disparut.
128
Vous avez vu dans notre voisinage ce château dont
l’architecture est dans le style du siècle d’Elisabeth ?
Connaissez-vous l’histoire de la fille du fondateur de
cette résidence pittoresque ? Non ! eh bien ! c’était une
belle personne à peine âgée de dix-sept ans ; elle sortit
par une soirée d’été pour cueillir des fleurs dans le
jardin. Tout à coup elle rentre épouvantée dans le
château, court à son père et lui crie : « Ô mon bon père,
je viens de me rencontrer moi-même ! – Quelle folle
imagination ! lui répond son père en la prenant dans ses
bras. – Non, non, reprit-elle, je me suis rencontrée moi-
même au milieu de la grande allée ; j’étais pâle,
cueillant des fleurs fanées, j’ai tourné la tête et je les
tenais à la main. » Elle mourut cette nuit même ; on
commença le tableau de son histoire, mais il ne fut
jamais fini, et l’on dit qu’il est quelque part dans le
château, la face contre le mur.
Vous dirai-je comment un soir, au coucher du soleil,
l’oncle de la femme de mon frère, revenant chez lui à
cheval, vit près du sentier de sa maison un homme
debout devant lui qui semblait lui barrer le passage ?
« Que fait là, se demanda-t-il, cet homme en manteau ?
Veut-il donc que mon cheval lui passe sur le corps ? »
« Holà ! hé ! prenez garde ! » lui cria-t-il ; mais
l’homme au manteau ne bougea pas. Le cavalier
éprouva une étrange sensation en le voyant rester
immobile, et il avança toujours, quoique ralentissant le
129
trot. Quand il fut assez près pour toucher de l’étrier
l’homme au manteau, son cheval fit un écart, et
l’homme au manteau monta sur le bord du chemin
d’une manière surnaturelle, glissant plutôt que
marchant, sans paraître se servir de ses pieds, et ne se
retournant pas jusqu’à ce qu’il disparût. L’oncle de la
femme de mon frère s’écria : « Ô ciel ! c’est mon
cousin Harry, qui était à Bombay. » Il donna de
l’éperon à son cheval, qui était inondé de sueur, et, ne
pouvant définir son étonnement, il se dirigea vers sa
maison. Là, il revit la même figure qui venait de passer
sous la fenêtre du salon, laquelle s’ouvre sur la pelouse.
Il jeta la bride à un domestique, entra, et sa soeur étant
assise seule, il lui demanda : « Alice, où est mon cousin
Harry ? – Votre cousin Harry, John ? – Oui, qui est
revenu de Bombay ; je viens de le rencontrer dans le
petit sentier, et il est entré ici. » Mais ni Alice ni
personne n’avait vu ce cousin, et l’on sut plus tard qu’à
cette même heure, à cette même minute, il était mort
dans l’Inde.
Un autre récit mettait en scène une certaine vieille
fille, très respectable, morte à quatre-vingt-dix-neuf ans
avec tout son bon sens, et qui avait réellement vu
l’Enfant orphelin, – histoire qu’on a souvent racontée
inexactement et que nous savons mieux que personne ;
car c’est, par le fait, une histoire appartenant à notre
famille, et la vieille fille était de notre parenté. Elle
130
avait environ quarante ans, était encore très belle à cet
âge, et elle restait fille, malgré plusieurs demandes en
mariage, toujours fidèle à la mémoire de son fiancé, qui
était mort au moment où il allait l’épouser. À l’âge de
quarante ans, disons-nous, elle se fixa dans une maison
de campagne du comté de Kent, nouvellement achetée
par son frère, marchand de la Compagnie des Indes.
D’après une tradition, cette propriété avait autrefois été
celle d’un jeune enfant orphelin, confié à un tuteur, son
plus proche héritier, et qui le fit mourir à force de
mauvais traitements. Notre parente ne savait rien de
cela : on a prétendu qu’il y avait dans sa chambre une
cage où le tuteur enfermait l’orphelin. Cette cage
n’existait pas ; il y avait seulement un cabinet. Elle alla
donc se coucher la première nuit de son arrivée chez
son frère, et le lendemain matin, quand la servante de la
maison entra, elle lui demanda tranquillement : « Quel
est donc ce petit garçon, à l’air si malheureux, que j’ai
vu plusieurs fois, cette nuit, entrouvrir la porte de ce
cabinet, donner un coup d’oeil dans la chambre et se
retirer ? » La servante ne répondit que par un cri de
terreur et s’enfuit. Notre parente fut surprise, mais
c’était une femme d’une remarquable présence
d’esprit ; elle s’habilla, descendit auprès de son frère, et
lui dit : « Walter, j’ai été réveillée plusieurs fois cette
nuit par un joli petit enfant, à l’air triste, qui entrouvrait
la porte du cabinet pour donner un coup d’oeil. J’ai
131
voulu moi-même ouvrir cette porte, et je ne l’ai pu : il y
a là-dessous quelque mystification. – J’ai peur que non,
Charlotte, répondit son frère ; car c’est la légende de la
maison : vous avez vu l’Enfant orphelin ; qu’a-t-il fait ?
– Il ouvrait doucement la porte, répéta la soeur,
regardait et se retirait. Trois fois de suite, il a hasardé
un pas dans la chambre. Je l’ai appelé alors d’une voix
encourageante ; mais, chaque fois, il s’est retiré encore
tout tremblant et a refermé la porte. – Le cabinet,
Charlotte, dit le frère, n’a de communication avec
aucun autre appartement de la maison ; la porte en est
condamnée et fermée avec des clous. » C’était vrai. On
voulut examiner l’intérieur du cabinet. Deux
charpentiers furent employés à cela tout un après-midi,
et notre parente ne douta plus qu’elle n’eût vu l’Enfant
orphelin. Mais le plus étrange et le plus terrible de
l’histoire, c’est que l’Enfant orphelin fut vu aussi par
trois de ses petits-neveux, trois fils de son frère, qui
moururent tout jeunes. Chaque fois qu’un de ces
enfants tombait malade, il accourait douze heures
auparavant tout en sueur à la maison, et disait à sa
mère : « Ô maman, je viens de jouer sous le chêne de la
pelouse avec un petit inconnu, à l’air triste, qui était
bien timide et qui ne parlait que par signes. » Une fatale
expérience apprit aux parents que c’était l’Enfant
orphelin, et que celui de leurs enfants avec lequel il
venait jouer devait bientôt mourir.
132
Combien de châteaux allemands, où nous allons
nous asseoir seul pour y attendre le spectre, où l’on
nous montre une chambre que nous examinons d’un air
inquiet, quoique comparativement confortable, – où
nous voyons des ombres sur la muraille, produites par
chaque reflet de la flamme du foyer ! Combien
d’auberges où la solitude pèse sur notre âme quand
l’hôtelier et sa fille se sont retirés après avoir garni de
bois la cheminée et servi sur la table proprette un
chapon rôti, avec un flacon de vin du Rhin ! Combien
de longs corridors où le bruit d’une porte fermée
retentit d’écho en écho comme la réverbération du
tonnerre, et où, la nuit venue, nous sommes initié à tous
les mystères de la fantasmagorie ! Combien d’étudiants,
en la compagnie desquels nous rapprochons notre
chaise du feu, tandis que notre jeune frère, assis dans un
autre coin, ouvre de grands yeux étonnés et se lève en
repoussant le tabouret qu’il a choisi pour siège, quand
la porte s’ouvre tout à coup avec bruit ! Notre arbre de
Noël est riche en pareils souvenirs !
Ah ! parmi ces scènes profanes et ces images moins
pures, puissé-je retrouver toujours celles qu’évoque
encore l’antique musique des crèches de Noël ! Qu’elle
reste inaltérable au-dessus du cercle domestique, cette
bienfaisante figure qui apparaissait à ma naïve et pieuse
enfance ! qu’à chaque retour de cette époque chère à la
famille, je voie reluire l’étoile qui brilla au-dessus de
133
l’étable de Nazareth ! Ô arbre qui vas t’évanouir !
laisse-moi apercevoir encore une fois, à travers tes
rameaux, le regard de ceux qui m’aimaient et qui ne
sont plus ! Heureux ou malheureux, puissé-je dans ma
vieillesse sentir encore battre mon coeur d’enfant, et
entendre cette voix qui dit aux hommes de croire et
d’espérer !
Adapté de l’anglais par Amédée Pichot.
134
Robert Louis Stevenson
135
Markheim
– Oui, dit le marchand, nos aubaines sont de
diverses sortes. Certains clients sont ignorants, et alors
je touche un dividende sur mon savoir supérieur.
D’autres sont malhonnêtes (et ici il haussa la bougie
dont la lumière éclaira en plein son visiteur), et, dans ce
cas, poursuivit-il, je bénéficie de ma vertu.
Markheim venait juste d’entrer, et ses yeux, après le
jour de la rue, ne s’étaient pas familiarisés encore avec
le mélange de ténèbres et de clarté régnant dans la
boutique. À ces mots significatifs et avant que la
flamme ne fût proche, il cligna des yeux avec gêne et
détourna le regard.
Le marchand eut un petit rire.
– Vous venez chez moi le jour de Christmas, reprit-
il, alors que vous me savez seul dans ma maison, volets
fermés, et me faisant un devoir de refuser les affaires.
Eh bien, il vous faudra payer pour cela ; il vous faudra
payer le temps que j’aurais employé à établir mon bilan
et que vous me faites perdre ; il vous faudra payer, en
outre, pour certaines façons que je remarque fort
136
nettement en vous aujourd’hui. Je suis la fleur de la
discrétion et ne pose pas de questions fâcheuses ; mais
quand un client ne peut me regarder dans les yeux, il lui
faut payer pour cela.
Le marchand ricana de nouveau ; puis, reprenant sa
voix commerciale habituelle où perçait encore une
pointe d’ironie :
– Vous pouvez, comme à l’ordinaire, me rendre
clairement compte de quelle manière vous êtes en
possession de cet objet ? Encore la galerie de votre
oncle ? C’est une collection remarquable, monsieur !
Et le petit marchand pâle aux épaules voûtées se
dressa presque sur la pointe des pieds, en regardant par-
dessus ses lunettes d’or et en hochant la tête avec tous
les signes de l’incrédulité. Markheim répondit à ce
regard par un autre, d’infinie pitié mêlée d’horreur.
– Cette fois, dit-il, vous vous trompez. Je ne suis pas
venu vendre, mais acheter. Je n’ai pas de curiosités
disponibles ; la galerie de mon oncle est dépouillée
jusqu’aux boiseries ; si même elle était encore intacte,
comme j’ai gagné à la Bourse, j’y ajouterais des choses
plutôt que d’en lâcher ; et ma démarche d’aujourd’hui
est la simplicité même. Je cherche un cadeau de
Christmas pour une dame, – continua-t-il en
s’exprimant avec plus de facilité comme il entamait ce
discours qu’il avait préparé ; – et je vous dois à coup
137
sûr toutes mes excuses de vous déranger de la sorte
pour une affaire si minime. Mais j’ai négligé la chose
hier ; je dois offrir mon petit présent au dîner ; et, vous
le savez fort bien, un riche mariage n’est pas chose à
négliger.
Il y eut une pause durant laquelle le marchand parut
soupeser cette explication avec incrédulité. Le tic-tac de
nombreuses horloges disséminées parmi le singulier
capharnaüm de la boutique et le vague roulement des
cabs dans la rue voisine occupèrent l’intervalle de
silence.
– Soit, monsieur, dit le marchand. Vous êtes un
vieux client, après tout ; et si, comme vous le dites,
vous avez chance de faire un bon mariage, loin de moi
l’idée d’y être un obstacle. Voici un joli objet pour une
dame, ce miroir à main, XVe siècle, garanti ; provient
aussi d’une bonne collection ; mais je tais le nom, dans
l’intérêt de mon client qui était juste comme vous, mon
cher monsieur, le neveu et unique héritier d’un
remarquable collectionneur.
Tout en débitant ces mots de sa voix sèche et
mordante, le marchand s’était penché pour prendre
l’objet à sa place ; et, cependant, une commotion avait
traversé Markheim, ses mains et ses pieds avaient
frémi, une foule de sensations tumultueuses lui avaient
sauté au visage. Cela passa promptement comme c’était
138
venu, sans laisser d’autres traces qu’un léger
tremblement de la main qui recevait à présent le miroir.
– Un miroir, dit-il d’une voix rauque. Il fit une
pause, et répéta plus distinctement : Un miroir ? Pour
Christmas ? Sûrement non !
– Et pourquoi pas ? dit le marchand. Pourquoi pas
un miroir ?
Markheim le regarda avec une expression
indéfinissable.
– Vous me demandez pourquoi pas ? Eh bien,
regardez ici... regardez là-dedans... regardez-vous !
Aimez-vous de voir cela ? Non ! pas moi, ni personne.
Le petit homme avait sauté en arrière lorsque
Markheim l’avait si soudainement confronté avec le
miroir ; mais s’apercevant qu’il n’avait à la main rien
de plus dangereux, il ricana.
– Votre future dame, monsieur, doit être bien peu
favorisée.
– Je vous demande, dit Markheim, un présent de
Christmas et vous me donnez ceci... ce mémento
d’années, de péchés et de folies, cette conscience à
main ! Songiez-vous à cela ? Aviez-vous une arrière-
pensée dans l’esprit ? Dites-le-moi. Cela vaudra mieux
pour vous. Allons, parlez-moi de vous. Je me
hasarderais à parier que vous êtes en secret un homme
139
très charitable.
Le marchand regarda son compagnon avec attention.
Chose étrange, Markheim n’avait pas l’air de
plaisanter ; il avait sur le visage comme un vif éclat
d’espoir, mais pas la moindre gaieté.
– Où voulez-vous en venir ? demanda le marchand.
– Pas charitable ? répliqua l’autre d’un air sombre.
Ni charitable, ni pieux, ni scrupuleux, ni aimant, ni
aimé ; une main pour recevoir l’argent, un coffre-fort
pour le garder. Est-ce tout ? Bon Dieu, l’homme, est-ce
tout ?
– Je vais vous dire..., commença le marchand avec
une certaine vivacité qui se termina par un nouveau
ricanement. Mais je vois que votre mariage est
d’inclination et que vous avez bu à la santé de votre
dame.
– Ah ! s’écria Markheim avec une bizarre curiosité.
Avez-vous aimé ? Parlez-moi de cela.
– Moi ? Moi, aimer ! Je n’ai jamais eu le temps, et je
n’ai pas aujourd’hui de temps pour toutes vos
absurdités. Prenez-vous le miroir ?
– Qui vous presse ? Il est très agréable d’être ici à
causer ; et la vie est si courte et si incertaine que je ne
me hâterais de quitter aucun plaisir – non, pas même
celui-ci. Nous devons plutôt nous cramponner à ce peu
140
que nous pouvons saisir, comme un homme au bord
d’un précipice. Chaque seconde est un précipice, si l’on
y songe, – un précipice d’un mille de profondeur, –
assez profond, si nous y tombons, pour abolir en nous
tout aspect humain. Il vaut donc mieux causer
gentiment. Causons l’un et l’autre : pourquoi garder le
masque ? Soyons confidentiels. Qui sait ? Nous
pourrions devenir amis.
– Je n’ai plus qu’un mot à vous dire : ou bien faites
votre achat, ou bien sortez de ma boutique.
– Tout à fait juste. Assez de bêtises. À notre affaire.
Montrez-moi quelque chose d’autre.
Le marchand se baissa de nouveau, cette fois pour
replacer le miroir sur le rayon, et en ce faisant ses
cheveux blonds lui tombèrent sur les yeux. Markheim
se rapprocha, une main dans la poche de son pardessus ;
il se cambra et emplit ses poumons ; à cette minute, des
émotions diverses se peignirent sur son visage, l’effroi,
le dégoût et la résolution ; la fascination et une horreur
physique ; et on voyait ses dents sous le retroussis
hagard de sa lèvre supérieure.
– Ceci vous conviendra peut-être, déclara le
marchand.
Il allait se relever, lorsque Markheim bondit sur le
dos de sa victime.. Un long poignard, une sorte de
141
lardoire, brilla et retomba. Le marchand se débattit
comme une poule, sa tempe cogna l’étagère et il roula
comme une masse sur le parquet.
Le Temps avait dans cette boutique plusieurs
douzaines de petites voix, les unes graves et lentes
comme il convenait à leur grand âge ; les autres
bavardes et pressées. Toutes comptaient les secondes en
un choeur inextricable de tic-tac. Puis le pas d’un gamin
courant sur la chaussée domina les voix les plus faibles
et rappela Markheim à la conscience de ce qui
l’entourait. Il regarda autour de lui avec frayeur. La
flamme de la bougie brûlant sur le comptoir vacillait
solennellement dans le courant d’air, et ce mouvement
insignifiant emplissait la salle d’un silencieux remue-
ménage et la faisait onduler comme une mer : les hautes
ombres hochaient la tête, les grosses masses de ténèbres
se gonflaient et se contractaient comme par une
respiration, les visages des portraits et des dieux de
porcelaine se modifiaient et fluctuaient comme des
images dans l’eau. La porte de l’arrière-boutique était
entrouverte et projetait dans le camp des ombres une
longue tranche de lumière pareille à un doigt tendu.
Après cette exploration qui l’emplit de peur,
Markheim reporta les yeux sur le corps de sa victime
qui gisait, à la fois bossu et étalé de son long,
incroyablement réduit et singulièrement plus abject
142
qu’en vie. Avec ses pauvres habits de misère, dans cette
attitude disloquée, le marchand était comme un tas de
sciure. Markheim avait craint de le regarder, et voilà
que ce n’était rien. Et pourtant, comme il le
contemplait, ce monceau de vieux habits et cette mare
de sang trouvèrent des voix éloquentes. Il n’avait plus
qu’à gésir là ; personne n’était capable de remettre en
action les subtils rouages, ou de réaliser le miracle de la
locomotion, il resterait étendu là jusqu’à l’heure où il
serait découvert. Découvert ! oui, et alors ? Alors cette
chair morte susciterait un cri qui retentirait sur
l’Angleterre et emplirait le monde des échos de la
poursuite. Oui, mort ou non, c’était toujours l’ennemi.
« Cet instant aussi me fut ennemi, où je lui cassai la
tête, pensa-t-il. L’instant... le temps... » Le temps,
maintenant que le crime était accompli, le temps, qui
était révolu pour la victime, devenait pressant et
précieux pour le meurtrier.
Il était encore occupé de cette pensée, lorsque,
d’abord une, puis chacune à son tour, avec toutes les
variétés d’allure et de voix, l’une grave comme une
cloche de cathédrale, une autre modulant sur ses triples
notes le prélude d’une valse, les horloges se mirent à
sonner trois heures de l’après-midi.
La soudaine explosion de tous ces timbres dans cette
chambre muette le fit sursauter. Il se mit à marcher,
143
allant de-ci de-là avec la bougie, assiégé par les ombres
mouvantes, ému jusqu’à l’âme par des reflets fortuits.
Dans maints riches miroirs, les uns dus à l’art indigène,
les autres de Venise ou d’Amsterdam, il vit se répéter et
se répéter son visage, comme une armée d’espions ; ses
propres yeux le rencontraient et le guettaient ; et le son
de ses propres pas, si légers pourtant, troublait le calme
environnant. Et puis, tandis qu’il continuait à remplir
ses poches, il se reprochait avec de navrantes redites les
mille défauts de son plan. Il aurait dû choisir une heure
plus tranquille ; il aurait dû se ménager un alibi ; il
n’aurait pas dû se servir d’un couteau ; il aurait dû
prendre plus de précautions et seulement lier ou
bâillonner le marchand, non le tuer ; il aurait dû être
plus hardi et tuer aussi la servante ; il aurait dû faire
toutes choses autrement ; poignants regrets, travail
harassant et incessant de l’esprit pour changer ce qui
était inchangeable, pour faire des plans à présent
inutiles, pour être l’architecte de l’irrévocable passé.
Néanmoins, et derrière toute cette activité, des terreurs
animales, pareilles à un trottinement de rats dans un
grenier abandonné, emplissaient de tumulte les recoins
les plus secrets de son cerveau : la main du policier
s’abattait lourdement sur son épaule, et ses nerfs
sursautaient comme un poisson pris ; ou bien il voyait
défiler vertigineusement le banc des accusés, la prison,
la potence et le cercueil noir.
144
La terreur des gens de la rue était installée devant
son esprit comme une armée assiégeante. Il était
impossible, croyait-il, qu’une rumeur de la lutte ne fût
parvenue à leurs oreilles et n’eût éveillé leur curiosité ;
et maintenant, dans toutes les maisons du voisinage, il
les devinait, assis sans bouger et l’oreille tendue – gens
solitaires condamnés à passer leur Christmas seuls avec
les souvenirs du passé, et réveillés en sursaut de cette
attendrissante méditation ; joyeuses parties de famille
réduites au silence autour de la table, la mère tenant
encore son doigt levé : gens de toute condition, de tout
âge, de tout caractère, mais tous priant et aux écoutes,
et filant au fond de leur coeur la corde qui devait le
pendre. Parfois il lui semblait qu’il ne se mouvait pas
assez doucement ; le tintement des hauts gobelets de
Bohême résonnait aussi fort qu’une cloche ; et alarmé
par le volume du tic-tac, il était tenté d’arrêter les
horloges. Et puis, de nouveau, par une brusque volte de
terreurs, le silence même de la pièce lui apparaissait
comme une source de périls et capable de frapper
d’horreur chaque passant ; et il marchait plus hardiment
et remuait bruyamment le contenu de la boutique,
imitant, par une bravade délibérée, les mouvements
d’un homme occupé sans nulle gêne dans sa propre
maison.
Mais il était maintenant si tiraillé par ces diverses
alarmes qu’une seule portion de son esprit demeurait
145
vigilante et active, tandis que l’autre vacillait sur les
limites de la folie. Une hallucination, en particulier,
s’empara fortement de sa crédulité. Le voisin au visage
livide guettant derrière sa fenêtre, le passant arrêté sur
le trottoir par une horrible conjecture, – ceux-là
pouvaient au pis-aller soupçonner, mais non savoir : à
travers les murs de brique et les volets des fenêtres ne
passaient que les sons. Mais ici, dans la maison, était-il
seul ? Oui, il le savait ; il avait vu la servante sortir pour
aller à un rendez-vous, dans ses pauvres habits des
dimanches, et l’on pouvait lire sur chaque ruban et sur
son sourire : « dehors pour la journée ». Oui, il était
seul, évidemment ; et toutefois, quelque part au-dessus
de lui dans la maison vide, il entendait à coup sûr un
frôlement de pas légers, – il avait la sensation, sûre,
inexplicable, d’une présence. Oui, sûrement ; dans
chaque chambre, à chaque coin de la maison, il la
suivait en imagination ; et tantôt c’était une chose sans
visage et qui avait néanmoins des yeux pour voir ; ou
bien c’était son propre fantôme ; ou encore elle offrait
l’image du marchand mort, ranimé par la ruse et la
haine.
Parfois, avec un grand effort, il regardait la porte
ouverte qui semblait toujours repousser ses yeux. La
maison était haute, le lanterneau étroit et sale, le jour
obscurci de brouillard ; et la lumière qui filtrait
jusqu’au rez-de-chaussée était excessivement faible et
146
éclairait à peine le seuil de la boutique. Et pourtant,
dans ce rai de clarté douteuse, n’entrevoyait-on pas
remuer une ombre ?
Soudain, dans la rue, à l’extérieur, un très jovial
gentleman se mit à frapper avec sa canne sur la porte du
magasin, entremêlant ses coups d’appels et de railleries
où revenait sans cesse le nom du marchand. Markheim,
pétrifié, regarda le mort. Mais non ! il gisait tout à fait
tranquille ; il s’était évadé bien loin de la portée de ces
coups et de ces cris ; il avait sombré sous des mers de
silence ; et son nom, qui aurait naguère attiré son
attention parmi les hurlements d’une tempête, était
devenu un son vide. À la fin, le jovial gentleman cessa
de frapper et partit.
C’était là un avis bien net de hâter ce qui restait à
faire, de fuir ce voisinage accusateur, de plonger dans le
bain des multitudes de Londres et d’atteindre, sur
l’autre rive du jour, ce port de sûreté et d’apparente
innocence : son lit. Un visiteur était venu ; à tout
moment un autre pouvait le suivre, qui serait plus
obstiné. Avoir commis le crime et n’en pas retirer le
profit, cet échec lui répugnerait trop. L’argent, c’était
maintenant le souci de Markheim, et, pour y arriver, les
clefs.
Il jeta par-dessus l’épaule un coup d’oeil à la porte
ouverte où l’ombre était encore à hésiter et à trembler ;
147
et, sans répugnance consciente de l’esprit, mais avec un
frisson du ventre, il s’approcha du corps de sa victime.
Toute apparence humaine l’avait entièrement
abandonné. Les membres, comme ceux d’un
mannequin bourré de son, s’étalaient sur le plancher, et
son tronc se repliait ; et néanmoins, cette chose le
repoussait. Encore que si terne et insignifiante pour
l’oeil, il craignait de la trouver plus significative au
toucher. Il prit le corps par les épaules et le retourna sur
le dos. C’était étrangement léger et souple, et les
membres, comme s’ils eussent été désossés, prenaient
les poses les plus bizarres. Le visage était dépouillé de
toute expression, mais il était pâle comme cire et
dégoûtamment taché de sang sur une tempe. C’était
pour Markheim le seul détail désagréable. Il le reporta,
sur l’instant, à un certain jour de fête, dans un village de
pêcheurs : un jour gris, un vent âpre, une foule dans la
rue, l’éclat des cuivres, le roulement des tambours, la
voix nasillarde d’un chanteur de complainte ; et un
garçon allant çà et là, enseveli plus haut que la tête dans
la foule, et partagé entre la curiosité et la crainte,
jusqu’à ce que, débouchant sur la place principale, il
aperçût une estrade et un grand panneau couvert de
peintures au dessin maladroit, au coloris criard :
Brownrigg avec son apprenti ; les Manning avec leur
hôte assassiné ; Weare dans l’étreinte mortelle de
Thurtell, et une douzaine d’autres crimes fameux. Ce
148
souvenir avait la netteté d’une vision ; il était redevenu
ce petit garçon ; il regardait de nouveau, avec la même
sensation de révolte physique, ces sinistres tableaux ; il
était encore assourdi par les roulements de tambour.
Une mesure de la musique de ce jour lui revint à la
mémoire ; et là-dessus, pour la première fois, un
malaise le saisit, une velléité de nausée, une faiblesse
soudaine aux articulations, qu’il lui fallait à l’instant
combattre et surmonter.
Il jugea plus sage d’affronter des considérations que
de les fuir : il regarda plus hardiment la face du mort, il
appliqua son esprit à concevoir la nature et la grandeur
de son crime. Il y avait si peu de temps que ce visage se
mouvait au gré de sentiments variés, que cette bouche
pâle avait parlé, que ce corps était ardent d’énergies
maniables ! Et maintenant, par son acte, cette vie avait
été arrêtée, comme l’horloger, du bout du doigt, arrête
le battement de l’horloge. Il raisonnait ainsi en vain ;
nul remords ne s’éveillait en sa conscience ; le même
coeur qui avait frissonné devant les images peintes du
crime restait impassible devant sa réalité. Tout au plus
s’il ressentit une ombre de pitié pour celui qui avait été
doué en vain de toutes ces facultés qui peuvent faire du
monde un jardin de délices, celui qui n’avait jamais
vécu et qui maintenant était mort. Mais de repentir,
nulle trace.
149
Là-dessus, rejetant ces considérations, il découvrit
les clefs et s’avança vers la porte ouverte de la
boutique. Dehors, une pluie serrée s’était mise à tomber
et le bruit de l’averse sur le toit avait banni le silence.
Comme une caverne ruisselante, les chambres de la
maison étaient hantées d’un continuel murmure qui
emplissait l’oreille et se mêlait au tic-tac des horloges.
Et, lorsque Markheim approcha de la porte, il crut ouïr,
répondant à sa marche précautionneuse, le bruit d’un
autre pas qui gravissait l’escalier. L’ombre fluctuait
encore vaguement sur le seuil. Il fit peser sur ses
muscles une résolution lourde d’une tonne, et tira la
porte.
Un jour pâle et brumeux éclairait faiblement le
plancher et l’escalier nus, les pièces polies de l’armure
postée, hallebarde en main, sur le palier, les sombres
bois sculptés et les tableaux encadrés suspendus contre
les panneaux jaunes de la boiserie. Le roulement de la
pluie emplissait la maison au point que l’oreille de
Markheim commençait à y discerner des bruits divers.
Pas, soupirs, piétinements lointains de régiments en
marche, tintement de pièces que l’on compte,
craquement de portes entrouvertes à la dérobée
semblaient se mêler au crépitement des gouttes sur le
lanterneau et au ruissellement de l’eau dans les
conduites. La sensation de n’être pas seul s’accrut en lui
jusqu’aux limites de la folie. De tous côtés il était
150
envahi et assiégé de présences. Il les entendait remuer
dans les chambres supérieures ; de la boutique, il
entendait le mort se dresser sur ses jambes ; et lorsqu’il
se mit, par un suprême effort, à monter l’escalier, des
pas subtils fuyaient devant lui et le suivaient à la
dérobée. Si au moins il eût pu être sourd, pensait-il,
comme il aurait été en paisible possession de lui-
même ! Puis, de nouveau, et en écoutant avec une
nouvelle attention, il bénissait ce sens inquiet qui
veillait sur sa vie comme une fidèle sentinelle. Sa tête
virait continuellement sur son cou ; ses yeux, qui
semblaient prêts à jaillir de leurs orbites, guettaient de
tous côtés, et de tous côtés se trouvaient à demi
récompensés comme par l’entrevision de quelque
présence innommable en train de disparaître. Les vingt-
quatre marches du premier étage furent vingt-quatre
agonies.
À ce premier étage, les portes étaient entrouvertes ;
toutes trois semblaient trois embuscades et crispaient
les nerfs comme trois gueules de canon. Il ne pourrait
plus jamais, semblait-il, être suffisamment muré et
fortifié contre les yeux inquisiteurs des hommes ; il
aspirait à être chez lui, cuirassé de murs, enseveli dans
ses draps et invisible à tous sauf à Dieu. Et, à cette
pensée, il s’étonna un peu, se rappelant les histoires
d’autres assassins, et la crainte dont les poursuivait,
disait-on, la céleste vengeance. Il n’en était pas ainsi, en
151
tout cas, pour lui. Il redoutait les lois de la nature et
que, dans leur insensible et immuable enchaînement,
elles gardassent quelque témoignage accablant de son
crime. Il redoutait dix fois plus, avec une terreur
abjectement superstitieuse, une lacune dans la
continuité de l’expérience humaine, une illégalité
volontaire de la nature. Il jouait un jeu d’adresse,
observait les règles, calculait la cause de l’effet ; mais
que faire, si la nature, comme le tyran battu renverse
l’échiquier, interrompait leur suite régulière ? Cela était
arrivé à Napoléon (disent les historiens) lorsque l’hiver
changea l’époque de sa venue. Cela pouvait arriver à
Markheim : les murs pouvaient, d’opaques, devenir
transparents et révéler ses actions comme celles des
abeilles dans une ruche de verre ; les planches épaisses
pouvaient céder sous ses pas comme des sables
mouvants et le retenir dans leur étreinte ; même des
accidents plus simples pouvaient le perdre : si, par
exemple, la maison s’écroulait et l’emprisonnait avec le
corps de sa victime ; ou bien la maison voisine pouvait
prendre feu et les pompiers envahiraient tout. Ces
choses-là, il les redoutait ; et, dans un sens, ces choses
pouvaient être appelées le doigt de Dieu dirigé contre le
péché. Mais au sujet de Dieu lui-même, il était à l’aise ;
son acte sans doute était exceptionnel, mais ses raisons
l’étaient aussi et Dieu les connaissait ; c’était devant
Lui, et non parmi les hommes, qu’il croyait à la justice.
152
Une fois en sûreté dans le salon, et la porte fermée
derrière lui, ses angoisses firent trêve. La pièce était
dans un complet désordre, dépourvue de tapis,
encombrée de caisses d’emballage et de meubles
hétéroclites : il y avait plusieurs grandes glaces où il se
voyait sous divers angles, comme un acteur sur la
scène ; des tableaux encadrés et sans cadres, retournés
contre le mur ; un beau buffet Sheraton, un cabinet de
marqueterie et un grand lit antique tendu de tapisseries.
Les fenêtres s’ouvraient jusqu’au plancher ; mais, fort
heureusement, la partie inférieure des persiennes avait
été fermée, ce qui le cachait aux voisins. Ce fut là que
Markheim, poussant une caisse devant le cabinet, se mit
à chercher parmi les clefs. Il y en avait beaucoup et la
besogne fut longue, et fastidieuse en outre, car, après
tout, il pouvait n’y rien avoir dans le cabinet, et le
temps était précieux. Mais cette occupation l’apaisa. Du
coin de l’oeil, il voyait la porte – et même, de temps à
autre, il la regardait directement, comme le gouverneur
d’une place assiégée aime à vérifier le bon état de ses
défenses. Mais au vrai il était en paix. La pluie tombant
dans la rue faisait un bruit naturel et agréable. À cette
heure, de l’autre côté, un piano jouait la musique d’un
hymne et de nombreuses voix d’enfants entonnaient
l’air et les paroles. Comme cette mélodie était paisible
et réconfortante ! Comme ces jeunes voix étaient
fraîches ! Markheim prêtait l’oreille en souriant, tandis
153
qu’il triait les clefs ; et son esprit s’emplissait d’idées et
d’images correspondantes : enfants allant à l’église, et
la grande voix des orgues ; enfants aux champs, se
baignant dans la rivière, gambadant sur la bruyère,
lançant des cerfs-volants dans le ciel venteux et
nuageux ; puis, sur une autre cadence de l’hymne, de
nouveau l’église et la somnolence des dimanches d’été,
et la haute voix du curé, et les tombes jacobites, et les
Dix Commandements inscrits dans le sanctuaire.
Et, tandis qu’il était ainsi à la fois affairé et absent, il
sursauta et se dressa d’un bond. Un éclair de glace, un
éclair de feu, une ruée de sang le traversèrent, après
quoi il demeura vibrant et médusé. Un pas montait
l’escalier, lent et assuré, puis une main se posa sur la
poignée, la serrure grinça, et la porte s’ouvrit.
La peur tint Markheim dans son étau. Il ne savait
qu’attendre, si c’était la mort qui était en marche, ou les
ministres de la justice humaine, ou quelque témoin
survenu par hasard et aveuglément pour le mener au
gibet. Mais un visage s’introduisit dans l’ouverture,
examina la chambre à la ronde, le regarda, lui sourit
avec un signe de tête amical, puis se retira ; et, tandis
que la porte se refermait, Markheim ne put plus
contenir sa peur, et un cri sauvage lui échappa. Au
bruit, le visiteur revint.
– Vous m’appelez ? demanda-t-il d’un air aimable,
154
en pénétrant dans la pièce et fermant la porte derrière
lui.
Markheim le regardait de tous ses yeux. Peut-être
avait-il une taie sur la vue, mais les contours du
nouveau venu se modifiaient et ondulaient comme ceux
des idoles de la boutique dans la lumière mouvante de
la bougie. Tantôt il s’imaginait le reconnaître ; tantôt il
lui trouvait une ressemblance avec lui-même ; et
toujours, il gardait en son for, comme un bloc de
vivante terreur, la conviction que cet être ne venait ni
de la terre ni de Dieu.
Il avait cependant un singulier aspect de banalité ;
d’abord il regarda Markheim en souriant, puis il dit, sur
un ton de simple politesse :
– Vous cherchez après l’argent, je suppose ?
Markheim ne répondit pas.
– Je dois vous prévenir que la servante a quitté son
amoureux plus tôt que d’habitude et qu’elle sera ici
bientôt. Si M. Markheim est découvert dans cette
maison, je n’ai pas besoin de lui en décrire les
conséquences.
– Vous me connaissez ? s’écria le meurtrier.
Le visiteur sourit.
– Vous êtes depuis longtemps mon favori, et j’ai
155
attendu longtemps l’occasion de vous venir en aide.
– Qui êtes-vous ? le diable ?
– Qui je puis être n’a rien à voir avec le service que
je me propose de vous rendre.
– Mais si, s’écria Markheim, mais si ! Être aidé par
vous ? Non, jamais ; pas par vous ! Vous ne me
connaissez pas encore ; grâce à Dieu, vous ne me
connaissez pas !
– Je vous connais, répondit le visiteur, avec une
sorte d’aimable sévérité, ou plutôt de fermeté. Je vous
connais jusqu’au fond de l’âme.
– Me connaître ! Qui le peut ? Ma vie n’est qu’un
travestissement et une dérision de moi-même. J’ai vécu
pour mentir à ma nature. Tous les hommes en sont là ;
tous les hommes sont meilleurs que ce déguisement qui
les étouffe. Vous les voyez tous emportés par
l’existence, comme celui que des bravi ont saisi et
bâillonné dans un manteau. S’ils avaient leur direction
propre, – si vous pouviez voir leurs visages, ils seraient
complètement différents, ils s’auréoleraient en héros et
en saints ! Je suis pire que beaucoup ; mon moi est plus
caché ; ce qui m’excuse est connu de moi seul et de
Dieu. Mais, si j’en avais l’occasion, je me dévoilerais.
– À moi ?
– À vous avant tout. Je pensais que vous étiez
156
intelligent. Je pensais – puisque vous existez – que vous
vous montreriez un déchiffreur de coeurs. Et cependant
vous vous proposez de me juger par mes actions !
Pensez-y : mes actions ! J’étais né et j’ai vécu sur une
terre de géants ; des géants m’ont tiré par les poignets
depuis que je suis né de ma mère, – les géants des
circonstances. Et vous me jugeriez par mes actions !
Mais ne pouvez-vous pas regarder à l’intérieur ? Ne
pouvez-vous pas comprendre que le mal m’est
haïssable ? Ne pouvez-vous pas voir au fond de moi le
texte de la conscience, jamais biffé par nul sophisme,
bien que toujours négligé ? Ne pouvez-vous pas me
connaître pour cette chose qui doit être aussi commune
que l’humanité : le pécheur involontaire ?
– Tout ceci est exprimé avec beaucoup de sentiment,
mais cela ne me regarde pas. Ces subtilités ne sont pas
de mon ressort et peu m’importe quelle impulsion peut
vous avoir mis en route, pourvu que vous soyez bien
emporté dans la bonne direction. Mais le temps passe ;
la servante s’attarde à regarder les visages de la foule et
les tableaux des baraques ; mais cependant elle
approche et, souvenez-vous-en, c’est comme si le gibet
lui-même s’avançait vers vous à travers les rues de
Christmas ! Vous aiderai-je, moi qui sais tout ? Vous
dirai-je où trouver l’argent ?
– À quel prix ?
157
– Je vous offre ce service comme cadeau de
Christmas.
Markheim ne put s’empêcher de sourire avec une
espèce de triomphe amer.
– Non, dit-il, je n’accepte rien de vous : si je
mourais de soif et que votre main tendît la cruche à mes
lèvres, je trouverais le courage de refuser. Je suis peut-
être crédule, mais je ne ferai rien pour m’abandonner au
mal.
– Je n’ai pas d’objection contre le repentir au lit de
mort, remarqua le visiteur.
– Parce que vous ne croyez pas à son efficacité !
– Je ne dis pas cela, mais je vois ces choses sous un
aspect différent, et lorsque la vie est achevée elle perd
tout intérêt pour moi. L’homme a vécu pour me servir,
pour lancer de sombres regards sous couleur de
religion, ou pour semer de l’ivraie dans le champ de
blé, comme vous faites, avec une faiblesse
complaisante au désir. Puis, lorsqu’il arrive si près de sa
délivrance, il ne peut rien faire d’autre que se repentir,
mourir en souriant, et ainsi induire en confiance et en
espoir les plus timorés de mes fidèles survivants. Je ne
suis pas un si méchant maître. Essayez-moi. Acceptez
mon secours. Complaisez-vous dans la vie comme vous
avez fait jusqu’ici ; amusez-vous plus largement, étalez
158
vos coudes sur la table ; et quand la nuit commencera à
tomber et les rideaux à se tirer, je vous le dis pour votre
plus grand réconfort, vous trouverez très facile de vous
réconcilier avec votre conscience et de faire votre paix
avec Dieu. J’arrive juste maintenant d’un tel lit de mort,
et la chambre était pleine de gens sincèrement affligés,
écoutant les derniers mots de l’homme ; et lorsque je
regardai son visage, qui avait été dur comme un caillou
contre la pitié, je le trouvai souriant d’espoir.
– Alors donc, vous me supposez une créature de
cette espèce ? demanda Markheim. Pensez-vous que je
n’aie pas de plus généreuses aspirations que pécher,
pécher encore et toujours et, à la fin, me faufiler au
ciel ? Le coeur me lève à cette pensée. Est-ce donc là
votre expérience de l’humanité, ou est-ce parce que
vous me trouvez avec les mains rouges que vous
présumez une telle bassesse ? et ce crime de meurtre
est-il en effet assez impie pour dessécher les sources
mêmes du bien ?
– Le meurtre ne forme pas pour moi une catégorie
spéciale, répondit l’autre. Tous les péchés sont des
meurtres, de même que toute vie est guerre. Je conçois
votre race comme des marins mourant de faim sur un
radeau, qui arrachent les croûtes des mains de l’affamé
et se nourrissent les uns des autres. Je suis les péchés
depuis le moment de leur exécution ; je trouve qu’en
159
tout cela la dernière conséquence est la mort ; et à mes
yeux, la jolie fille qui contrarie sa mère sur une
question de bal ne se souille pas moins de sang humain
qu’un meurtrier tel que vous. J’ai dit que je suivais les
péchés ; je suis les vertus aussi ; elles n’en diffèrent pas
de l’épaisseur d’un ongle, ils sont l’un et l’autre des
glaives pour l’ange ravisseur de la Mort. Le Mal, pour
lequel je vis, ne consiste pas dans l’action, mais dans le
caractère. L’homme mauvais m’est cher, non l’acte
mauvais, dont les fruits, si nous pouvions les suivre
assez loin au long de la cascade des âges, pourraient se
trouver encore plus heureux que ceux des plus rares
vertus. Et ce n’est pas parce que vous avez tué un
marchand, mais parce que vous êtes Markheim, que je
vous offre de favoriser votre évasion.
– Je vais vous ouvrir mon coeur, répondit
Markheim. Ce crime devant lequel vous me surprenez
est mon dernier. En l’accomplissant, j’ai appris
plusieurs choses : lui-même est une leçon, une terrible
leçon. Jusqu’ici, j’ai été conduit malgré ma révolte à
faire ce que je ne voulais pas ; j’étais un esclave mené
sous le fouet de la pauvreté. Il y a des vertus robustes
qui peuvent résister à ces tentations ; la mienne n’était
pas de ce genre : j’avais soif de plaisir. Mais
aujourd’hui, et par ce crime, je récolte à la fois un
avertissement et la richesse : à la fois le pouvoir et une
nouvelle résolution d’être moi-même. Je deviens en
160
toutes choses un acteur libre dans le monde ; je me vois
désormais entièrement changé, je vois dans ces mains
les agents du bien, et ce coeur est en paix. Quelque
chose revient en moi du passé ; quelque chose de ce que
j’ai rêvé les soirs de dimanche au son des orgues de
l’église, de ce que je pressentais en versant des larmes
sur de nobles livres, ou en causant avec ma mère alors
que j’étais un enfant innocent. Là se trouve ma vie ; j’ai
erré des années, mais je revois maintenant la cité qui
m’est destinée.
– Vous allez jouer cet argent à la Bourse, je crois ?
remarqua le visiteur ; et c’est là, si je ne me trompe, que
vous avez déjà perdu plusieurs milliers de livres ?
– Oui, mais cette fois, l’opération est sûre.
– Cette fois encore vous perdrez, repartit le visiteur
avec tranquillité.
– Oui, mais je mets de côté la moitié !
– Vous la perdrez aussi !
La sueur perla sur le front de Markheim.
– Eh bien alors, qu’importe ? s’exclama-t-il.
Mettons qu’elle soit perdue, mettons que je sois plongé
de nouveau dans la pauvreté, est-ce qu’une portion de
moi-même, et la pire, continuera jusqu’au bout à
opprimer la meilleure ? Le mal et le bien circulent
violemment en moi et m’appellent chacun après soi. Je
161
n’aime pas une chose, je les aime toutes. Je puis
concevoir des hauts faits, des renoncements, des
martyres ; et j’ai beau être tombé jusqu’à un crime tel
que ce meurtre, la pitié n’en est pas plus étrangère à
mes pensées. J’ai pitié des pauvres ; qui connaît mieux
que moi leurs épreuves ? J’ai pitié d’eux et je les
secours ; j’estime l’amour, j’aime les joies honnêtes ; il
n’est chose bonne ou vraie sur terre que je n’aime de
tout mon coeur. Et mes vices doivent-ils seuls diriger
ma vie, et mes vertus demeurer sans effet, comme un
passif rebut de l’esprit ? Non pas : le bien aussi est une
source d’actions.
Mais le visiteur leva le doigt.
– Depuis trente-six ans que vous êtes au monde, à
travers bien des changements de fortune et des
variations d’humeur, j’ai observé votre chute graduelle.
Il y a quinze ans, vous auriez reculé devant un vol. Il y
a trois ans, vous auriez pâli à l’idée du meurtre. Est-il
un crime, est-il une cruauté ou une bassesse devant quoi
vous reculerez encore ? Dans cinq ans d’ici, je vous
prendrai sur le fait ! Plus bas, toujours plus bas, voilà
votre vie ; rien que la mort ne peut vous arrêter.
– C’est vrai, dit âprement Markheim, j’ai à un
certain degré consenti au mal. Mais il en est ainsi pour
tous : les saints mêmes, par le simple fait de vivre,
deviennent moins scrupuleux et prennent le ton de leur
162
entourage.
– Je vous poserai une simple question, dit l’autre ; et
selon votre réponse je tirerai votre horoscope moral.
Vous vous êtes relâché sur beaucoup de points ; peut-
être avez-vous bien fait ; et, en somme, il en est ainsi
pour chacun. Mais ceci admis, êtes-vous en quelque
chose particulière, si minime qu’elle soit, plus difficile
à contenter sur votre propre conduite, ou est-ce en tout
que vous avez lâché les rênes ?
– En quelque chose ? répéta Markheim, avec une
attention anxieuse. Non, ajouta-t-il avec désespoir, en
aucune ! Je me suis abaissé en tout !
– Alors, contentez-vous de ce que vous êtes, car
vous ne changerez jamais, et votre destin est
irrévocablement écrit.
Markheim demeura longtemps silencieux et ce fut le
visiteur qui le premier rompit le silence.
– Puisqu’il en est ainsi, vous montrerai-je l’argent ?
– Et la grâce ?
– N’en avez-vous pas essayé ? Il y a deux ou trois
ans, ne vous ai-je pas vu sur la plate-forme des
meetings religieux, et votre voix n’était-elle pas la plus
forte à chanter les hymnes ?
– C’est vrai, et je vois clairement ce qui me reste en
163
fait de devoir. Je vous remercie du fond du coeur pour
ces leçons ; mes yeux sont ouverts et je me tiens enfin
pour ce que je suis.
À ce moment, la note stridente de la sonnette de la
porte résonna dans la maison ; et le visiteur, comme si
c’était là un signal concerté qu’il attendait, changea
aussitôt d’allures.
– La servante ! s’écria-t-il. Elle est de retour, comme
je vous en avais prévenu, et vous êtes maintenant dans
une passe plus difficile. Son maître, devrez-vous dire,
est malade ; vous la ferez entrer, avec une contenance
assurée, mais un peu grave, – pas de sourires, pas
d’empressement, et je vous promets le succès ! Une fois
la fille dedans, et la porte fermée, la même dextérité qui
vous a déjà délivré du marchand débarrassera votre
chemin de ce dernier danger. Ensuite, vous aurez la
soirée entière – toute la nuit, s’il le faut – pour rafler les
trésors de la maison et vous mettre en sûreté. C’est le
secours qui vous arrive sous le masque du danger.
Debout ! debout, ami ! votre vie ébranle l’escalier :
debout, et agissez !
Markheim regarda fermement son conseiller.
– Si je dois être condamné pour de mauvaises
actions, dit-il, il y a encore une porte ouverte sur la
liberté : je puis abandonner l’action. Si ma vie est une
mauvaise chose, je puis la quitter. Bien que je sois,
164
comme vous le dites avec justesse, aux ordres de la
moindre tentation, je puis encore, par un geste décisif,
me mettre hors de toutes leurs atteintes. Mon amour du
bien est condamné à la stérilité, c’est possible, et tant
pis ! Mais j’ai encore ma haine du mal ; et d’elle, à
votre mortification, vous verrez que je puis tirer à la
fois énergie et courage.
Les traits du visiteur subirent un merveilleux
changement : ils s’illuminèrent et s’adoucirent d’un
tendre triomphe et, tout en s’illuminant, s’effacèrent et
disparurent. Mais Markheim ne s’arrêta pas à suivre ou
à comprendre la transformation. Il ouvrit la porte et
descendit très lentement, en réfléchissant. Son passé lui
revint, lucide, il le comprit tel qu’il était, affreux et
désordonné comme un songe, une mêlée de hasard, –
une scène de défaite. La vie, qu’il revoyait ainsi, ne le
tenta plus davantage ; mais de l’autre côté il aperçut un
havre tranquille pour sa barque. Il s’arrêta dans le
corridor et regarda dans la boutique où la bougie brûlait
encore auprès du cadavre. La scène était étrangement
silencieuse. Les souvenirs ondoyaient dans son esprit
tandis qu’il demeurait en contemplation. Puis la
sonnette fit retentir de nouveau un appel impatient.
Il eut une sorte de sourire en recevant la servante sur
le seuil.
165
– Vous ferez bien d’aller chercher la police, dit-il :
j’ai tué votre maître.
Traduit de l’anglais par Théo Varlet.
166
Anatole Le Braz
167
La Noël de Marthe
La neige tombait doucement à flocons mais, comme
une ouate silencieuse assourdissant le bruit des cloches
qui, dans la basse ville, tintait Noël.
La chambre était une chambre d’enfant, minuscule,
avec une fenêtre unique drapée de rideaux de lampas
blancs hermétiquement clos...
Ils étaient assis tous deux de chaque côté de la
cheminée où flambait un feu vif : lui, cinquante ans au
moins, la barbe rare et grisonnante, la physionomie très
lasse ; elle, jeune encore, dans la savoureuse maturité
de la trentaine, mais les yeux battus comme par ces
veilles récentes : tristes, l’un et l’autre, d’une tristesse
qu’on sentait planer lourde dans l’appartement étroit.
Elle, renversée dans la causeuse, les pieds croisés, la
tête pendante en arrière, gardait les mains jointes, dans
une attitude abandonnée, au bout de ses cils, baissés à
demi, une larme tremblait par instants, puis s’égouttait ;
lui, avait le buste penché en avant, les coudes aux
genoux et maniait d’un geste machinal les pincettes.
Tous se taisaient.
168
On n’entendait dans le silence que le fusement léger
des bûches, parfois un pétard soudain qui secouait les
étincelles, et, très loin dans la nuit, le carillon monotone
saluant la venue de l’Enfant Dieu.
Si ! L’on entendait encore, mais à peine perceptible,
une respiration oppressée qui tantôt semblait près de
s’éteindre, et tantôt, devenait stridente comme le râle
d’un soufflet crevé.
Cela partait d’un petit lit de bambou, chaudement
rencogné dans un angle de la chambre, à droite de la
cheminée qui le séparait de la fenêtre, de longues
mousselines descendant du plafond l’enveloppaient tout
entier.
Voici treize jours, – treize jours et treize nuits –,
qu’elle gisait là, presque moribonde, la pauvre chère
Marthe Daunoy, la seule enfant que M. le président du
tribunal civil eût eue de sa femme, née d’Escoublas.
Elle avait toujours été chétive et grêle, avec des épaules
trop rapprochées qui se refusaient à laisser entrer la vie.
La première fois qu’elle avait ouvert en ce monde ses
yeux d’un gris pâle, on y avait pu lire la nostalgie vague
d’un autre pays quitté à regret, et ils n’avaient plus
perdu cette expression désolée. On l’avait suspendue au
sein, puissant et gonflé comme un pis, d’une nourrice
normande ; mais ses lèvres n’avaient jamais voulu
s’ouvrir à ce lait trop robuste. On l’avait promenée le
169
long des plages, dans la fine et pénétrante lumière des
horizons méditerranéens, on l’en rapporta vidée,
transparente comme si le soleil qui devait lui refaire une
substance en eût absorbé le peu qu’elle avait.
Maintenant elle achevait de mourir à neuf ans, dans la
vieille maison penchée haut sur son dos de colline où
s’éparpillait, face à la mer, un calme faubourg de petite
ville bretonne, elle achevait de mourir, tandis que
naissait Jésus, le Dieu de l’enfance, aux joues roses, aux
boucles blondes, qu’on l’avait menée voir à la
cathédrale, une nuit précédente, et qui lui avait souri si
mignonnement de sa couchette de paille, sous les
branches de sapin qui figuraient le toit de la crèche.
– Mère ! murmura une voix si faible qu’on eût dit un
souffle.
Madame Daunoy, dressée en sursaut, se penchait
déjà sur le lit ; le président s’était levé derrière elle avec
précaution...
– Je suis là, Marton chérie !
– Les cloches qu’on entend, c’est pour Noël, n’est-
ce pas ?
– Oui, ma mie : elles t’ont réveillée, les vilaines
cloches !
– Oh ! J’en suis bien contente... Arrange mes
oreillers, dis, que je les entende mieux...
170
Comme pour répondre à l’appel de la pauvre
malade, le carillon précipitait ses notes, les envoyait
plus vibrantes à travers l’espace.
– Mère, qu’est-ce qu’elles disent ainsi, les cloches ?
– Elles disent qu’il faut dormir bien sagement,
quand on est souffrante, fit le président qui s’était glissé
jusqu’au chevet du lit.
Marthe leva vers lui ses yeux agrandis par la fièvre.
À ce moment, de la route qui longeait la grille du
jardin, un chant monta, une de ces plaintives mélopées
en langue bretonne que les petits gueux du pays vont
bramant de porte en porte, la nuit de la Nativité.
Quelle est celle qui vient là-bas, si lentement ?
C’est la Mère de Dieu qui fit le firmament ;
C’est la Mère de Dieu qui fit la terre douce,
Et la fleur qui fleurit, et le blé vert qui pousse !
Avec sa robe blanche, avec son manteau bleu,
Elle vient lentement, car elle porte un Dieu...
En ces vers naïfs, d’un accent presque biblique, se
déroulait ainsi peu à peu toute la gracieuse histoire de
l’étable galiléenne.
171
Puis, transformé soudain en une sorte de lamento, de
supplication dolente, l’hymne concluait :
C’est pour les pauvres gens que Jésus est venu...
Nous n’avons pas de pain et notre corps est nu.
À tous qui sont ici présents, salut et joie !
C’est le Dieu de pitié qui vers vous nous envoie.
D’entre ceux qui mourront nul ne sera damné,
S’il fait l’aumône à ceux pour qui Jésus est né.
On venait de frapper discrètement.
– Entrez !
C’était Guillemette, l’une des bonnes, la préférée de
Marthe, et qui la veillait depuis plusieurs nuits.
– Monsieur donne-t-il quelque chose ?... Ce sont les
petits mendiants qui font cuignawa (qui demandent
leurs étrennes).
– Voilà, et qu’ils aillent piailler assez loin pour
qu’on ne les entende plus ! grommela le président, en
tirant de son gousset une pièce blanche et en la
déposant dans la main tendue de la servante.
– Non ! Je ne veux pas ! gémit la petite malade...
172
Guillemette !
La bonne se rapprocha, d’un pas étouffé.
– Guillemette, continua l’enfant, tu emmèneras l’un
d’eux jusqu’ici ; c’est moi qui remettrai la cuignawa.
Le président avait haussé les épaules, d’un air
résigné, en regardant sa femme. Et tous deux
échangèrent cette réflexion muette : « Caprice de
Marthe, chose sacrée ! »
– Père, tu vas, s’il te plaît, m’apporter ma bourse :
elle est là, dans ce meuble.
Du doigt, de son grêle doigt maigre, Marthe
désignait sur une console une corbeille emplie de jouets
d’enfant.
M. Daunoy les sortit l’un après l’autre, et finit par
exhiber un petit porte-monnaie d’ivoire.
– C’est ça ?
– Oui ! Donne..
On frappait à nouveau. Sur le seuil de la chambre un
bambin apparut que Guillemette bousculait par-derrière,
pour le contraindre à avancer. Il pétrissait dans ses
mains une loque vague qui avait dû être un béret et il
marchait d’un pied hésitant, n’appuyant que sur son
orteil, ayant quitté ses sabots au bas de l’escalier. Sa
figure, très fine, était comme embroussaillée de grandes
173
mèches blondes, à travers lesquelles ses yeux luisaient,
limpides, ainsi que deux sources d’eau vive où se
mirent des branches enchevêtrées de saules rouillés par
l’automne ; presque immédiatement au-dessous ses
lèvres rouges éclataient comme une fleur de sang.
Sitôt qu’il eut aperçu, entre la dame accoudée au
pied du lit et le monsieur debout au chevet, la menue
tête de cire qui s’agitait faiblement pour l’encourager, il
s’achemina droit vers elle, de son allure de somnambule
inquiet. .
– Comment t’appelles-tu ? interrogea Marthe.
– Jean !
– Jean qui ?
– On ne m’appelle que Jean.
– Combien êtes-vous dehors ?
– Il y a Pierre et Madeleine et Jacques, et Joseph, et
Nicodème...
– Et toi, interrompit la malade, en souriant, voyant
qu’il avait parcouru ses cinq doigts sur lesquels il
comptait les noms et qu’il s’arrêtait comme embarrassé,
avant de poursuivre l’énumération.
– Oui, moi, et mon frère aîné qui aurait dû être avec
nous, mais qui est mort.
– Ah !... y a-t-il longtemps qu’il est mort ?
174
– Je ne sais pas.
Il y eut un silence. La petite malade avait clos ses
paupières et semblait réfléchir. Brusquement elle les
rouvrit et s’efforça de rassembler en un faisceau la
lumière éparse de ses yeux, pour fixer le mendiant.
– Prends ceci, fit-elle, en lui présentant le minuscule
porte-monnaie d’ivoire. Tu distribueras ce qu’il
contient à tes compagnons, en souvenir de moi et de ton
frère aîné qui est mort.
Ni le président, ni sa femme ne s’interposèrent :
« Caprice de Marthe, chose sacrée ! »
Guillemette poussait déjà le bambin par l’épaule et
disparut avec lui, après avoir refermé la porte
doucement.
– Ils vont être bien contents, n’est-ce pas, père ?
– Je le crois : ils n’auront jamais été à pareille fête.
C’est une Noël dont ils se souviendront.
Une immense clameur de joie s’éleva dans la rue.
S’ils étaient contents, les pauvres petits Bretons
dépenaillés !... Ils le témoignaient à leur façon, par cette
espèce de hurrah sauvage, par ce trugaré (merci),
retentissant, qui fit trembler les vitres de la chambrette
et se prolongea très loin, rejeté par de mystérieux échos,
dans la solennité de la nuit.
175
Marthe eut dans ses yeux pâles une flamme, reflet
de cette allégresse enfantine qui éclatait au-dehors ; une
vibration parcourut sa petite chair moribonde affaissée
sous les couvertures.
Le président et sa femme ne lui avaient jamais vu
cette expression de béatitude. Pour la première fois
dans sa figure mate, si lasse, si rongée d’ennui,
transparaissait une joie d’être. Ils ne bougeaient, ils ne
parlaient, ni l’un ni l’autre, craignant de faire envoler
d’un geste, d’un mot, d’un souffle, ce semblant de vie,
de chaleur frémissante qui se prenait à pénétrer le corps
de l’enfant.
Marthe elle-même, comme pour mieux retenir en
elle cette ivresse inconnue, avait abaissé ses paupières
et ne respirait qu’avec une précaution discrète, étonnée
d’être si « aise » de se sentir comme baignée par une
atmosphère subtile, qui l’envahissait toute,
délicieusement. Elle qui n’avait jamais aimé à rien voir
ni à se souvenir de rien, s’apercevait soudain que les
neuf années qu’elle avait traversées, d’une allure si
indifférente, comme un voyageur rompu de fatigue
avant de se mettre en marche et qui va parce qu’il faut
qu’il aille, et qui ne sait où on le mène et qui n’a même
pas le coeur de s’en inquiéter, oui, elle s’apercevait que
ces étapes douloureusement monotones avaient déposé
en elle à mesure d’ineffables enchantements. Voici
176
qu’elle la refaisait à rebours, la route parcourue ; et elle
découvrait, aux deux bords, des fleurs qu’elle n’avait
pas soupçonnées, combien doux s’exhalaient leurs
parfums ! Des paysages, des choses jadis sans forme et
sans couleur se révélaient à elle tout d’un coup,
montaient, s’étageaient dans une buée de rêve, dans une
sorte de vapeur finement bleutée qui les enveloppait
d’une lumière idéale. Ce qu’elle avait gravi comme un
calvaire, geignante sous le poids d’une croix qu’elle
portait sans savoir comment elle l’avait pu mériter, se
déroulait maintenant devant elle comme un paisible et
suave horizon. Ah ! que c’était bon et comme elle se
sentait bien. Ainsi, tandis qu’il neigeait, à flocons mous,
sur les petits Bretons qui vont chantant Noël, de porte
en porte, sur elle aussi une neige tombait, mais de
pétales odorants qui lentement s’entassaient, se
gonflaient sous la chère Marthe, et très loin de son
corps souffreteux, berçait son âme dans un songe de vie
joyeuse à vivre. N’est-ce pas la Méditerranée la
« grande bleue », qui bruit là-bas, toute criblée de
flèches d’or ? Et cette chanson qui passe,
assoupissante ? Quoi ! c’est celle-là même que la
nourrice normande fredonnait ? Pourquoi donc est-ce
seulement aujourd’hui que le charme de ces choses lui
amollit si délicieusement le coeur ?...
177
De ses paupières abaissées deux larmes avaient
coulé sur les joues de l’enfant.
– Tu pleures, Marton ? As-tu plus mal ? interrogea
anxieusement madame Daunoy.
– Oh ! non, mère, je suis heureuse, bien heureuse,
bien heureuse ! murmura l’enfant, sans rouvrir les yeux.
Si vous étiez gentils, père et toi, vous feriez monter
Guillemette, et vous iriez vous coucher tous les deux.
Moi, je vais dormir aussi : je suis si bien, si bien !
Elle disait cela de sa voix faible de malade, mais
avec un accent qu’elle n’avait jamais eu, et qui sonnait
presque gaiement.
Le président fit à sa femme un signe de tête qui
voulait dire : « Obéissons ! Allons-nous-en. »
Il mit un baiser sur le front de la fillette, se dirigea
vers la porte et appela la servante qui parut aussitôt.
– Marthe désire que nous la laissions ; vous la
veillerez. Dès qu’elle se sera endormie, vous viendrez
nous prévenir.
Madame Daunoy, après avoir soigneusement bordé
le lit, embrassait à son tour la malade.
– Quelque chose me dit que demain tu seras guérie,
ma mignonne.
– J’en suis sûre, aussi, articula l’enfant. Bonne nuit,
178
mère !
Un grand silence figeait de nouveau la chambre. De
nouveau l’on n’entendait plus que le fusement léger des
bûches dans la cheminée dont Guillemette avait
alimenté la flamme, et, dans la basse ville, le tintement
continu, mais plus assourdi, des cloches.
Reprise par son rêve dont la trame s’était renouée
d’elle-même, après cette courte interruption, Marthe
était retombée en extase.
Il lui semblait que, de son passé, montaient des
musiques lointaines qui l’appelaient doucement. À ces
musiques des voix se mêlaient, et, dans le choeur des
voix, une, surtout, flattait son oreille, caressait tout son
être. Elle cherchait à distinguer d’où elle pouvait bien
venir, et soudain, d’un emmêlement confus de visages,
parmi lesquels elle reconnaissait vaguement ceux de
son père et de sa mère, il s’en détachait un, celui qu’elle
avait vu tantôt, là, près d’elle, la jolie tête blonde aux
traits fins, embroussaillée de cheveux couleur
d’automne, avec les yeux clairs, ainsi que deux sources
d’eau vive, qui miroitaient au travers, avec les lèvres
rouges qui, au-dessous, éclataient comme une fleur de
sang.
Et les lèvres susurraient une étrange mélopée, une
modulation sans notes, infiniment triste et pourtant d’un
charme non moins infini.
179
Et les yeux versaient sur elle une lumière dans
laquelle elle se sentait fondre.
Comment donc avait-il dit qu’il se nommait ? Jean,
ah ! oui Jean ! rien que Jean.
– Est-ce que vous le connaissez, Guillemette ?
La bonne, qui sommeillait à demi devant le feu,
avait sursauté.
– Qui cela, mademoiselle ?
– Le petit qui est venu tout à l’heure.
– Ma fé ! non, on ne sait jamais d’où ils arrivent, ces
petits. On en voit qui passent comme cela, par bandes,
en chantant, durant les nuits de Noël ; on dirait qu’ils
sortent d’entre les pavés ; on entend claquer leurs
sabots, quand ils approchent ; ils vous chantent un
hymne et puis s’en vont. Voilà tout.
– Ah !
Une idée qui n’avait fait que traverser l’imagination
de Marthe, pendant que le gamin était demeuré à côté
d’elle, lui revenait maintenant, et s’imposait irrésistible.
– Est-ce que tu ne m’as pas souvent dit, Guillemette,
que Jésus cheminait par les routes en ce pays-ci, le soir
de la Nativité ?
– Non ! pas lui, mademoiselle ; il reste dans les
églises pour recevoir ceux qui s’empressent autour de
180
sa crèche. Mais on prétend, en effet, qu’il envoie ses
amis d’enfance ou ses apôtres dans toutes les directions,
avec mission de rassembler les fidèles, d’accompagner
les valides jusqu’au porche et d’annoncer sa présence à
ceux que la maladie retient chez eux. Des gens qui se
rendaient à la messe de minuit ont vu ainsi des étoiles
descendre du ciel, et marcher devant eux sous la forme
d’anges. D’autres, cloués au lit par des fièvres, ont
entendu des voix leur promettre la guérison et se sont
senti frôler par des ailes qui les rafraîchissaient. Les
bêtes elles-mêmes sont prévenues de la naissance du
Sauveur. Elles peuvent exprimer, ce soir-là, en langage
humain, toutes les peines que, l’année durant, elles ont
gardées sur le coeur, et se soulager, en se les contant
entre elles.
L’excellente Guillemette n’eût point tari sur ce
chapitre qui constituait pour elle une série d’articles de
foi.
Mais, d’une voix haletante, Marthe coupa court au
verbiage naïf de sa bonne :
– Là... sur la console... près de la corbeille... le livre
bleu à filets d’or... Vite !
Guillemette se précipita.
Le livre qu’elle rapporta était une gracieuse chose
d’étrennes, un Nouveau Testament en gros caractères, à
181
l’usage de l’enfance, avec de belles illustrations
coloriées, où luisaient, nimbés d’auréoles éclatantes,
tous les personnages de la divine épopée.
Les pages, un peu fatiguées, disaient qu’on avait dû
les feuilleter souvent.
Marthe saisit le volume avec une hâte fébrile.
Elle avait redressé son petit torse exténué et se tenait
droite sur son séant, comme si le ressort cassé de son
pauvre organisme se fût enfin tenu en elle. Guillemette
n’en revenait pas, et considérait la malade
silencieusement, avec une sorte de stupéfaction. Si
c’était pourtant vrai ce qu’avait dit Madame, si Marthe
allait guérir, cette nuit, par la volonté du mabic Jésus,
en l’honneur de la Noël ! Après tout, en sa qualité de
Bretonne, rien ne lui semblait plus naturel qu’un
miracle, et, pour qu’il se réalisât, plus vite, elle se
plongea dans la causeuse, sortit un chapelet de la poche
de son tablier et se mit à rouler les grains entre ses
doigts, la tête penchée, les yeux clos, les lèvres à peine
murmurantes.
Marthe tournait les feuillets du livre, à la lueur
douce de la veilleuse, s’arrêtant pour perler les grosses
lignes noires, quand elle croyait tenir le passage
cherché. Il se dérobait obstinément, ce passage ;
obstinément aussi elle s’acharnait à le découvrir.
182
Soudain, elle eut un cri de triomphe : elle avait
trouvé.
– Guillemette ! fit-elle, approche ton siège...
Maintenant, prends ceci, et lis à partir de là... (elle
appuyait l’index à l’endroit indiqué)... Va lentement.
Elle s’était recouchée sur le dos, avait refermé les
yeux et joint ses mains sur les draps.
Guillemette, obéissante, commença la lecture,
débitant les versets évangéliques du ton monotone dont
on lit les prières ou la Vie des Saints, le soir, dans les
maisons de Basse-Bretagne.
Et le livre disait :
« Or la mère de Jésus, et la soeur de sa mère, Marie,
femme de Cléophas, et Marie-Magdeleine étaient
debout, près de sa croix.
« Jésus donc voit sa mère, et près d’elle Jean, le
disciple qu’il aimait, dit à sa mère : femme, voilà votre
fils !...
« Or, après cela, Joseph d’Arimathie demanda à
Pilate, qu’il lui permît d’enlever le corps de Jésus. Et
Pilate le permit. Il vint donc, et enleva le corps de Jésus.
« Et Nicodème vint aussi, portant un mélange de
myrrhe et d’aloès... »
À mesure que se déroulait le texte sacré, la figure de
183
la petite malade s’éclairait, rayonnait d’une vie céleste ;
un rose délicat fleurissait aux pommettes de ses joues ;
le long de ses boucles blondes un frisson lumineux
courait, le reflet d’un soleil d’ailleurs.
Et, dans une sorte de parole intérieure, dont les sons
expiraient au bord de ses lèvres, elle reprenait chacun
des mots du récit de l’apôtre, les appliquant à sa propre
mort qu’elle sentait doucement venir, s’en servant pour
sa Passion à elle, pour sa touchante Passion enfantine.
« Oui, Marie et Madeleine étaient là, debout dans la
neige, qui chantaient, qui m’appelaient... Et Jean est
entré, de la part du bon Dieu, et il m’a regardée et il
m’a fait comprendre que je ne souffrirais plus... Et
Joseph, Nicodème attendaient pour enlever mon corps...
et ils l’ont enlevé, et je n’ai plus eu mal, plus mal du
tout... Oh ! oui, petite mère, ils m’ont guérie, les amis
de Jésus qui vagabondent par les chemins, la nuit de
Noël !... Car, c’étaient eux ! c’étaient eux... Oh ! les
jolies musiques que j’entends sonner... »
Guillemette continuait à lire, lentement comme on le
lui avait recommandé, engourdie par la chaleur du feu,
bercée au fredon somnolent de sa voix.
« Ils prirent donc le corps de Jésus et
l’enveloppèrent de linges, avec des aromates...
« Or, il y avait, au lieu où il avait été crucifié, un
jardin, et dans ce jardin un sépulcre nouveau, où
184
personne n’avait encore été mis... »
Dans le jardin de M. le président du tribunal, entre
des thuyas arborescents, non loin de la grille qui donne
sur la route est une tombe de marbre blanc, avec cette
épitaphe :
Marthe DAUNOY
9 ans
25 décembre 188...
Quand revient la Noël, des groupes de petits Bretons
passent dans la rue en chantant de vieilles hymnes.
Volontiers ils stationnent devant la maison, peu
engageante pourtant avec ses persiennes fermées et son
air de deuil. Dès qu’ils apparaissent, la porte s’ouvre en
haut du perron, une bonne en descend, très vite, et leur
dit : « Ne chantez pas ! Allez plus loin ! », mais elle
laisse couler dans leurs mains une énorme poignée de
sous.
185
L’aventure du pilote
C’était dans la maison des Menguy, située là-haut,
sur la croupe accidentée des Crec’h*, en bordure de la
mer. On devisait au coin du feu, et, comme Noël
approchait, la conversation, laissant les menues
nouvelles locales, tourna vers les merveilles de la nuit
sainte. Chacun raconta son propos ; seul, le pilote
Cloarec, venu en voisin, gardait le silence, la pipe aux
dents. Sous ses épais sourcils en broussailles, son petit
oeil bleu, noyé d’un vague embrun, semblait regarder le
déroulement intérieur de quelque procession de
souvenirs. Qui saura jamais la richesse de ces frustes
mémoires bretonnes, si pleines de choses inexprimées !
« Çà, fis-je, vous, Cloarec, qui ne dites rien, gageons
que vous avez en magasin des histoires étonnantes qui
ne demandent qu’à sortir. »
Il hocha sa tête frisée, où les volutes de ses mèches
grises floconnaient ainsi qu’une toison. Sa face, cuite et
recuite par la salure du vent marin, de rouge brique
*
Hauteurs pierreuses, sur le littoral.
186
qu’elle était, devint rouge feu, et ce fut d’une voix
embarrassée qu’il balbutia :
« Des histoires comme celle qui me revient, il n’y a
pas de quoi s’en vanter.
– Raison de plus pour la dire, insinua l’aîné des fils
Menguy. Vous ferez un acte d’humilité ; ça vous
gagnera des indulgences, pilote. »
Le vieux, après une courte hésitation, se décida
brusquement.
« Aussi bien, déclara-t-il, mon aventure pourra vous
servir de leçon à vous autres, jeunes mécréants : elle
vous montrera qu’il n’est jamais bon de mépriser
l’expérience des anciens. »
Il ôta sa pipe de sa bouche, en secoua religieusement
la cendre sur son pouce, passa le revers de sa main sous
son nez, en reniflant avec force, et commença en
breton.
I
– L’expérience des anciens !... J’avais alors à peu
près ton âge, Jean Menguy ; comme toi, je rentrais du
187
service à l’État, et, comme toi encore sans doute, je
pensais : « Les anciens, ça n’est que des radoteurs. »
C’est ainsi que, cet hiver-là, mon père m’ayant
déconseillé de partir pour la pêche au large des îles,
sous prétexte que c’était veille de Noël, je lui répondis :
« Veille de Noël ou non, que vous veniez ou que
vous ne veniez pas, les vents sont noroît, il fait temps
béni pour le turbot ; moi, j’embarque. »
Et c’est vrai que le temps était le plus favorable que
l’on pût souhaiter : un ciel légèrement couvert, une
brise pas trop froide et même presque tiédie, une mer
grise et douce, à houles larges, sans clapotis. J’avais
d’autant plus désir d’en profiter que, de toute la
semaine précédente, il n’y avait pas eu moyen de mettre
les filets dehors, à cause de la brume, une brume
épaisse comme à Islande, qui avait fait une espèce de
demi-nuit, pendant six jours consécutifs. Mon père dut
confesser lui-même qu’il faudrait peut-être attendre les
premiers soleils de mars avant de retrouver aubaine
pareille pour la quête du poisson fin.
« C’est égal, dit-il. Tu risques de perdre ton âme : à
ta place, moi, j’aimerais mieux perdre ma pêche. »
Je ripostai :
« Où donc est le commandement de Dieu ou de
l’Église qui défend de gagner son pain la veille de
188
Noël ? Est-ce qu’il ne faut pas manger ce jour-là
comme les autres jours ?
– Tu fais le beau raisonneur, reprit-il. Moi, je crois
ce qu’on m’a toujours dit : à savoir, que la nuit de Noël,
à partir de minuit, appartient à Dieu. Et es-tu sûr qu’à
minuit tu ne seras pas encore sur les lieux de pêche ?
– Je serai où je pourrai.
– À ton gré. Je t’ai averti. Le reste te regarde : tu as
l’âge de raison... Un dernier conseil, pourtant. Si, à
certain moment, tu remarques quelque chose de bizarre
à bord, hale au plus vite l’ancre, dresse sa croix dans
l’air au bout de tes poings, et, ayant fait agenouiller tes
hommes, entonne le chant de Nédélek*. »
Je haussai ironiquement les épaules et pris, pour me
rendre au port, le chemin des Crec’h, afin de prévenir
les hommes de l’équipage qu’on allait embarquer. Ils
étaient cinq, tous des lascars de mon espèce, et plus
préoccupés de faire bouillir la marmite quotidienne en
ce monde-ci que de s’assurer leur part de paradis en
l’autre. Je pourrais les appeler en témoignage, car ils
sont encore vivants, à l’exception du mousse, le petit
Dudored, mort il y a une vingtaine d’années, de la
fièvre jaune, à Montevideo. C’étaient Pierre et René
Balanec, de Roc’h-Vrân, Louis Rudono, du Cosquer, et
*
Nom breton de Noël.
189
Gonéry Mezcam, de Kerampoullou. Ils m’eurent
bientôt rejoint à la cale, leurs sabots-bottes aux pieds et
le suroît noué sous le menton. Dix minutes plus tard
nous voguions à toutes voiles, faisant cap vers les Sept-
Îles.
La brise donnait bien. C’était plaisir d’aller. Il n’y
avait, du reste, que nous de sortis. Les autres bateaux
dormaient sur le flanc, tirés à sec derrière le môle.
« Tas de flâneurs ! dit Pierre Balanec, en montrant
du doigt des groupes de pêcheurs perchés, les bras
croisés, sur le glacis de l’ancienne batterie. Ça n’a pas,
peut-être, dix sous chez soi pour faire la Noël, et ça
fainéante aujourd’hui pour se préparer à nocer demain.
– Oui, continua Rudono sur le même ton, et c’est à
nous qu’ils demanderont de les régaler, à l’issue de la
grand-messe, par-dessus le marché ! »
Je leur contai le colloque que j’avais eu avec mon
père.
« Peuh ! des idées de vieilles femmes ! » s’écrièrent-
ils en choeur.
Dudored, cependant, qui changeait l’écoute de foc
pour la seconde bordée, risqua d’une voix timide :
« Il y a une chose qui est sûre : le mari de ma grand-
mère s’est perdu par un soir pareil, entre minuit et une
heure du matin.
190
– Le mari de ta grand-mère, c’était peut-être bien
ton grand-père, farceur ! » s’écria Gonéry Mezcam en
éclatant de rire.
Et l’on parla d’autre chose.
Une fois dans les eaux de l’île aux Moines, nous
commençâmes à pêcher, et chacun fut à sa besogne.
Mais, contre nos prévisions, le poisson remontait peu.
Nous avions compté sur la douceur du temps pour
l’attirer, mais il ne se pressait pas, demeurait blotti dans
les fonds. Au bout d’une heure ou deux d’attente, un
des hommes, je ne sais plus lequel, proposa de gagner
plus au large.
« Allons ! » fis-je.
La manoeuvre était bonne : nous ne fûmes pas plus
tôt au vent des îles qu’à chaque coup de filet nous
ramenâmes quelque chose.
« Ça va bien ! » disaient les camarades.
Nous étions maintenant tout à la gaillarde joie du
travail qui apporte avec lui son profit. Une ardeur
fiévreuse nous animait : c’était comme si nous nous
fussions juré de vider les entrailles de la mer. Le
mousse n’avait que le temps de tirer les belles pièces
pour les mettre à l’abri dans les paniers.
« Attrape ça, morveux », lui criait-on, en lui lançant
dans les jambes quelque turbot tout palpitant.
191
Ou bien encore :
« Est-ce qu’il en pêchait de cette taille-là, le mari de
ta grand-mère ? »
Et de rire, vous pensez ! Jamais nous n’avions été si
gais. Les heures s’écoulaient sans que nous y prissions
garde. Nous ne nous aperçûmes même pas que la
lumière baissait : nous n’avions d’yeux que pour les
grandes eaux couleur de vert-de-gris, qui soulevaient la
barque par longues oscillations régulières et nous
livraient libéralement leur provende. Seul, Dudored,
dans les intervalles de moindre presse, glissait un
regard vers les lointains déjà plus assombris. Il n’avait
pas notre tranquillité, quoique – vous le verrez par la
suite – il ne manquât pas de crânerie, le gamin !
L’approche du soir le tourmentait. Il fut d’abord sans
oser en rien dire. À la fin il m’interpella :
« Je crois bien qu’il se fait tard, patron... Et ça sera
dur, s’il faut rentrer avec jusant. »
Il avait raison : jusant et vent de noroît, tout serait
contre nous, si nous ne nous dépêchions pas d’attraper
la barre des Sept-Îles pendant que nous avions encore
flot pour la franchir. Ce sont des courants terribles,
vous savez, et qu’on ne passe pas comme on saute un
talus. J’allais me ranger à l’avis de l’enfant et
commander le départ. Mais les autres ne l’entendaient
pas ainsi. Le démon du lucre était entré en eux et les
192
possédait : plus ils avaient eu de poisson, plus ils en
voulaient avoir. Ils protestèrent d’une seule voix.
« De quoi se mêle-t-il, ce veau mal sevré ! Est-ce
qu’on lui demande l’heure qu’il est ?
– Non, répliquai-je, mais il faudrait peut-être
l’écouter tout de même, quand il la donne. Voyez ! »
Et je leur désignai l’horizon de terre sur qui les
masses d’ombre commençaient à tomber, annonçant la
nuit.
« Bah ! bah ! Un dernier coup de filet, patron !...
Rien qu’un. »
Ils étaient enragés, ma parole ! Et, pour dire la vérité
vraie, je ne l’étais pas moins qu’eux, puisque,
cependant, non seulement je ne m’opposai pas, mais
donnai moi-même la main à ce coup de filet
supplémentaire qui faillit être cause de notre perte...
J’arrive au vilain moment de mon histoire : permettez
que je rallume mon brûle-gueule, soit dit sans vous
offenser.
193
II
Cloarec se pencha vers le foyer, y cueillit une braise
dans le creux de sa main et l’appliqua sur le fourneau
de sa minuscule pipe en terre. Pour aspirer les
premières bouffées, ses joues s’évidèrent jusqu’à faire
toucher intérieurement leurs parois. Un grillon se mit à
crisser dans le silence.
– Alors, ce coup de filet ?...
– Oh ! reprit le conteur, il fut tout simplement
superbe. Mais c’est après... Ah ! nom d’une misère !...
Enfin voici.
Nous avions fini de tout ranger à bord, les voiles
étaient en haut et je venais de m’asseoir au gouvernail
pour virer, lorsque, en jetant les yeux sur la misaine, je
la vis faseyer doucement, comme s’il calmissait. Ça,
vous concevez, c’était un ennui. Si le vent nous faussait
compagnie juste au moment où le flot allait lui-même
nous manquer, nous étions, comme on dit, dans de
vilains draps. Il n’y avait pas de raison, en effet, pour
qu’une fois pris par le courant des îles, sans une risée
pour appuyer notre marche, nous ne tournions
194
indéfiniment dans ces parages jusques ad vitam
sempiternam, c’est-à-dire jusqu’à mi-marée ; encore,
pour en sortir à cette minute-là, faudrait-il souquer
ferme sur les avirons. Et c’était à tout le moins trois ou
quatre heures à droguer au large, dans la nuit, avant de
pouvoir cingler vers le port.
Du coup, je n’avais plus le coeur à rire. Et il était
aisé de voir qu’il en allait pareillement de mes
compagnons. Assis à leurs postes, sur les bancs, les uns
face à l’avant, les autres face à l’arrière, ils regardaient
vaguement dans le gris de l’obscurité tombante, sans
mot dire. La journée décidément finissait mal.
Je conservais toutefois l’espoir d’atteindre la
redoutable barre en temps propice. Nous n’en étions
plus qu’à une demi-encablure, quand la voix de René
Balanec s’éleva, roulant une bordée de jurons :
« Nom de... nom de... nom de...
– Quoi ? qu’est-ce qui te prend ? » demandai-je.
Il regardait par-dessus ma tête, vers la haute mer,
dans la direction de l’ouest.
Je grognai, agacé :
« Parleras-tu, sagouin !
– C’est du propre ! fit-il. Voilà maintenant que ça
brouillasse là-bas.
195
– Y a pas de doute, en effet : c’est la brume »,
déclarèrent Mezcam et Rudono.
Je m’étais retourné, d’un mouvement subit, et je
dus, hélas ! constater qu’il n’y avait pas de méprise
possible. C’était bien la brume, la satanée brume qui,
balayée seulement de la veille, revenait à la charge,
envahissant de nouveau l’espace, tissant dans l’entre-
deux du ciel et de l’eau sa trame d’étoupe molle et déjà
cernant l’horizon du soir, prête à tout aveugler.
« La gueuse ! c’est elle qui a muselé le vent »,
bougonna Pierre Balanec.
La mer, aux flancs de la barque, commençait à
frisotter : des plaques d’écume – des crachats, comme
nous disons – filaient avec rapidité dans le sillage, et,
sous nous, on sentait le chêne des planches vibrer. Nous
étions dans le coureau des îles. Je me dressai sur mes
pieds.
« Hé, mousse ! arrive à ma place, et tâche de
gouverner au plus près... Nous autres, aux avirons,
tous !... Hardi là ! » commandai-je en donnant le
premier l’exemple.
Et maintenant, comprenez bien : je m’étais mis à la
rame de tribord, avec Mezcam ; les deux frères Balanec
étaient à la rame de bâbord.
« Toi, avais-je dit à Louis Rudono, veille devant, à
196
cause des cailloux. »
Vous savez s’il y en a, dans ces parages d’enfer !...
Dès lors – bien que je n’eusse pas encore passé
l’examen de pilote –, je les connaissais tous, certes,
comme si je les eusse plantés moi-même, ces cailloux
de malheur ; et, de nuit aussi bien que de jour, à mer
haute comme à mer basse, je me serais débrouillé au
milieu d’eux, les mains dans les poches et les yeux
fermés. Mais par temps de brume, holà !... Ça n’est ni
du jour ni de la nuit, la brume !... Je n’avais guère à
compter que sur l’oeil de Rudono. C’est vrai qu’il en
avait un comme on n’en voit plus. Le rémouleur qui lui
avait aiguisé la prunelle n’avait pas volé son argent,
ah ! non. Tout de même je n’étais pas trop rassuré.
Rappelez-vous bien, n’est-ce pas, comme nous
étions distribués dans le bateau : lui, Rudono, sur
l’avant ; le petit Dudored à la barre ; nous quatre, les
Balanec, Mezcam et moi, deux par deux sur chaque
aviron.
« Eh, ohé ! souque !... »
Nous n’épargnions pas l’huile à bras, je vous
promets. Sous notre effort vigoureux, la barque vola. Le
gros Pierre Balanec sortait à intervalles réguliers du
fond de sa large poitrine de formidables : Ahan ! ahan !
pour marquer la cadence. Mais nous avions beau forcer
de vitesse, la brume sournoise, furtivement, nous
197
gagnait. Elle ne nous avait pas rattrapés encore : un
reste de jour éclairait les eaux dans notre voisinage.
Visiblement, néanmoins, nous commencions à être
emprisonnés.
Le grand linceul d’ombre pâle rétrécissait peu à peu
son cercle, et c’était maintenant comme un immense
mur flottant derrière lequel tout se perdait,
s’évanouissait peu à peu, la terre d’abord, très lointaine
– puis les îles, plus proches –, et enfin les éclats mêmes
des phares qui venaient d’allumer leurs feux. Seul, celui
de l’île aux Moines demeura quelque temps suspendu
comme un astre fantôme dans le ciel noyé ; puis il ne
fut plus qu’un halo trouble ; puis ce halo, à son tour,
s’effaça, et tout disparut.
« Bonsoir la camoufle ! » dit Rudono, qui était
désormais notre unique phare.
Et il cria au mousse :
« Gouverne toujours tout droit, hein, petit !
– Oui, oui », répondit de l’arrière la voix grêle et un
peu enrouée du gamin.
Une humidité glaciale pénétrait nos membres.
L’haleine de la brume était déjà sur nous, et nous
respirions son étrange odeur de roussi, si âcre qu’elle
nous raclait la gorge. Nous n’avions plus à espérer de
lui échapper. Si, du moins, nous réussissions à traverser
198
les rapides, avant qu’elle nous eût liés dans ses
mailles !... Après, ma foi, tant pis ! on voguerait comme
on pourrait, à l’aveuglette. L’essentiel était de parer au
danger le plus pressant : une fois en eaux calmes, on
verrait à s’orienter.
Et nous nous cramponnions à nos rames avec une
ardeur de galériens sous le fouet du garde-chiourme. De
minute en minute, je demandais à Rudono :
« Quoi de neuf ? »
Il trempait sa main dans le clapotis le long de
l’étrave, et répondait :
« On doit encore être dans le grand coureau, car ça
frise dur... Un peu de courage, les enfants ! »
Du courage, nous en eûmes, parbleu ! jusqu’à ce
qu’il nous fût démontré que ça ne servait de rien.
Comme je répétais ma question pour la dixième ou
quinzième fois, Rudono murmura :
« C’est singulier : on dirait que nous n’avançons
plus... »
Ploc... ! Il n’avait pas fini de parler que nous
sentîmes sur nos épaules comme la tombée brusque
d’un manteau de ténèbres humides. En un clin d’oeil
nous en fûmes tous enveloppés. Des ténèbres d’ailleurs
qui n’en étaient pas ; ou plutôt il surnageait là-dedans
une espèce de clarté triste, funéraire, une clarté de
199
l’autre monde, quoi !... Si épaisse que fût la buée, elle
ne nous empêchait pas de nous voir ; seulement, nous
nous voyions comme si nous avions été à des milles les
uns des autres. Encore ce que nous distinguions était-ce
moins nos personnes que des formes de nous-mêmes,
des ombres bizarres, méconnaissables, démesurément
agrandies. Ainsi Gonéry Mezcam, qui était assis vis-à-
vis de moi au même aviron, je dus étendre le bras vers
lui pour me persuader, en touchant son tricot, qu’il
n’avait pas quitté son banc et que cette silhouette
gigantesque, c’était lui...
La barque, elle, avait l’air d’une chose sans bords
qui eût flotté dans du vide ; la voilure... pfutt !... une
brume dans la brume, comme la mer, comme le ciel,
comme tout...
« Ça y est ! dit la voix d’orgue de Pierre Balanec.
Nous sommes dans le pot au noir !... »
Et presque aussitôt, là-bas, à l’avant du bateau, très
loin, nous entendîmes Rudono qui hurlait :
« Bon ! ce n’est pas seulement que nous n’avançons
plus, les amis..., nous drivons ! »
Ah ! sacré mâtin ! quel souvenir !... Je ne sais pas ce
que je n’aurais pas donné pour être chez nous... Croyez
ce que je vous dis, les gars : laissez les turbots en paix
et restez vous-mêmes au coin du feu, la veille de Noël.
200
III
Le vieux Cloarec cracha dans l’âtre, soupira, fit une
pause qui nous parut longue.
– Vous ne voulez pas, au moins, nous signifier que
vous êtes au bout de votre histoire ? protesta au nom de
l’assistance Perrine Ourgam, la mère des Menguy.
– Je n’avais plus de salive, répondit assez durement
le pilote.
Et il poursuivit :
– En drive !... Que faire ?.. Nous n’avions plus qu’à
laisser aller nos rames, n’est-ce pas ? et à nous laisser
aller nous-mêmes où il plairait au sort de nous conduire.
Car de lutter davantage pour essayer de franchir la
barre, il n’y fallait pas songer. Ce devait être
maintenant l’heure du jusant plein : les courants étaient
nos maîtres. À quoi bon les contrarier inutilement ? Je
fis amener les voiles.
« Après tout, dis-je par manière de consolation, si
nous drivons, c’est vers la haute mer. Et nous y serons
plus en sécurité que parmi les récifs pour attendre le
retour du flot. Il n’est que de patienter. »
201
N’empêche que c’était un bon tiers de la nuit à
passer au large, et qu’à supposer qu’il ne survînt aucune
complication, nous ne serions jamais rentrés au port
avant les approches du matin. La perspective n’avait
rien de folâtre, surtout que le brouillard épaississait
toujours son linceul.
Elle nous impressionnait, malgré nous, cette
atmosphère étrange où nous glissions d’une allure
d’ombres, plus semblables à des spectres qu’à des êtres
vivants. Roulés dans nos cirés, la visière du suroît
rabattue sur les yeux et les mains dans nos manches,
nous nous tenions recroquevillés et muets. Car nous
n’avions même plus d’entrain à causer, d’autant qu’on
ne pouvait ouvrir la bouche sans avaler cette horrible
fumée d’eau, qui sentait l’enfer. La brume, d’ailleurs,
semblait avoir immobilisé toutes choses. Le bruit même
de la mer s’était comme fondu. On eût dit que rien
n’existait plus, qu’on flottait dans quelque océan de la
mort.. Et c’était un silence... un silence !...
Combien de temps dérivâmes-nous ainsi, je ne
saurais vous le marquer. Nous ne nous rendions pas
plus compte de la durée que de quoi que ce fût au
monde. La brume était en nous comme autour de nous :
elle avait envahi notre esprit aussi bien que nos corps.
Nous ne vivions plus qu’en songe.
Or tout à coup la voix du mousse héla, très faible :
202
« Patron !
– Quoi ? demandai-je en secouant à demi ma
torpeur.
– Je ne sais pas comment cela se fait, mais le sûr,
c’est que nous sommes un de plus à bord. »
Nous nous levâmes tous en sursaut.
« Qu’est-ce que tu chantes là ? » m’écriai-je, furieux
et angoissé tout ensemble.
Mezcam ricana :
« Cet imbécile a la berlue.
– Dame ! comptez vous-même », répliqua l’enfant.
Je comptai... Et maintenant, croyez-moi ou ne me
croyez point, mais il n’y avait pas à dire... au lieu de six
que nous étions au départ, à cette heure nous étions
sept. Dudored n’avait pas menti. Les autres, à tour de
rôle, se mirent à recompter après moi :
« Oui, sept ! nous sommes bien sept à bord »,
déclarèrent-ils tous, avec un tremblement d’épouvante
dans la voix.
Quel était ce septième ? Impossible de le
reconnaître. Dans cette brume, toutes les silhouettes se
ressemblaient, et, de vouloir distinguer les visages,
c’eût été peine perdue.
203
« Faites l’appel comme au service, patron »,
conseilla Rudono.
J’appelai donc par rang d’âge, Pierre Balanec,
d’abord, puis Gonéry Mezcam, puis Louis Rudono, puis
René Balanec, puis Lommik Dudored. Au fur et à
mesure, ils répondaient de toute la force de leurs
poumons :
« Présent ! »
L’opération finie, Rudono s’écria :
« Celui qui n’a pas répondu, c’est celui que voici ! »
Son geste désignait quelqu’un qui se tenait adossé
au mât. Il se précipita pour le saisir au collet ; mais il
abaissa aussi vite le poing, car la voix de basse-taille du
gros Balanec prononçait :
« Erreur ! c’est dans moi que tu as croché.
– Alors, c’est à n’y rien comprendre... »
Il y eut entre nous un silence plein d’indicible
terreur. Nous restions debout, frémissants, n’osant nous
regarder les uns les autres, par crainte que la silhouette
sur qui s’arrêterait notre regard ne fût précisément celle
du mystérieux inconnu. Mais soudain le mousse héla de
nouveau :
« Patron ! »
Qu’allait-il m’apprendre ?
204
« L’arrière du bateau s’enfonce, continua-t-il. Le
bordage est déjà presque au niveau de la mer. »
La même idée nous vint à tous : c’était évidemment
le poids du septième, le poids du passager surnaturel,
qui nous entraînait dans l’abîme. Je commandai
néanmoins, pour tenter, si possible, d’alléger
l’embarcation :
« Jetez tout ! »
Les paniers de poisson, il va sans dire, défilèrent les
premiers. Puis chacun lança par-dessus bord tout ce qui
se trouva sous la main. Ce fut un saccage. Le bateau
cependant ne « soulageait » pas. Comme je cherchais à
tâtons qu’est-ce qui pouvait bien rester dont on pût se
débarrasser encore, mes doigts rencontrèrent le fer de
l’ancre. Brusquement, les paroles de mon père,
auxquelles, dans ma stupeur, je n’avais même pas eu la
présence d’esprit de songer, se réveillèrent d’elles-
mêmes au fond de ma mémoire.
« Holà ! criai-je, ne jetez plus ! »
Et, dressant au-dessus de mon front la croix de
l’ancre, j’entonnai l’hymne de Nédélek :
205
Ebars eur gêr a C’halilé**...
Les autres me dirent plus tard qu’en cet instant ils
me crurent devenu fou, chose qui leur paraissait à la
vérité d’autant plus explicable qu’ils sentaient, eux
aussi, leur raison les abandonner.
« Le bateau remonte ! » cria Dudored, d’un accent
joyeux, comme je reprenais haleine pour passer au
second verset.
Tous, cette fois, d’un mouvement spontané, unirent
leur voix à la mienne, le creux de Pierre Balanec
retentissant avec un fracas de grandes orgues. Et ce fut
une chance singulière, vous allez voir... Durant une
pause, en effet, de là-haut, du fond de la brume, un
appel descend :
« Ohé ! gare à l’accostage ! Lofez en douceur ! »
Qui a parlé ? Nous levons la tête. Un éclair rouge
fauche le brouillard, presque immédiatement suivi d’un
éclair blanc. C’était le Triagoz.
« Je distingue la tour du phare », articula Rudono,
qui avait recouvré ses yeux de voyeur.
Vous devinez le reste. Contrairement à nos calculs,
*
« Dans une ville de Galilée... »
206
les courants, au lieu de nous entraîner au large, nous
avaient fait driver vers les roches du Triagoz. Sous
voiles, avec la moindre brise, nous nous fussions
immanquablement broyés. Mais il n’y avait, je vous l’ai
dit, ni lames ni vent ; de sorte que là où nous aurions pu
trouver notre perte, nous trouvâmes le salut. Prévenus,
nous accostâmes sans encombre. Le gardien de guet
nous attendait sûr le seuil de la porte, un fanal à la
main.
« Vous avez bien fait de hurler, nous dit-il ; si je ne
vous avais pas entendus à temps, vous alliez dans les
remous. »
À ce moment, des échos de sonneries de cloches
lointaines tremblèrent dans le brouillard.
« Tiens ! la messe de minuit à terre », reprit
l’homme du phare.
Nous nous découvrîmes en nous signant.
Et le pilote conclut :
– Voilà ce qui m’est arrivé. Le lendemain, nous
rentrions au port, sur le coup de six heures, à la petite
aube, sans turbots. Mon père achevait de revêtir ses
habits de fête. Il ne m’interrogea point, mais, à la
confusion de ma mine, il se douta bien que j’étais à
jamais guéri de la prétention d’en remontrer aux
207
anciens.
– Et le septième, demandai-je, quand avait-il disparu
et qui pensez-vous aujourd’hui que ce pût être ?
Le bonhomme inclina sa tête crépue et haussa ses
vieilles épaules :
– Je vous ai dit ce que je savais ! fit-il en renfonçant
ses petits yeux bleus, pleins de rêve, sous les grands
sourcils embroussaillés.
208
209
Table
François Coppée .......................................................... 4
Les sabots du petit Wolff ...................................... 5
Camille Lemonnier.................................................... 13
La Noël du petit joueur de violon........................ 14
Guy de Maupassant................................................... 46
Conte de Noël...................................................... 47
Alphonse Daudet ....................................................... 57
Les trois messes basses ....................................... 58
Nathaniel Hawthorne................................................ 72
Le banquet de Noël ............................................. 73
Charles Dickens....................................................... 105
L’arbre de Noël ................................................. 106
Robert Louis Stevenson .......................................... 135
Markheim .......................................................... 136
210
Anatole Le Braz....................................................... 167
La Noël de Marthe............................................. 168
L’aventure du pilote .......................................... 186
211
212
Cet ouvrage est le 289ème publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.
La Bibliothèque électronique du Québec
est la propriété exclusive de
Jean-Yves Dupuis.
213